Terriennes

Braïtou Sala, peintre des émancipées et garçonnes de l'entre-deux-guerres

Détail d'un tableau de Braïtou-Sala, "<em>Portrait d’Éléna Olmazu</em>", 1931<br />
Tempera sur toile. Collection particulière
Détail d'un tableau de Braïtou-Sala, "Portrait d’Éléna Olmazu", 1931
Tempera sur toile. Collection particulière
Photographie : Alain Leprince - Roubaix, La Piscine, Musée d’art et d’industrie André Diligent

De la futilité des années folles à la répression des nazis, le peintre d’origine tunisienne Braïtou-Sala connut un destin étroitement lié aux soubresauts de l’entre-deux-guerres. Le musée de la Piscine, à Roubaix, lui consacre une exposition.

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Les femmes occupent une place centrale dans la production de Braïtou-Sala. Un choix de l’artiste, certainement, mais aussi celui des femmes aisées de l’époque qui venaient vers lui pour commander "leur" portrait mondain auprès de l’artiste en vogue dans les salons des années 1920.
 
Un peintre sur lequel l’on sait, somme toute, peu de choses, sinon qu’il était d’origine juive tunisienne, issu d’un milieu modeste, et qu’une grande partie de sa famille périt dans les camps nazis.
 
Lisez la biographie de Braïtou Sala par le musée de la Piscine.

S'étourdir pour oublier

Dans les années 1920, le beau monde éprouve le besoin de s’étourdir pour oublier les atrocités de la grande guerre. Parmi les épouses oisives des riches industriels et financiers de l'époque se répand la folie des portraits mondains, jusqu'alors réservés à l'aristocratie. "Comme je n’ai rien à faire, je vais faire mon portrait, me dit une amie que je rencontre chez le bottier," cite l'historienne Zelda Egler, reprenant un extrait d'un numéro de Vogue des années folles.
 
Braitou-Sala<em>, Autoportrait aux binocles</em>, 1916, Crayon noir et huile sur toile marouflée sur isorel, Collection Sala
Braitou-Sala, Autoportrait aux binocles, 1916, Crayon noir et huile sur toile marouflée sur isorel, Collection Sala
Photographie : Alain Leprince
Dans son petit atelier du 9ème arrondissement de Paris, Braïtou-Sala commence par peindre des danseuses ou des chanteuses, comme Marthe Chenal, connue pour avoir chanté la Marseillaise drapée dans le drapeau bleu blanc rouge au balcon de l’opéra. Des vedettes de l'époque, telles les actrices Renée Corciade et Renée Falconetti, sont ses modèles avant qu’il ne soit introduit par un ami dans la haute société. Ses nouveaux modèles sont alors les épouses désoeuvrées des nouveaux riches en mal de distraction. Toutes veulent afficher leur statut social.
 
L’artiste, lui garde du recul face à ces clientes qui veulent s’approprier leur peintre et créer un lien avec leur "génie". De sa rare correspondance, il ressort que l’engouement qu’il suscitait "l’amusait".  Un génie qui les dépeint davantage telles qu’elles veulent être que telles qu’elles sont – qui les présentent sous leur plus beau jour, dans un cadre affichant leur position élevée dans la société. Ainsi les retouches étaient-elles fréquentes - "Cher monsieur flatteur," lui écrivait lady Garthwaite. Ce n'était pas une atteinte à la vérité des modèles, mais la loi du genre. 

Portraits mondains - portraits de la mode

L’exposition qui se tient jusqu’au 5 juin 2016 au musée de la Piscine, à Roubaix, tout près de Lille, se visite comme une exposition de peinture, mais aussi comme un parcours à travers l’histoire de la mode et de l’émancipation des femmes après le cataclysme de la grande guerre.

