Béatrice Thiriet, profession : compositrice de musique de film

Béatrice Thiriet lors de la "Master class" qu'elle a donnée au Festival international de films de femmes de Créteil, le samedi 19 mars 2016.
Béatrice Thiriet lors de la "Master class" qu'elle a donnée au Festival international de films de femmes de Créteil, le samedi 19 mars 2016.
© Séverine Maublanc

Béatrice Thiriet fait partie des très rares femmes compositrices de musique de film. Auteure des bandes originales du 'Cœur des hommes', de 'Lady Chaterley' ou 'Bird People', elle est cette année mise à l’honneur au Festival international de films de femmes de Créteil.

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Cherchez l’exception. Au sommaire d’un CD des grandes musiques de films, paru en 2013, le nom de l’auteur de la bande originale du 'Cœur des hommes' sonne… féminin. Parmi la vingtaine de compositeurs cités, Béatrice Thiriet se fait remarquer par son talent, mais aussi parce qu'elle est la seule femme.

On m'a dit : vous êtes une femme, dans ce métier, vous n’avez aucune chance
Béatrice Thiriet

A ses débuts, le club très fermé des compositeurs de films ne lui a pas déroulé le tapis rouge. Béatrice Thiriet a alors trente ans. Après des études de piano et de composition musicale au conservatoire de Versailles, une expérience dans un groupe de rock et des créations pour la télévision, elle rêve d’écrire la musique de films de cinéma.
Elle frappe à la porte d’un agent parisien renommé, qui la dirige gentiment vers la sortie : « il m’a conseillé de travailler avec des gens de ma génération » se souvient-elle. En plus de l’âge, il lui trouve deux défauts ; venir de la télévision, et un plus difficilement avouable, mais qu’il lui confie : « vous êtes une femme et dans ce métier, vous n’avez aucune chance ». 

Béatrice Thiriet, dans l'entretien (vidéo ci-dessous) accordé à Terriennes, se souvient encore : "Au début, j'avais très envie d'écrire de la musique de film au cinéma, et on m'a bien expliqué qu'il n'y avait pas de femmes dans ce milieu là..."
 

itw Béatrice Thiriet
Entretien réalisé par Léa Baron, montage Julien Bouillez


Le métier de compositeur de musique de film, comme celui de producteur, chef d’orchestre ou réalisateur, est donc réservé aux hommes. Seulement 1% des œuvres diffusées en salle de concert sont écrites par des femmes (chiffres ministère de la Culture, 2015).

Musique et sexisme ordinaire


Milieu réservé aux hommes et à tendance sexiste. En 2013, Bruno Mantovani, directeur du conservatoire national de musique et de danse de Paris, lui-même chef d’orchestre, faisait la preuve de ce sexisme ordinaire ambiant dans le milieu de la musique, en déclarant que les femmes ne peuvent pas avoir une carrière de chef d’orchestre, à cause de leur maternité et du « service après-vente de la maternité », c’est-à-dire l’éducation des enfants. « Il y a aussi la problème de la maternité qui se pose. Une femme qui va avoir des enfants va avoir du mal à avoir une carrière de chef d'orchestre, qui va s'interrompre du jour au lendemain pendant quelques mois, et puis après, j'allais dire vulgairement, assurer le service après-vente de la maternité, élever un enfant à distance, ce n'est pas simple », édictait-il en termes assez peu élégants.

Béatrice Thiriet a donc vite compris que la porte lui était fermée.

Une première chance décisive

 
C'est à une femme que Béatrice Thiriet doit son entrée dans la famille du 7è art. En 1993, Pascale Ferran réalise son premier film, 'Petits arrangements avec les morts', avec lequel elle remporte la caméra d’or à Cannes. Pour la musique de son film, alors que sa productrice lui soumet des auteurs internationaux, elle choisit Béatrice Thiriet, jeune compositrice de qui elle a écouté quelques musiques et une interview à la radio. Un effet de génération ? Lorsqu’elles se rencontrent, les deux femmes nées en 1960, ont toute deux 33 ans et « des choses en commun », raconte la musicienne.

