Blanchisseuses de la Madeleine : ces Irlandaises forcées de laver leurs “péchés“

Une blanchisserie de la Madeleine non identifiée, en Irlande au début du XXe siècle. ©Wikipedia
Une blanchisserie de la Madeleine non identifiée, en Irlande au début du XXe siècle. ©Wikipedia

800 cadavres de bébés ont récemment été identifiés dans une fosse commune près d’un couvent en Irlande. Ces enfants étaient ceux de jeunes filles tombées enceintes hors mariage et qui avaient dû s’en séparer en les confiant aux bonnes sœurs. Ce scandale fait ressurgir le sombre passé de l’Eglise catholique irlandaise face à ces femmes "aux mœurs légères", envoyées dans les "couvents de la Madeleine" entre 1922 et 1996, où elles vivaient comme des esclaves.
 

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Pendant 70 ans, plus de 10 000 jeunes filles ont vécu dans des couvents où elles travaillaient gratuitement en tant que blanchisseuses. The "Magdalene Laundry" (La blanchisserie Madeleine) était une institution catholique qui visait la rééducation des fallen women, ces femmes perdues, qui avaient eu des relations sexuelles alors qu’elles étaient célibataires. Enfermées, elles étaient exploitées par les nonnes.

Se repentir à la façon de Marie-Madeleine

Le quotidien de ces pensionnaires était rythmé par les travaux de blanchisserie et les prières. Un travail incessant et humiliant afin de "laver leurs pêchés" de la même manière que Marie-Madeleine. Longtemps considérée comme une prostituée, les évangiles racontent qu’elle s’est repentie en lavant les pieds du Christ.

Mais peu de ces filles qui arrivaient dans les laveries étaient des prostituées. Elles pouvaient être de simples orphelines, souffrir de problèmes psychiatriques, avoir été arrêtées pour de petits délits, avoir été violées ou rejetées par leur famille.
 
Affiche du film The Magdalene Sisters
Affiche du film The Magdalene Sisters
L’Eglise, omniprésente dans le quotidien des Irlandais, veillait donc sur ces jeunes filles, contrôlait leur comportement et leur virginité jusqu’au mariage, afin qu’elles ne provoquent pas de scandales pouvant entacher l’honneur de leur famille. "Un accord tacite à été passé entre l’Etat et l’Eglise, afin qu’elle s’occupe de ces filles jugées immorales qui pouvaient nuire à la société ou représenter une charge", souligne Moira Dineen, journaliste irlandaise.

Quelques survivantes témoignent de ces années passées dans les couvents, où souvent leur nom était changé, voir remplacé par un numéro. "Quand je suis entrée là-bas, ma dignité, mon identité, mon nom, tout m’a été enlevé. J’étais inexistante, je n’étais rien, je n’étais personne", se souvient Mary Norris. Pourtant les conditions de vie de ces femmes, sont à l’époque, ignorées des familles. "Les parents ne savaient pas ce qu’il se passait derrière les murs du couvent. Et de toute façon, ils ne seraient pas intervenus car ils voulaient se débarrasser de l’enfant qui leur avait causé des problèmes". La honte jetée sur ces filles, entraîne alors leur oubli.

Mais en 2002, un film réalisé par Peter Mullan, The Magdalene Sisters raconte l’histoire de trois jeunes filles arrivées simultanément dans un couvent de la région de Dublin, dans les années 60. Pour la première fois ce douloureux passé irlandais est mis en images.

Dix ans plus tard, une autre oeuvre cinématographique, la magnifique Philomena de Stephen Frears, s'empare du non moins affligeant sujet des jeune mères célibataires irlandaises, obligées d'abandonner leurs enfants à des parents adoptants, par les religieuses qui les hébergeaient (ou plutôt les enfermaient) dans leurs couvents. Le réalisateur avait adapté l'histoire vraie d'une femme à la recherche de son enfant emmené de force des décennies plus tôt outre-Atlantique par de riches Américains en quête de leurs racines irlandaises, et racontée par le journaliste britannique Martin Sixsmith.

Une lente reconnaissance de l’Eglise et de l’Etat

Affiche du film Philomena
Affiche du film Philomena
L’histoire de ces blanchisseuses a en effet longtemps été passée sous silence en Irlande. "Le secret à été bien gardé entre l’Etat, l’Eglise et le Vatican. Ils ont essayé d’étouffer ce scandale", commente Moira Dineen. 

Mais en 1993, quelques années avant la fermeture du dernier couvent, l’affaire avait déjà ressurgit. Un promoteur immobilier découvre à l’époque sur le terrain d’un couvent, les restes de plus de 100 pensionnaires dans des tombes sans noms.

En 2009 le gouvernement irlandais s’excuse officiellement auprès des enfants maltraités ou victimes d’agressions sexuelles dans les pensionnats dirigées par des frères, sœurs et prêtres catholiques. Mais il ne reconnaît pas les violences subies par les blanchisseuses de la Madeleine.  En juin 2011, le Comité des Nations Unies contre la torture publie un rapport sur les couvents de la Madeleine. Il met en cause l’Etat irlandais et demande une enquête détaillée ainsi qu’une procédure de réparation. Ce n’est que le 5 février 2013, que le sénateur Martin Mac Aleese va dénoncer le rôle de l’Etat irlandais dans cette affaire. Son rapport de plus de mille pages rend compte de la maltraitance des jeunes filles, des brimades des religieuses, mais surtout de l’implication du gouvernement qui aurait financé certaines de ces institutions et envoyé vers cet enfer au moins un quart des filles ayant travaillé dans les blanchisseries.

