Terriennes

Ayfer Tunç “En Turquie, nous vivons dans la peur et l'incertitude“

L'écrivaine turque Ayfer Tunç devait venir en France les 17 et 18 juin pour assurer la promotion de son premier roman traduit en français. Happée, comme tant de Stambouliotes, par le vent de liberté qui souffle sur les rives du Bosphore, elle a préféré renoncer, rester parmi les siens et participer à l'élan de renouveau qui anime la place Taksim, Istanbul et toute la Turquie. La rédaction de TV5Monde l'a jointe au téléphone.

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Pourquoi avez-vous annulé votre voyage à Paris ?

Parution le 5 septembre 2013 chez Galaade Editions
Parution le 5 septembre 2013 chez Galaade Editions

La nuit qui a précédé mon départ a été terrible : toutes les routes de mon quariter (Nisantasi, quartier chic proche de Taksim, ndlr) étaient bloquées par la police et les manifestants. Les jeunes étaient très remontés, cette nuit-là. Ma jeune cousine a été arrêtée, avant d'être déférée devant le juge. D'après son avocat, elle n'est pas maltraitée, mais j'ai senti que je devais rester aux côtés des miens et de mes proches, en cette période très dure. Et pourtant, les arrestations ont été relativement peu nombreuses, quelque 500 personnes cette fois-ci. En Turquie, nous sommes habitués à des arrestations par milliers.

Moi-même, j'ai eu très peur. Cette nuit-là, des groupes armés de couteaux et de matraques ont tenté d'attaquer les manifestants.  Peut-être des électrons libres, peut-être des militants de partis extrémistes... Etaient-ils nombreux ? Je ne sais pas...  Toujours est-il qu'ils s'en sont pris aux locaux du CHP (parti social-démocrate, nationaliste et laïc, fondé par Atatürk, ndlr). Dans cette confusion totale, le pire peut arriver et nul ne sait comment les choses vont tourner. Nous savons que l'heure est grave ; nous vivons dans la peur et l'incertitude.

Vous avez dit que la Turquie n'a que l'apparence d'une démocratie ?


Oui, tout le problème est là : la Turquie n'est pas vraiment démocratique. La démocratie doit être une conviction profonde. Or je soupçonne tous les partis politiques, y compris le CHP, de ne pas y croire de tout coeur. Les modernistes, eux aussi, jouent sur les peurs : et si la Turquie devenait l'Iran ? Ils brandissent le spectre d'une démocratie qui laisserait le champ libre à la moitié conservatrice du pays.

Dans ce pays, la démocratie reste un mirage. On croit la saisir ici ou là, et puis elle se dérobe et disparaît du paysage. Ce dont la Turquie a besoin, c'est d'un consensus bienveillant entre les dirigeants pour amorcer un processus démocratique clair et sain qui passerait par une réforme constitutionnelle. Notre constitution est le premier obstacle à la démocratie, puisqu'elle date des coups d'Etat militaires. Des amendements ont été apportés, mais ils ne suffisent pas.

Pensiez-vous que les protestations allaient prendre cette ampleur ?


J'ai tout de suite su que ce qui était en train d'arriver était très grave. Les dirigeants politiques, surtout, me font peur. Au lieu d'apaiser le jeu, ils polarisent une société qui commençait à apprendre à vivre ensemble. Tout comme le premier gouvernement républicain d'Atatürk s'est, naguère, montré autocratique et très dur à l'égard des conservateurs religieux, ce sont aujourd'hui les religieux qui  font preuve d'autoritarisme à l'égard des modernistes. Le gouvernement utilise des mots très durs, très humiliants pour les manifestants. Mais les jeunes n'admettent plus d'être traités ainsi. L'obstination des autorités avec le projet du Gezi Park a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Ce sont les générations les plus âgées qui, sur les réseaux sociaux, appellent les plus jeunes à ne pas céder à la violence. Ils leur disent de rentrer chez eux parce qu'ils ne veulent pas les perdre. Les plus âgés, ceux qui ont connu les coups d'Etat avant les années 1990, ne savent que trop bien quelle violence peut se déchaîner dans ce pays.

Ces protestations changent-elles la société turque ?


Elles révèlent plusieurs choses. Tout d'abord les dangers de la religion en politique. Je n'ai pas de conviction personnelle, à part que je respecte toutes les religions. Au sein même de ma famille, il y a les musulmans et des non-croyants, mais cela ne nous a jamais empêché de vivre ensemble et n'a jamais posé problème. Le danger, c'est quand la religion s'invite en politique.

Et puis il y a les femmes, qui sont en première ligne des manifestations. Elles descendent dans la rue, elles s'encouragent mutuellement, elles entraînent les jeunes. C'est la première fois que l'on voit les femmes s'engager ainsi. C'est aussi la première fois que les jeunes, filles et garçons, descendent dans la rue, puisque cela fait presque vingt ans que la Turquie occidentale n'a pas connu de tels mouvements. A l'est, en revanche, les Kurdes, vivent la violence au jour le jour. Aujourd'hui, des amis kurdes me disent "Maintenant, vous nous comprenez". Cela me fait mal d'entendre ça, même si les événements ont certainement changé le regard que les gens portent les uns sur les autres.

 

Ayfer Tunç, une écrivaine turque moderne


Scénariste et romancière, Ayfer Tunç est née en Turquie en 1964. Après des études de sciences politiques à l’université d’Istanbul, elle collabore à plusieurs journaux et, en 1989, obtient le prix littéraire turc Yunus Nadi de la nouvelle. En 2003, Ayfer Tunç est la première auteure turque à recevoir le prix Balkanika, attribué à un auteur de la région des Balkans.

Elle incarne la modernité de la littérature turque et ses romans paraissent dans plus d’une dizaine de langues. Dans Yesil peri gecesi (Nuit d'Absinthe), elle dénonce les hypocrisies d'une société "schizophrène" et brosse le bouleversant portrait d'une femme au bord du gouffre qui lutte pour se réapproprier son destin.