Biélorussie : femmes en lutte contre un pouvoir arbitraire

Olga Karatch tient dans ses mains une “photo de classe“ de femmes emprisonnées sous le regard de leurs matons, membres du gouvernement.
Olga Karatch tient dans ses mains une “photo de classe“ de femmes emprisonnées sous le regard de leurs matons, membres du gouvernement.

Etre dissident aujourd’hui, en Biélorussie, c’est s’exposer au danger. Que l’on soit homme ou femme, sans distinction. Mais le régime d’Alexander Loukachenko use de moyens de pression différents selon le sexe des opposants. Olga Karatch, fondatrice de l’association « Notre maison » en sait quelque chose. Sa fondation vient en aide aux femmes activistes en prison. Tandis que Marina Adamowicz se bat au quotidien pour faire sortir de prison son mari, le social-démocrate Mikola Statkevitch, ex candidat à la présidentielle contre l'omnipotent Loukachenko.

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Olga Karatch : “la police biélorusse use du harcèlement et de l'humiliation sexuels“

Presque toutes les histoires d’activistes biélorusses ont le même point de départ : la manifestation du dimanche 19 décembre 2010, alors qu’Alexander Loukachenko est réélu président pour un quatrième mandat.

Olga Karatch : Ça a été un coup de massue pour tout le monde. L’opposition et les activistes se sont rendus sur la place de l’Indépendance pour protester contre le régime de Loukachenko et sa victoire truquée. Mais c’était une manifestation pacifique. En peu de temps, des centaines de personnes ont été battus et arrêtés par la police. En une soirée, 102 femmes se sont retrouvés en prison. Elles ont toutes été emprisonnées pour « hooliganisme ». C’est le chef d’inculpation officiel. Mais c’est absolument faux, elles étaient là juste pour protester. Par opinion politique. Si vous les regardez en photo, vous vous rendrez bien compte de vous-même qu’elles ne ressemblent absolument pas à des hooligans ou des terroristes. Elles n’ont pas le physique de l’emploi. Je ne citerai que mon exemple. Regardez-moi : ai-je le gabarit pour battre violemment huit policiers ? Et pourtant on m’a accusée de leur avoir sauté dessus et d’avoir attaqué, à main nue, huit officiers en uniforme protégés par des casques et des matraques.

On a vu des images de la répression policière violente à l’égard de l’opposition. Ont-ils usé de la même violence envers les femmes ?


O.K. : Les coups pleuvaient sur toute la foule. Femmes et hommes ont été malmenés. J’ai moi-même été battue et humiliée sexuellement. La différence est là. Avec les femmes, les policiers ont usé d’intimidation d’ordre sexuel. Le comportement de la police est inqualifiable. Ce n’était rien d’autre que du harcèlement sexuel avec des mots, des insultes et même des postures ou des gestes à caractère sexuel. Ils ne se sont pas contentés que de cela. Une femme a eu la jambe cassée parce qu’un policier n’a rien trouvé de mieux que de lui sauter plusieurs fois dessus dans la rue. Même quand ils nous ont parqués dans un coin de la place, l’humiliation ne s’est pas arrêtée. Il faisait froid. Nous n’avions pas le droit de dormir ni même de fermer les yeux pendant de longues heures, pas le droit de manger ou de boire. Il y avait une femme qui portait son bébé en bandoulière : elle n’a pas eu le droit de le nourrir. L’enfant n’a pas arrêté de pleurer. Ça rend fou ce genre de pression.

Le 19 décembre 2010, l'opposition biélorusse a organisé une manifestation non autorisée en plein centre de Minsk - Ria Novosti
Le 19 décembre 2010, l'opposition biélorusse a organisé une manifestation non autorisée en plein centre de Minsk - Ria Novosti
Cette nuit-là, 102 femmes ont été emmenées en prison. Que s’est-il passé pour elles ? Comment ont-elles vécues leur condition de détention ?

O.K. : Toutes ces femmes ont été emprisonnées de 10 à 15 jours. C’est beaucoup moins que le sort des candidats à l’élection présidentielle, mais tout de même. On les a emprisonnés pour leur opinion politique, en les faisant passer pour des hooligans qui ont perturbé l’ordre public. Même si le séjour en prison n’a duré que quelques jours, les conditions de détention y étaient déplorables. La situation des femmes en prison est très spécifique. Les geôliers sont rarement des femmes, dans leur intimité les femmes étaient en permanence sous le regard des hommes. Pour aller aux toilettes, par exemple. Tous les espaces sont ouverts, donc on fait ses besoins sous l’œil des gardiens. La douche n’est autorisée qu’une fois par semaine et l’eau dans le robinet de la cellule est tellement sale qu’on risque l’infection. Mais vous savez-bien qu’une femme a des besoins particuliers tous les mois. Aucune dérogation n’est autorisée pour leur hygiène corporelle pendant leurs règles. C’est une autre forme d’humiliation aussi. Vivre dans la crasse peut rendre fou. Ce n’est que quand elles sortent de prison qu’on découvre la vraie couleur de leurs cheveux.