Jusqu’ici les autorités avaient nié leur responsabilité, rejetant la faute sur les bonnes sœurs. Le Premier ministre Enda Kenny décide alors de présenter ses excuses le 19 février 2013 devant le Parlement de Dublin, en présence de quelques survivantes: "Nous vous avons oublié. C’est une honte nationale, pour laquelle je le dis à nouveau, je suis profondément désolé".

Quelques mois plus tard, le gouvernement annonce une compensation financière pour les victimes, en fonction du temps travaillé dans les couvents. Les sommes allant de 11.500 euros (pour une durée de travail de 3 mois), à 100 000 euros (pour un an). L’Etat évalue le montant total des dédommagements entre 35 et 38 millions d’euros.

Quant à l’Eglise irlandaise et le Vatican, ils semblent rester assez silencieux sur le sujet. En février 2014, les Nations unies ont demandé au pape François d’enquêter sur les violences sexuelles commises dans les institutions catholiques et notamment dans les couvents de la Madeleine, dénonçant le manque d’initiatives du Saint-Siège. Un article de l’Irish Times du  24 mai 2014, fait aussi part de la colère du groupe de survivantes contre l’Eglise. Celles-ci ne comprennent pas le refus des quatre congrégations religieuses qui dirigeaient des blanchisseries Madeleine, de contribuer à la compensation financière des victimes.

L’Eglise irlandaise est à nouveau montrée du doigt. Le gouvernement irlandais a annoncé le 10 juin 2014, la création d’une commission d’enquête sur les foyers catholiques qui hébergeaient les filles-mères. "Le Vatican devra communiquer, car d’autres scandales risquent encore d’éclater", assure encore Moira Dineen.

Poème extrait de : The Wild Rose Asylum

 
The Wild Rose Asylum: Poems of the Magdalen Laundries of Ireland, de Rachel Dilworth, Prix Akron de la poésie 2008.

The Good Irish Shepherds

I worked in silence in the steam,
purifying surplices, God's own labour.
Pretty as a picture I was, dragged
from our front gate, ma and da
praying for my soul, urging penitence
because the priest had called me dirty.
Under a lash of leather, driven

to confession, soiled by the sperm
of Untermenschen wed to chastity,
I wept. Behind barbed wire and bars,
my baby torn from my bursting breasts,
I was beaten, shaved and shamed.
Outside, the boys were merrily bombing
the Black North's prods to freedom,

Americans were tracing Irish roots.
In the Belgian Congo the Army were killing blacks
fed through terror of the Sisters of Mercy;
while in the Magdalene archipelago
we wept for years that were lost to us,
and wished that there were even more
we did not understand.

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Traduction (Sylvie Braibant)

Les soeurs du Bon pasteur irlandais*

J'ai travaillé en silence dans la vapeur
à purifier des surplis, travail de Dieu lui même.
Jolie comme une image, j'étais trainée
depuis notre porte d'entrée,
priant pour mon âme, exhortée à la pénitence
parce que le prêtre m'avait qualifiée de sale.
Sous un fouet de cuir, menée

à la confession, contaminée par le sperme
de sous-hommes mariés à la chasteté,
j'ai pleuré. Derrière les barrières et les fils de fer barbelés,
mon bébé arraché de mes seins explosés,
j'ai été battue, tondue, et recouverte de honte.
Dehors, les garçons bombardaient joyeusement
l'Irlande du Nord protestante pour leur liberté,

les Américains retraçaient leurs racines irlandaises.
Au Congo belge l'armée tuait les Noirs
nourris à la terreur des Soeurs de la miséricorde ;
pendant que sur l'archipel des Madeleine
nous pleurions les années perdues,
et espérions qu'il y avait plus encore
que nous ne comprenions pas.

*L'auteur a détourné le nom Sisters of the Good Shepherd parce que ces terribles nonnes irlandaises prétendaient sauver les âmes des brebis égarées "par les tentations du monde". Elles sont toujours aussi terriblement actives
 
 

A voir, à lire, sur le sujet des blanchisseuses…

Films :

- The Forgotten Maggies, documentaire de Steven O’Riordan, 2009.
- The Magdalene Sisters, Peter Mulla, 2002.
- Philomena, Stephen Frears, 2014.

Livre:

Kathy O'Beirne, L’enfer de Kathy, J'ai vécu six ans chez les Magdalene Sisters, Pocket, 2012. Autobiographie d'une femme témoignant de son enfance passée dans un foyer, un hôpital psychiatrique puis au couvent.


Pièces :

The Magdalen Whitewash, pièce écrite par Valerie Goodwin et jouée au Draíocht Arts Centre in Dublin, 2002.

Eclipsed, pièce écrite par Patricia Burke-Brogan sur les blanchisseries.