Terriennes

Avis de tempête : #MeToo #MoiAussi déferlent sur le Québec

Depuis octobre 2017, les accusations d'agressions sexuelles bouleversent l'industrie du diverstissement au Québec 
Depuis octobre 2017, les accusations d'agressions sexuelles bouleversent l'industrie du diverstissement au Québec 
iStock

Ces dernières semaines au Québec ont été agitées : les unes après les autres, des têtes de personnalités des milieux culturel, artistique et journalistique ont roulé sous les coups de dénonciations et de témoignages dans la foulée du mouvement « #MoiAussi #MeeToo ». La ministre québécoise de la condition féminine Hélène David a même parlé « d’ouragan social » pour qualifier cette vague irrépressible.

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Plaintes à la police pour agressions sexuelles, dénonciations d’harcèlement sexuel ou de comportements d’inconduite sexuelle ou harcèlement psychologique : les langues se sont déliées et des secrets enfouis depuis des décennies ont éclaté sur la place publique québécoise. Ce mur qui tombe, dit une internaute...

« Les courageuses » contre Gilbert Rozon

La première grosse tête d'affiches qui est tombée ici, c’est Gilbert Rozon, le gourou de tout ce qui est humour au Québec, puisque c'est lui qui a fondé le célèbre festival "JUSTE POUR RIRE" et que son groupe éponyme produisait presque tous les spectacles d'humoristes au Québec. Plusieurs plaintes d'agressions sexuelles pèsent maintenant contre lui – l'une déposée auprès de la police française et plusieurs autres ici à Montréal – et rapidement, il a démissionné de son poste de président du groupe Juste pour Rire, dont il cherche à vendre toutes ses actions. Il a aussi dû rendre son titre de commissaire des célébrations du 375èmeanniversaire de la fondation de Montréal. Une chute brutale pour cet incontournable de la scène culturelle québécoise, qui était également très connu en France, mais une chute méritée si l’on se fie à ces témoignages de dizaines de femmes : certains des faits allégués par ces présumées victimes remontent à plus de 20 ans.

Une de ces femmes est très connue elle aussi : l’animatrice et productrice Julie Snyder. Plusieurs de ces femmes ont raconté à quel point c’était difficile pour elles de le voir parader sur la scène publique en toute impunité durant toutes ces années… Certaines d’entre elles viennent de se regrouper en une association baptisée « Les courageuses » et elles ont déposé une demande collective devant la Cour supérieure du Québec pour intenter un recours collectif contre Gilbert Rozon. Selon les courageuses, l’ex-patron de Juste pour Rire « aurait abusé d’au moins 20 victimes entre 1982 et 2016 » : elles réclament donc justice pour toutes avec le paiement de dommages-intérêts moraux pour chacune d’entre elle et que Gilbert Rozon soit condamné à payer 10 millions de dollars en dommages-intérêts punitifs qu’elles pourraient se partager.

Toute cette histoire a été un choc pour le milieu des humoristes au Québec qui ont décidé de réagir : une cinquantaine d'entre eux ont fondé un nouvel organisme pour lancer un autre festival de l'humour cet été à Montréal, le "FESTIVAL POUR RIRE"... Le groupe Juste pour Rire, de son côté, est à vendre…

Animateur, réalisateur, comédien cuisinier, le vaste panel des prédateurs sexuels

Mais Gilbert Rozon n'est pas le seul à avoir été touché dans le milieu du show bizz québécois : un animateur de télé très connu ici, Éric Salvail, s’est lui aussi retiré de la vie publique car plusieurs personnes ont témoigné de comportements d'inconduite sexuelle de sa part à leur égard. Un réalisateur très connu également dans le monde de la télévision québécoise, Sylvain Archambault, s'est aussi vu accusé de harcèlement et d'attouchements par des acteurs et des techniciens. Enfin un célèbre acteur québécois Gilbert Sicotte, qui donnait des cours au Conservatoire d'art dramatique du Québec, a été suspendu de ses fonctions d'enseignant dans l'institution à la suite de témoignages d'une vingtaine d'anciens élèves qui dénonçaient du harcèlement de sa part.