En dehors de ces humiliations, y a-t-il déjà eu des cas de violences physiques ou sexuelles ?

O.K. : Généralement, les femmes ne veulent pas en parler. Mais c’est vrai que nous avons déjà entendu des rumeurs de femmes enceintes en prison. Des rumeurs de viol aussi. Mais je ne peux pas en dire plus. Le comportement des policiers n’est pas le même à notre égard le jour et la nuit, dans un milieu public ou privé. Ils savent bien qu’en plein jour, ils peuvent être filmés ou pris en photo et vus à travers le monde, via les médias et Internet.

Le régime de Loukachenko a-t-il d’autres moyens de pression pour empêcher les femmes de faire de la politique ?

O.K. : L’Etat biélorusse n’aime pas les femmes engagées. Nous avons toutes à l’esprit les paroles de Lidia Ermochina, chef de la Commission électorale centrale : « La place des femmes est dans la cuisine à faire du barszcz [recette de soupe de betteraves, ndlr] » en réponse à nous toutes qui étions sur la place après les élections. Le régime de Loukachenko essaye tant bien que mal de briser nos aspirations politiques en nous apeurant. Il est capable d’enlever les enfants des femmes engagées dans l’opposition. Comme ça, sans aucune action en justice. Depuis 2008, la loi autorise l’Etat à retirer les enfants d’un « environnement dangereux » comme ils disent. Il leur suffit juste de faire cette déclaration pour placer leurs enfants dans des maisons pour orphelins. Je comprends que ça puisse freiner des femmes de s’engager en politique. Surtout qu’une fois placé, il est très difficile de récupérer son enfant. J’ai moi-même peur d’avoir des enfants dans ce contexte. Je milite depuis mes 17 ans, j’en ai 33 aujourd’hui, je suis connue des services de l’Etat et on m’a arrêtée déjà plusieurs fois : ce serait trop dangereux d’avoir des enfants dans ce pays. Sous Louchakenko, oui, trop dangereux. 

Marina Adamowicz, épouse de dissident, incarcéré dans les géoles biélorusses

Marina Adamowicz lors d'une conférence presse, organisée à Varsovie par le centre de presse PAP, au lendemain des élections législatives du 23 septembre 2012 en Biélorussie
Marina Adamowicz lors d'une conférence presse, organisée à Varsovie par le centre de presse PAP, au lendemain des élections législatives du 23 septembre 2012 en Biélorussie

Marina porte l’incarcération de son mari sur le visage. Elle sourit et garde espoir mais ses yeux en disent long. Son quotidien s’est assombrit le 19 décembre 2010, alors que les dissidents protestent contre l’élection sans surprise d’Alexander Loukachenko à la présidence de la Biélorussie. Ce jour-là, elle observe son homme, Mikola Statkevitch , candidat à l’élection présidentielle, s’adresser à la foule, un peu en retrait. « Tout le monde pouvait ressentir la tension qu’il y avait sur cette place. On se doutait bien que quelque chose de grave allait arriver. Mikola devait se consacrer sur son discours, pas s’inquiéter pour ma sécurité », explique Marina Adamowicz. Elle s’écarte, de quelques mètres à peine. Et puis tout va très vite. Mikola finit par s’engouffrer dans une voiture. Les vitres sont brisées et des hommes l’embarquent.
Commence alors pour Marina, et d’autres épouses d’opposants, un parcours du combattant. Elle se rend dans toutes les administrations de Minsk, toutes les prisons et apprend que son homme est aux mains du KGB.
« Je l’ai vu à son procès. On l’a condamné à 6 ans de prison soi-disant pour organisation d’émeute. On ne m’a pas autorisée à le revoir avant plusieurs mois ». Est-il vivant ? Est-ce qu'on le torture ? Comment va-t-il ? Les questions, les incertitudes et les peurs se bousculent dans son quotidien.

Une succession de mauvaises surprises


Le regard que porte la société biélorusse sur le sort des prisonniers politiques n’arrange rien. « Peu de Biélorusses savent réellement ce qui se passe dans leur pays, ils ne savent pas que les activistes sont nombreux en prison », ajoute-t-elle. Elle finit par perdre son emploi et connaît des difficultés économiques. Régulièrement, elle reçoit des « mauvaises surprises ». On essaye de lui faire peur : son logement a été visité, des lettres anonymes de menace lui ont été envoyées. Et pourtant, Marina relativise : « je ne pense pas que ma vie soit réellement en danger, m’atteindre est un autre moyen de pression sur Mikola ». Mais pour lui, elle doit tenir le coup.

Nikolaï Statkevitch, le mari de Marina, ex candidat à la présidentielle et Dmitri Ouss, condamnés en 2011 respectivement à 6 et 5 ans et demi de prison ferme - Ria Novosti
Nikolaï Statkevitch, le mari de Marina, ex candidat à la présidentielle et Dmitri Ouss, condamnés en 2011 respectivement à 6 et 5 ans et demi de prison ferme - Ria Novosti