Pascale Ferran est lancée et avec elle sa directrice musicale. Commence alors 25 ans de collaboration, un travail intime, entrelacé, que décrit la compositrice : « quand j’écris la musique, c’est mon intention musicale, par contre, j’écris pour son film et j’écris avec elle, je deviens la main de Pascale qui écrit ma musique de son film. » Béatrice Thiriet a dirigé ses quatre longs métrages : 'Petits arrangements avec les morts' (1993), 'L’âge des possibles' (1995), 'Lady Chaterley' (2006), 'Bird People' (2014). 

D’autres réalisatrices et réalisateurs lui feront ensuite confiance, comme Jacques Deschamps, Dominique Cabrera ou encore Marc Esposito pour 'Le cœur des hommes'.
La compositrice reconnaît qu'elle a dû faire ses preuves avant que des réalisateurs lui fassent confiance : « au début, un homme met une barrière en disant : "cette jeune femme a l’air intéressante. Mais va-t-elle y arriver ?" parce que justement c’est une femme. Avec Pascale la question ne s’est pas posée ».

La musique, je préfère qu’on la perçoive et qu’on ne l’entende pas
Béatrice Thiriet

« Le compositeur écrit la part musicale du film, il donne la couleur. Parfois les notes prennent une place graphique. Dans 'Lady Chaterley ', la flûte jaillit et occupe toute l’image. »
Pour expliquer son travail tout en subtilité, Béatrice Thiriet est venue animer une "master class" au Festival international de films de femmes de Créteil (18 au 27 mars 2016, banlieue proche de Paris), qui lui rend hommage cette année, et à travers elle à toutes ces musiciennes talentueuses qui ont eu tant de peine à se faire une place au sein de l'industrie cinématographique. Généreuse et passionnée, elle rend l'écriture musicale intelligible.

Devant une salle très à l’écoute, elle explique, étape par étape, comment elle crée la musique des films de Pascale Ferran, alternant démonstration au piano et extraits des films. Pour 'Lady Chaterley', elle invente le thème principal à partir d’une scène où l’héroïne rêve : « les quatre notes de harpe emmènent le spectacteur vers le désir inconscient de Lady Chaterley. La musique du film agit sur notre inconscient. Je préfère qu’on la perçoive et qu’on ne l’entende pas ».
 

Béatrice Thiriet, en compagnie de Jackie Buet, directrice du FIFF de Créteil, lors de sa Master class agite son chapeau, signe de reconnaissance avec la réalisatrice de Lady Chaterley, Pascale Ferran.
Béatrice Thiriet, en compagnie de Jackie Buet, directrice du FIFF de Créteil, lors de sa Master class agite son chapeau, signe de reconnaissance avec la réalisatrice de Lady Chaterley, Pascale Ferran.
© Séverine Maublanc


Eclectique, elle passe de la musique romantique de 'Lady Chaterley' à l’électro de la bande originale de 'Bird People', à laquelle elle ajoute des accents de jazz et une partition revisitée d’un récitatif d’opéra.
Une fois la "master class" achevée, sur le tarmac de la ville de Créteil, plane encore la musique de 'Bird People', et avec elle une dimension magique.

Sur deux extraits de 'Bird People' (vidéo ci-dessous), Béatrice Thiriet explique, en voix off, ses choix de direction musicale, pendant la "master class" du Festival de films de femmes : « Cette musique, c'est un battement, assez impitoyable, comme le temps qui passe... »

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'Bird People’ de Pascale Ferran © 2014 Archipel 35 – France 2 Cinéma – Titre et Structure Production. Montage son de Béatrice Thiriet sur images du film, Julien Bouillez - TV5MONDE


Béatrice Thiriet est une femme et son métier lui va très bien. Quelle différence avec ses confrères compositeurs ? Peut-être la porte de son atelier qui, quand elle travaille, reste ouverte et laisse déambuler ses enfants (elle en a quatre) autour d’elle. A part cela, même disponibilité sur les tournages, mêmes compétences, même inspiration, même passion.