Dans le domaine journalistique, un animateur de radio de la région de Québec a été suspendu à la suite d'allégations d'inconduites sexuelles portées par plusieurs de ses collègues.... Un ancien journaliste réputé a lui aussi été accusé d'agressions sexuelles... Un chef cuisinier qui animait des émissions de cuisine à droite à gauche est lui aussi tombé dans l’eau chaude à la suite de dénonciations de harcèlement et de comportements d’inconduite sexuelle. On a appris par la suite que le monsieur avait en plus une petite tendance à la mythomanie…

Bref... on peut effectivement parler d’un ouragan social qui a déferlé sur le Québec car en plus de ces personnalités publiques clouées au pilori de l’opinion publique, il y a eu des milliers de dénonciations et de plaintes pour agressions sexuelles déposées à la police. Les Centres d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles ( CALACS ) ont rapporté une augmentation des demandes d’aide allant jusqu’à 533% entre le 16 et le 26 octobre 2017. Ces centres ont été débordés d’appel de présumées victimes réclamant de l’aide. De son côté, le gouvernement québécois a débloqué un million de dollars pour les organismes communautaires spécialisés dans ce domaine. Enfin des associations dans le milieu artistique ont lancé une démarche pour élaborer un plan d’intervention afin de dénoncer les agressions et les inconduites sexuelles, incluant des séances de formation et la mise en place d’un mécanisme de gestion des plaintes. Avec des femmes et hommes de droit qui s'organisent pour soutenir les plaignantes, comme l'association des juristes progressistes : "En ces temps chargés en dénonciations contre le harcèlement et les agressions sexuelles subies, nous souhaitons exprimer notre solidarité envers les survivant.e.s. Nous saluons par le fait même les personnes qui ont eu le courage de dénoncer Gilbert Rozon, bien qu’il ait échappé deux fois déjà à des accusations similaires. Juristes, certain.e.s criminalistes, nous sommes conscient.e.s que le droit criminel impose un lourd fardeau aux survivant.es, un processus éprouvant, avec des résultats souvent décevants. En ce sens, nous souhaitons réfléchir à une justice différente, à des pratiques réparatrices. D’ici là, #OnVousCroit"

Le harcèlement, l'intimidation et les agressions sexuelles sont beaucoup trop communs dans nos lieux de travail à travers le pays. Saluons cet éveil collectif
Justin Trudeau, Premier ministre du Canada

Le gouvernement canadien a rendu public dès octobre 2017 un sondage sur le harcèlement dans les milieux de travail au Canada : on y apprend que 60% des répondants disent avoir été victimes de harcèlement dans le cadre de leur travail et 30% parlent de harcèlement sexuel – des femmes pour la très vaste majorité. Ce sondage indique également que parmi ceux qui se sont plaints de harcèlement, 41% disent que rien n'a été fait pour régler le problème.

"Ce rapport souligne ce que malheureusement trop d'entre nous savions déjà, a commenté le premier ministre Trudeau : que le harcèlement, l'intimidation et les agressions sexuelles sont beaucoup trop communs dans nos lieux de travail à travers le pays". Le premier ministre canadien se réjouit de cette prise de conscience et de cet « éveil collectif » qui vient de se produire au Canada, à Hollywood et un peu partout dans le monde mais il sait que "c'est très lent à changer les attitudes et les mentalités" et il appelle tout à chacun, et surtout les hommes, à dénoncer rapidement toute situation d'harcèlement dont ils sont témoins...

Le gouvernement Trudeau vient aussi de déposer un projet de loi pour mettre fin au harcèlement sexuel ou à toute forme de harcèlement en milieu de travail dans le secteur bancaire, le domaine des transports, la fonction publique, les télécommunications et bien sûr au sein du Parlement du Canada.

Agressions, harcèlement : réformer le code du travail au Canada

Le projet de loi prévoit une réforme du code canadien du travail et de nouvelles exigences auprès des employeurs pour enquêter sur toute dénonciation de harcèlement par un employé et pour offrir à ce dernier un soutien et un respect de sa vie privée.

« Les mesures proposées vont améliorer de façon claire la prévention et la protection et le support offert lorsque survient un cas de harcèlement ou de violence », a déclaré Pablo Rodriguez, le "whip en chef" (gardien de la discipline du parti, "personne qui, à l'aide d'un fouet, empêche la meute de se disperser" nous explique le site de l'Assemblée québécoise) du gouvernement Trudeau lors de la présentation du projet de loi. « Ce qui est important ici c'est que ça force le règlement de la plainte, c'est-à-dire que ce n'est pas que des vœux pieux ou des intentions. Il faut qu'il y ait un résultat au bout, qu'il y ait un règlement au bout du processus de la plainte. »

Ce projet de loi en tant que tel ne touchera que 8% de la population active au Canada mais le gouvernement Trudeau veut qu’il serve d’exemple pour les autres secteurs. Les partis d’opposition ont d’ailleurs donné leur soutien à cette initiative du gouvernement, ce qui devrait permettre une adoption plus rapide du projet de loi. Bien sûr, il faudra voir comment cette nouvelle loi sera appliquée concrètement mais au moins, le message est clair, et il vient de haut : non au harcèlement, quel qu’il soit. Parce qu'au Québec comme ailleurs, les chiffres de ce fléau sont effrayants.