BD : sur les traces du butô avec la dessinatrice Céline Wagner, prix Artemisia 2017

Le jury mixte du Prix Artémisia a distingué le parcours  graphique proposé par Céline Wagner, hommage à une autre personnalité mythique,  le chorégraphe Tatsumi Hijikata, qui créa dans les années 60 le butô, cette « danse du corps obscur » ou, étymologiquement, « danse où l’on tape le sol »
Le jury mixte du Prix Artémisia a distingué le parcours  graphique proposé par Céline Wagner, hommage à une autre personnalité mythique,  le chorégraphe Tatsumi Hijikata, qui créa dans les années 60 le butô, cette « danse du corps obscur » ou, étymologiquement, « danse où l’on tape le sol »

A la veille de l’ouverture du 44ème Festival d’Angoulême qui « sème ses bulles » du 26 au 29 janvier 2017, le Grand Prix Artémisia 2017 aime à rappeler sa dissidence. Il vient d’être attribué à Céline Wagner pour son album «  Frapper  le sol » publié par Actes Sud. Rencontre

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Longue silhouette stylée. Regard félin. L’admiration de cette jeune autrice pour la danse butô et le Japon est intarissable. Son féminisme est mesuré. Son engagement assumé. Le Prix Artémisia, consacré aux femmes bédéistes, célèbre cette année ses dix ans et, sous la férule de Chantal Montellier, sa créatrice avec Jeanne Puchol, il n’a rien perdu de son militantisme et de sa volonté de mettre en avant les femmes du 9ème art. Son  jury éclairé – et mixte ! - a choisi de célébrer Céline Wagner qui signe ici son cinquième album.
 
144 pages, 23 €, Actes Sud, Arles, mars 2016
144 pages, 23 €, Actes Sud, Arles, mars 2016
Après Sandrine Revel et sa biographie illustrée de Glenn Gould en 2016, les jurés du Prix Artémisia ont particulièrement aimé le parcours  graphique proposé par Céline Wagner, hommage à une autre personnalité mythique,  le chorégraphe Tatsumi Hijikata, qui créa dans les années 60 le butô, cette « danse du corps obscur » ou, étymologiquement, « danse où l’on tape le sol ».

Le dessin de cet album, retenu par Thierry Groensteen pour les éditions Actes Sud, relève d’un découpage quasi cinématographique, répercutant les scènes d’enfance du héros, prénommé Kunio, dans un Japon balafré par la guerre, sa longue pérégrination de village en forêt profonde jusqu’à Tokyo découvrant les rites ancestraux, consolidant son dialogue avec la nature, se pliant à la discipline corporelle du travail ouvrier.
Editions Actes Sud

Elle capte  au travers de pleines pages, qui souvent s’épaulent deux par deux, les lignes de forces et la magie obscure de ses performances inspirées de Sade, de Genet, d’Artaud et de Mishima. Elle s’arrête sur le caractère tragique des maquillages appuyés, au travers de gros plans en rafale. Elle raconte la rencontre du maître avec Kazuo Ohno, son aîné, et leur complicité ; l’audace consistant à introduire une de ses disciples, Ashikawa Yoko, alors que les femmes étaient interdites sur scène. « Dans cet univers sans sexe, sans enveloppes ni entrailles (qu’est le butô) on ne sait pas si on attend une fin prochaine ou l’instant juste avant le commencement  du monde » : Céline Wagner chemine dans son récit en rappelant que le maître « nargue le règne des forces vitales » en hissant au rang d’acte subversif la mise à mort du coq et la projection de son sang, en transcendant le corps, à la fois instrument et humus. Le corps qui « garde toujours en mémoire ce qu’il aurait pu devenir ».

Capter le geste arrêté, la  lenteur…

Ce « roman graphique » comme aime à le qualifier son autrice, se révèle, sous les pinceaux de cette artiste, comme un art complet, aux parfaites correspondances avec une danse faite de lenteur, de gestes arrêtés,  de silence, d’introspection, de communication avec le cosmos, de violence aussi et de fascination pour l’extrême.
Editions Actes Sud
 

Céline Wagner, toute imprégnée ici de ses recherches sur l’expressionnisme et le surréalisme, s’est sentie en symbiose avec la démarche du maître pour qui le « soi » était une notion bien dérisoire.
Rencontre

Dans les années 60 qui ont vu la naissance du butô, le Japon interdisait encore qu’une femme se produise sur scène. Il prohibait la nudité, la sexualité.
Céline Wagner

"J’ai découvert le butô grâce à la chanteuse  transgenre Anohni Hegarty (fondateur/trice du groupe Antony and Johnsons, qui travailla notamment avec Björk et Lou Reed, ndlr). Dans une interview donnée à Télérama, elle disait toute son admiration pour  Kazuo Ohno, qui était l’alter ego – solaire, lui - de Tatsumi Hijikata. Quand j’ai abordé ce personnage,  que j’ai visionné les vidéos qui sont restées de ses prestations, je suis tombée de ma chaise ! Le butô « joue » avec des corps vieux, grêles, hommes ou femmes, des chiffons mouillés, du rouge à lèvres et l’expression est littéralement fascinante, souvent déstabilisante. Ohno est resté au Japon toute sa vie, il se produisait dans des toutes petites salles, souvent sans projecteurs, vivant son art jusqu’à l’extrême. Cette attitude correspond à mon idée des grands artistes.