Accrochées sur les murs, sages dans leurs cadres, "les épouses d’industriels désoeuvrées, en quête de portraits mondains, dont certaines sont plus émancipées, une émancipation qui traverse leur apparence et leurs vêtements", nous dit (vidéo ci-dessous) Alice Massé, conservatrice adjointe du Musée de la Piscine à  Roubaix.

Braitou-Sala Alice Massé

La mode est une préoccupation des modèles, mais aussi du peintre qui, souvent, participe aux essayages. Le bustier en lamé, les robes, encore longues, le manteau du soir en velours bleu nuit, le chapeau cloche et la coupe garçonne sont emblématiques du début des années 1920. Plus tard, la taille est à nouveau soulignée, les courbes deviennent plus féminines…
 
Le portrait d’Aliki Diplarakou, seconde épouse de Paul-Louis Weiller, héros de l’aviation devenu grand industriel, fondateur d'Air France, révèle l’inspiration antique des couturiers de l'entre-deux-guerres. Ex-miss Grèce, cette femme d’une grande culture fut la première femme grecque à accéder au titre prestigieux de miss Europe, en 1930. 

L’inspiration néoclassique de la mode de l’époque transparaît aussi dans les tenues d’Alice Revel, dont cette longue robe blanche longiligne et traînante, ceinturée de doré, probablement signée Madeleine Vionnet. Egérie de la mode pendant plusieurs décennies dans les années 1930, Alice Revel dicte les modes et fréquente avec assiduité les champs de course.
 
Portrait de Mme Revel, 1937
Portrait de Mme Revel, 1937
©La Piscine

Les femmes s'affichent

A travers l’évolution de la mode se lit aussi l’émancipation des femmes : la ligne tige fait place aux courbes plus évasées ; le maquillage s’affiche, alors qu'il était jusqu’ici réservé aux femmes de mauvaise vie ; la chevelure se lâche, avec toute une déclinaison de coupes courtes et garçonnes. 
Ce n’est pas tant par son style ni sa peinture que Breïtou Sala est subversif, mais par les sujets qu’il traite : le fait même de peindre des femmes émancipées dans le cadre d’un portrait mondain revêt une dimension très contemporaine. Le portrait d’Elena Olmazu, aristocrate roumaine qui dirigeait l’Athénée Palace à Bucarest, par exemple, est parue non seulement en couverture de L’Illustration en France, mais aussi dans la revue féministe américaine The Women’s Journal. Elle aussi s’exhibait à travers des activités économiques ou sportives rarissimes pour les femmes de l’époque. Issue d’une grande famille, elle fut l’une des premières à pratiquer l’équitation, à participer à des concours sportifs et à gagner des courses.
 
Parmi les figures à travers lesquelles on peut lire, sinon l’émancipation de la femme, du moins son accession à des activités jusqu’alors réservées aux hommes : l’amazone, dont on ne connaît pas le nom, est devenu le symbole des femmes émancipées qui accèdent à des domaines réservés aux hommes et adopte pour cela une tenue vestimentaire spécifique, calquée sur des modèles masculins. Cette cavalière à la coiffure contemporaine met en lumière la dimension androgyne de la mode de l’époque.
L'amazone anonyme.
L'amazone anonyme.
©La Piscine

Autre nouveauté de l'entre-deux-guerres : les efforts des couturiers pour décliner aussi une garde-robe à destination des jeunes filles, avec des palettes chromatiques pastel et des lignes différentes de celles proposées à leurs mères, censées refléter l’innocence des modèles. La jeune Renée de Cuverville apparaît en robe rose ou bleue. Après le décès de la jeune fille, à l’âge de 25 ans, sa mère envisagera de faire peintre son portrait post mortem d’après des photos – voilà qui en dit long sur le pouvoir évocateur de ce genre artistique qu’était le portrait mondain…
Portrait de Renée de Cuverville par Braïtou-Sala en couverture du magazine <em>Lectures pour tous,</em> en 1932.
Portrait de Renée de Cuverville par Braïtou-Sala en couverture du magazine Lectures pour tous, en 1932.