Quand les femmes aborigènes combattent la violence conjugale en Australie

Sisters Day Out permet aux victimes apeurées de transcender leurs réserves avec l'aide de travailleurs sociaux, de juristes, de policières, mais aussi de services ludiques
Sisters Day Out permet aux victimes apeurées de transcender leurs réserves avec l'aide de travailleurs sociaux, de juristes, de policières, mais aussi de services ludiques
Melinda Trochu

Environ 240 000 Australiennes seraient victimes chaque année de violence. Parmi elles, les femmes aborigènes sont particulièrement vulnérables. Elles ont 34 fois plus de risques d'être hospitalisées à cause de la violence domestique que leurs compatriotes. Et 11 fois plus de risques d'être tuées. Le programme "Sisters Day Out" les aide à se défendre et à enrayer ce fléau. 

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Dans un documentaire choc (Hitting Home - la maison des coups), diffusé sur la chaîne de télévision australienne ABC en novembre 2015, à l'occasion des deux semaines onusiennes de lutte contre les violences faites aux femmes, la journaliste Sarah Ferguson a mis en lumière les chiffres troublants de la violence domestique en Australie. Chaque jour, la police australienne doit faire face à environ 657 cas de violences, soit un toutes les deux minutes.

Dans l’Etat du Victoria, les chiffres des violences conjugales sont pris très au sérieux par l'Aboriginal Family Violence Prevention and Legal Service (FVPLS). Chaque mois, depuis 2007, FVPLS organise une journée de prévention à l'attention des femmes aborigènes de la communauté Koori. En huit ans, 7000 femmes ont participé à cette opération. L'idée ? Les réunir autour d'activités de bien-être tout en les conseillant juridiquement.
 

L'idée de Sisters Day Out : réunir les femmes malmenées par la violence autour d'activités de bien-être, ici la coiffure, tout en les conseillant juridiquement
L'idée de Sisters Day Out : réunir les femmes malmenées par la violence autour d'activités de bien-être, ici la coiffure, tout en les conseillant juridiquement
Melinda Trochu

Les femmes oublient souvent d'apporter des preuves
Marika Manioudakis

"Sisters Day Out" (que l'on pourrait traduire par "le jour de congé des soeurs"), c'est le nom du programme, est attendu chaque mois par de nombreuses participantes potentielles. En ce jour de décembre 2015, à Preston, au nord-ouest de Melbourne, la mairie accueille la 99ème édition. Partout du rose, des nappes aux ballons, des bougies aux sacs de bienvenue.  Quelque cent femmes accompagnées de leurs bébés, de leurs filles adolescentes, se pressent autour des coiffeuses et esthéticiennes. Mais aussi, dans une moindre mesure, aux tables des services juridiques, de santé et éducatifs.
 

Marika Manioudakis travaille au Domestic Violence Resource Centre du Victoria. Pour sa première participation, elle est venue présenter une application pour smartphone, vouée à rester secrète
Marika Manioudakis travaille au Domestic Violence Resource Centre du Victoria. Pour sa première participation, elle est venue présenter une application pour smartphone, vouée à rester secrète
Melinda Trochu


Marika Manioudakis travaille au Domestic Violence Resource Centre du Victoria. Pour sa première participation, elle est venue présenter une application pour smartphone, vouée à rester secrète «  pour ne pas qu'un homme violent puisse la trouver sur le téléphone de sa compagne  ». De fait, l'application se transmet de bouche-à-oreille et permet de lister les agressions subies, avec possibilité d'enregistrer photos et sons. «  Nous avons travaillé avec la police et les tribunaux pour que ces preuves puissent être utilisées lors des procès. Les femmes en danger oublient souvent de réunir des preuves alors notre application est là pour que cela devienne un réflexe. Une femme m'a récemment confié se sentir plus en sécurité grâce à cette application, même si elle garde toujours également son journal intime sur elle  » raconte Marika Manioudakis.

Permettre aux aborigènes violentées de surmonter la peur

Plus loin dans la salle, Erin Keleher participe également à Sisters Day Out pour la première fois. «  Je suis là pour recenser les naissances  !  » lance cette employée de l’État dans un grand sourire communicatif. «  Les femmes aborigènes ont parfois peur de venir déclarer leur enfant quand elles ont dépassé le délai légal de soixante jours. Elles pensent aller en prison. Parfois, elles ont juste perdu le document, parfois c'est à cause de la violence domestique... Nous sommes là pour leur dire de ne pas avoir peur et pour expliquer aux plus pauvres que le coût de la déclaration (31 dollars australiens) peut être pris en charge.  »
 



Sisters Day Out apparaît comme un havre de paix, où on vient se faire pomponner, retrouver d'anciennes connaissances ou trouver un avocat. Aunty Pam Pedersen est l'une des figures de la communauté aborigène du Victoria. A 72 ans, elle fait partie des «  elders  », ces personnes âgées dont le rôle dans la communauté est déterminant et très respecté. «  C'est très important pour nos femmes de se retrouver. Ici, elles peuvent parler dans un environnement sécurisé  » assure-t-elle en picorant des gâteaux. «  Pour beaucoup, il n'est pas question de s'échapper de cette situation. Parfois, elles n'en parlent pas à cause de la honte. Elles ont peur. Vous savez, nous vivons dans une petite communauté où tout le monde se connaît.  » 

Les femmes craignent la police
Antoinette Braybook

Antoinette Braybook, la directrice de FVPLS, confirme cette peur diffuse. « Les femmes craignent la police et qu'on leur enlève leurs enfants. Et puis, il faut parler du racisme en Australie. Parfois, elles reçoivent un jugement plutôt que de l'aide.  » Plus de 90% des enfants aborigènes placés dans l’Etat du Victoria le sont à cause d'une situation de violence domestique à la maison. Les femmes aborigènes ne sont pas toutes maltraitées par des hommes aborigènes. «  Leurs compagnons sont de toutes origines  » tient à préciser Antoinette Braybook.

Sans Sisters Day Out, le nombre de morts parmi nous continuerait à croître
Louise, 26 ans

Perdre sa fille. C'était bien la crainte de Louise, 26 ans, quand elle a décidé de demander de l'aide via Sisters Day Out. Depuis quatre ans, elle assiste à tous les rendez-vous. «  Sans eux, je n'aurais pas réussi à garder ma fille. Et sans ma fille, je ne pense pas que je serais encore de ce monde... Ils m'ont aidé à parler aux bonnes personnes, à trouver un avocat.  » La jeune femme assure parler à ses amies du programme pour «  arrêter la peur  ». Dans un souffle, elle lâche  : «  Sans Sisters Day Out, le nombre de morts parmi nous continuerait à croître.  »
 

Depuis quatre ans, Louise assiste à tous les rendez-vous de Sisters Day Out
Depuis quatre ans, Louise assiste à tous les rendez-vous de Sisters Day Out
Melinda Trochu


Celeste Liddle, une féministe aborigène, dénonce dans son blog les facteurs de la violence domestique dans les communautés aborigènes  : «  l'alcool et les drogues, l'isolation sociale, le trauma transgénérationnel et les effets de la colonisation, l'isolation géographique...  » Elle qui assure faire face au racisme continuellement demande plus de «  refuges adaptés à la culture aborigène  ». Et surtout, la féministe le répète  : «  Il faut mieux former la police car les Aborigènes continuent de voir les policiers comme des oppresseurs, et cela à cause d'une longue histoire qui justifie cette peur.  »