Bande dessinée : Sandrine Revel lauréate du « Prix Artemisia 2016 »

Moments de jeunesse, extrait de l'album "Glenn Gould, une vie à contretemps" (Ed Dargaud) de Sandrine Revel, lauréate du prix Artemisia 2016
Moments de jeunesse, extrait de l'album "Glenn Gould, une vie à contretemps" (Ed Dargaud) de Sandrine Revel, lauréate du prix Artemisia 2016
Ed Dargaud

Alors que la polémique enflait à la veille de l’ouverture du Festival d’Angoulême sur le sexisme dans la BD, la remise du Prix Artémisia à la librairie du Centre Pompidou à Paris 2016, destiné à récompenser une auteure, faisait figure de  revanche. La lauréate, Sandrine Revel, s’est plongée avec passion dans la vie d’un célèbre musicien canadien pour  son «  Glenn Gould, une vie à contretemps ».

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La co-créatrice du « Prix Artémisia », Chantal Montellier, ne cache pas que la création de cette récompense, en 2007, avait pour objectif de braquer les projecteurs sur les femmes dessinatrices. Les Terriennes avaient donc répondu présentes.  Ce prix, décerné le jour anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir, rend doublement hommage à la romancière/philosophe et à la grande artiste peintre italienne de l’époque du Caravage, Artemisia Gentileschi, dont le nom a été donné à cette récompense.

La BD, un milieu "maladivement" sexiste


Elle-même bédéiste avec plus de 40 albums, et pionnière des femmes dessinatrices de presse (elle a collaboré notamment à « Charlie Mensuel » et au magazine militant « Ah ! Nana », arrêté en plein vol après 9 numéros), Chantal Montellier est convaincue que le milieu de ses pairs reste globalement « maladivement » sexiste. Le fait que la présélection du Grand Prix d’Angoulême n’ait initialement retenu aucune femme dans un palmarès de 30 noms l’a fait bondir, avant que les organisateurs du festival décident de changer de méthode devant le tollé provoqué et le risque de boycott, y compris de la part de quelques grands créateurs masculins.

Chantal Montellier remet le Prix Artemisia 2016 à Sandrine Revel, à la librairie du Centre Pompidou à Paris
Chantal Montellier remet le Prix Artemisia 2016 à Sandrine Revel, à la librairie du Centre Pompidou à Paris
Michèle Jacobs-Hermès

A écouter la présentation qui est faite de la lauréate du Prix Artémisia de  cette année par l’universitaire Céline du Chéné, membre du jury (composé pour deux tiers de femmes, presque toutes créatrices), et à feuilleter l’album primé, on perçoit comment l’unanimité s’est faite autour de  la démarche très construite et inspirée de Sandrine Revel.

Son « Glenn Gould, Une vie à contretemps », publié aux Editions Dargaud, part d’une véritable passion pour le musicien canadien prématurément disparu en 1982, et qui obtint un Grammy Award pour l’ensemble de sa carrière.

Le rapport fusionnel de cet artiste solitaire avec notamment  la musique de Jean Sébastien Bach (ses Variations Goldberg constitue un enregistrement « historique »), mais aussi avec le clavier de son piano fétiche (un Steinway  174) et  avec sa chaise, bricolée par son père  (il ne la quittera jamais), son addiction aux paysages du Grand Nord dans lesquels il puisait sa rêverie, l’ inclination vers la dépression de ce grand hypocondriaque de génie, tels sont les ingrédients d’ une bande dessinée qui  concilie des bulles d‘une belle légèreté graphique et sans emphase.

Tantôt petites et rapprochées (comme celles qui donnent à voir les mains du pianiste s’envolant sous les notes, avec ce positionnement si caractéristique de Glenn Gould, virtuose obsédé par la précision), tantôt épanouies en pleines pages, telles des tableaux.
 

Les mains de Glenn Gould par Sandrine Revel, extrait de l'album "<em>Glenn Gould, une vie à contretemps</em>" aux Editions Dargaud
Les mains de Glenn Gould par Sandrine Revel, extrait de l'album "Glenn Gould, une vie à contretemps" aux Editions Dargaud
Editions Dargaud



La palette des couleurs est, elle aussi, remarquable, jouant sur les blancs, les tons sombres, les pastels, en miroir avec la beauté du personnage central de l’album dont le visage a été choisi pour figurer en gros plan sur la couverture. En miroir, peut-être aussi, avec les ciels  qui dominent l’Océan Atlantique et que la créatrice bordelaise ne se lasse sans doute pas de contempler. Sandrine Revel, ici, fait corps avec son dessin comme Glenn Gould faisait corps avec son instrument, au sens premier du terme.

Recréer un tempo musical en dessins


Ce qui frappe chez cette dessinatrice, pianiste elle-même à ses heures, c’est une forme de pudeur, de retenue lorsqu’elle parle des 4 années passées à mûrir son album, à se documenter notamment auprès de la famille de Glenn Gould à Toronto, à remettre son travail  sur la planche à dessin, à  déconstruire la chronologie du musicien, à décider de faire se chevaucher le passé et le présent.

Son objectif prioritaire : rechercher les chemins graphiques  pour créer un tempo, une musicalité  afin de faire entendre sa musique intérieure  à l’écoute de  Glenn Gould.
 

En miroir, peut-être aussi, avec les ciels  qui dominent l’Océan Atlantique et que la créatrice bordelaise Sandrine Revel ne se lasse sans doute pas de contempler. "Glenn Gould, une vie à contretemps", Ed Dargaud
En miroir, peut-être aussi, avec les ciels  qui dominent l’Océan Atlantique et que la créatrice bordelaise Sandrine Revel ne se lasse sans doute pas de contempler. "Glenn Gould, une vie à contretemps", Ed Dargaud
Ed Dargaud



La démarche est convaincante. Sandrine Revel réussit ici à découper sa narration en tenant compte des principes musicaux chers à l’artiste. Voici probablement la première bande dessinée dont s’échappent des syncopes, des contretemps, des silences, des variations. Pour le bonheur de ses lecteurs.

A retenir aussi, la Mention spéciale du Prix Artémisia octroyée à Thea Rojzman pour son album « Mourir (çà n’existe pas) », paru aux Editions  Boîte à bulles.
 

"<em>Glenn Gould, une vie à contretemps</em>", Editions Dargaud
"Glenn Gould, une vie à contretemps", Editions Dargaud