Auteure ou autrice ? Un mot qui dérange

Aurore Evain, comédienne et dramaturge. TV5MONDE

Le terme ‘auteure’ est un barbarisme pour l’Académie française. Que dirait-elle alors du mot autrice ? Aurore Evain, comédienne, dramaturge et historienne du théâtre, revendique son usage. Explications à l’occasion de la semaine de la langue française qui se déroule jusqu'au 22 mars. 

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Elle met un point d’honneur à ce qu’on la désigne comme « autrice ».  
Aurore Evain, engagée pour la parité dans le domaine du théâtre, a publié une anthologie du Théâtre des femmes de l’Ancien Régime, dans lequel elle met en valeur le travail des femmes auteures de pièces, qui ont été laissées de côté.  Elle s’est également penchée sur l’histoire du terme autrice.
Comme d’autres mots, autrice été chassé de l’Académie française au 17e siècle, par des hommes qui se réservaient la noblesse de certaines fonctions. Les femmes pouvaient être des boulangères mais plus des professeuses ou des autrices. Entretien. 

Vous utilisez le mot « autrice » plutôt qu’auteure, pourquoi ?

Pour parler des actrices il y a des mots : comédienne, actrice, interprète. Mais pour parler des femmes dramaturges, cela pose problème. Avec le mot « auteure », difficile de faire la différence avec le masculin. En faisant une recherche dans les archives de la Comédie-Française, je suis tombée sur les registres de Lagrange qui était le comédien de Molière. C’était un registre des comptes des premières femmes dramaturges qui ont été jouées au 17e siècle.  Je voyais « part d’auteur » pour les hommes et « part d’autrice » pour les femmes. J’ai déroulé cette histoire du mot autrice qui est très longue et je me suis aperçue qu’on lui faisait la guerre.

Cela veut dire qu’on ne l’utilise pas ?

Non, ce terme a été utilisé au 16e siècle pour parler des reines. Souvent pour dire qu’elles étaient ambassadrices, on les appelait « autrices de paix ». Au 17e siècle, on l’a utilisé pour parler des autrices de théâtre. Des féministes interpellent l’Académie française à la fin du 19e pour que le mot autrice soit accepté. On le retrouve au 20e, il est défendu par des grammairiens mais les tenants de l’Académie française continuent pourtant de le refuser.

Comment peut-on expliquer que le mot autrice ait été rejeté?

Une femme peut propager une parole d’homme, être son interprète (être actrice), mais ne peut pas être à l’origine et avoir autorité sur une parole qui lui est propre (être auteure). C’est aussi au moment où des femmes de lettres arrivent, où certaines essayent de gagner leur vie en écrivant qu’on fait la guerre à cette figure.
Le terme « auteur » avait un sens sémantique assez réduit et dès qu’il a commencé à avoir un sens plus légitime et plus fort socialement, c’est alors que l’on a supprimé le terme autrice. Le terme « acteur » avait, quant à lui, un sens sémantique fort, qui pouvait même signifier écrivain et le terme actrice n’existait pas. Mais quand le terme s’est réduit au sens de comédien, c’est là que le terme « actrice » a été créé.
 
Au sein de l’association HF Ile de France vous militez aussi pour le
«matrimoine». Que signifie ce terme ?


Ce n’est pas un néologisme. C’est un terme qui a existé au 16e siècle. Quand un couple  se mariait, il déclarait son patrimoine et son matrimoine. Aujourd’hui on parle de patrimoine pour évoquer les biens culturels de l’Etat, qui sont masculins dans la majorité des secteurs culturels. L’histoire du théâtre est quasiment masculine jusqu’au début du 20e siècle. L’idée est de faire ré-émerger le matrimoine, c’est-à-dire les biens culturels des femmes et de parler plutôt d’un héritage culturel qui serait composé à la fois de patrimoine et de matrimoine.