Le déclic, l’envie d’en faire le sujet d’un album, s’est matérialisé grâce à une rencontre, au Hameau de la Brousse près d’Angoulême, avec une danseuse qui avait passé 5 ans au Japon et qui avait étudié le butô avec Tatsumi Hijikata. Faute d’avoir accès aux écrits du maître, dont très peu sont traduits du japonais, j’ai pu consulter les archives de cette « disciple » qui m’a introduite au Centre National de la Danse. C’est là, pendant un an, que j’ai exploré ses notes, ses photos, ses dessins donnant des indications sur des chorégraphies qui, il faut le rappeler,  se développent sans partition, donnant des consignes aux danseurs du type « Déplacez-vous comme un  nouveau né qui déplace ses os » ou « comme un poulet sans tête déambulant la nuit ».  J’ai découvert aussi des livres extraordinaires publiés par le CNRS.

Dans les années 60 qui ont vu la naissance du butô, le Japon interdisait encore qu’une femme se produise sur scène. Il prohibait la nudité, la sexualité. Tatsumi Hijikata, non seulement a amené des femmes aux seins nus dans ses chorégraphies, mais il a aussi joué sur la confusion des sexes, ce qui lui a valu de gros scandales. C’est son refus de suivre les codes de son époque et surtout sa traduction sur scène de « Tout est Art » qui m’a interpellée.

Pour cet album « Frapper le sol », j’ai d’abord écrit une masse de textes et, sans attendre d’être à la fin de l’écriture, j’ai dessiné les cinq premières pages de ce que j’appelle un « roman graphique » par défaut, le mot  bande dessinée n’étant pas adéquat. C’est en cheminant que je trouve des résonances proches de la scénarisation ; je me soucie de trouver un ton, une langue, de circonscrire qui est le narrateur, de cerner un univers. De cinq pages en cinq pages, je retravaille le texte. Dans le même temps j’aborde chaque case comme un tableau, à l’aquarelle. C’est ensuite, à l’ordinateur, que j’ajoute l’emplacement où insérer le texte.
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Autodidacte engagée

Au-delà des recherches qui accompagnent l’inspiration de ses ouvrages (son précédent titre était « Un héros de notre temps » consacré au jeune héros de  l’écrivain russe Lermontov, expédié dans le Caucase  pour avoir appelé à la vengeance contre les courtisans inspirateurs de la mort de Pouchkine) Céline Wagner est une femme engagée.
« Je suis une autodidacte et il m’arrive d’être complexée de ne pas être passée par les Beaux Arts. C’est sans doute ce qui explique que j’ai envie de « sortir du cadre », de m’ouvrir à d’autres expressions comme la danse, la poésie, la peinture. Une formation à la FEMIS m’a permis aussi de tâter le cinéma et m’a inspiré l’écriture d’un «comix rap » (j’ai beaucoup aimé l’interprétation qu’en fait Philippe Nitchevo) sur lequel j’ai monté des images consacrées au Front National. »

Céline Wagner sera sur le stand d’Actes Sud au Festival d’Angoulême

Le prix Artémisia 2017, autres récompenses, autres chiffres

Trois autres Prix ont été exceptionnellement attribués en cette année anniversaire du Prix Artémisia. L’occasion de célébrer l’humour de l’illustratrice féministe Jacky Fleming qui collabore avec de nombreux journaux anglais (Le problème avec les femmes, Ed. Dargaud), l’inspiration historique et politique qui est au cœur du dernier album de Nicole Augereau (Quand Viennent les bêtes sauvages, Ed flblb) et le potentiel d’avenir de  Carole Maurel et Chloé Vollmer (L’Apocalypse selon Magda, Ed Delcourt)

La remise des Prix Artémisia 2017, au sein de l’Institut AgroParisTech des Sciences et Industrie du Vivant et de l’Environnement, a aussi été l’occasion pour Gilles Ratier, rédacteur en chef de BDZoom et Secrétaire général de l’ACBD  de donner quelques-uns des chiffres les plus significatifs de son Rapport annuel sur la Bande Dessinée.
 Les femmes représentent 13% de la production 2016 dans ce secteur  en Europe, soit un doublement en 15 ans. La BD européenne francophone aligne quelque 182 autrices. L’année dernière, sur 4000 nouveaux albums publiés dans le monde, 706 affichaient une signature féminine, toutes nationalités confondues. Avec en première place et de loin l’Asie (355 albums), puis les Amériques (49), ce qui fait dire au chercheur, Parrain du Prix, que la féminisation est en marche et celle des héroïnes aussi, là où Chantal Montellier, la co-fondatrice du Prix Artémisia,  estime  que « l’imaginaire et les images des femmes semblent toujours être à libérer, toujours à connaître et reconnaître »
Un bémol débusqué par Gilles Ratier : les avances consenties par les éditeurs proposeraient des "à valoir" supérieurs aux dessinateurs qu'aux dessinatrices.
Allez les filles : il s’agit de mieux négocier à l’avenir… Le Festival d’Angoulême est un magnifique terrain à cet égard.

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