#Bringbackourgirls : la double peine des filles de Chibok

Des femmes et leurs enfants détenues par Boko Haram, libérées le 6 juillet 2015 
Des femmes et leurs enfants détenues par Boko Haram, libérées le 6 juillet 2015 
(AP Photo/Jossy Ola)

Les jeunes filles enlevées par Boko Haram dans le nord du Nigeria vivent l’enfer pendant leur captivité. Une fois libérées, elles doivent faire face au rejet de leur communauté. C’est la conclusion d’un récent rapport publié par UNICEF et l’ONG, International Alert.

dans

Au fur et à mesure que les forces nigérianes progressent dans le nord du pays, les membres de la secte islamiste Boko Haram abandonnent campements, prisonniers et prisonnières. Parmi elles, une poignée des quelque 300 filles enlevées en 2014 dans une école secondaire de la ville de Chibok. Leur enlèvement avait provoqué une mobilisation mondiale sous la bannière #Bringbackourgirls.
 
Ces libérations au compte-gouttes devraient être une bonne nouvelle. Pourtant, ce n’est que le début d’un long et douloureux parcours vers la réintégration dans leur communauté. C’est ce qu’ont pu documenter l’ONG Alert et Unicef en allant à la rencontre des habitants de quatre camps de déplacés dans l’Etat du Borno, dans le nord-est du Nigeria. 95% des habitants se sont retrouvés pris entre les griffes de Boko Haram.

Difficiles à marier
Un père d'une rescapée
 

Premier constat : après avoir subi des violences indicibles, la santé mentale des jeunes filles n’est pas prise en compte. Selon ces deux organismes, les agents humanitaires commencent à peine à voir l’ampleur des dégâts. A leur décharge, il est difficile d’en rendre compte quand les victimes ne parlent pas de peur d’être rejetées. Celles qui ont osé se confier ont pu donner un aperçu de leurs souffrances, comme cette adolescente de 15 ans en 2014 : "Quand j'ai osé un jour dire à l'un de mes geôliers que moi et mes camarades étions trop jeunes pour nous marier, il a pointé du doigt sa fille de cinq ans, et il m'a répondu : 'Si elle, elle s'est mariée l'an dernier, et attend maintenant la puberté pour que l'union soit consommée, comment à ton âge, peux-tu être trop jeune pour te marier ?".

Victimes de viols et mariées de force, elles deviennent « difficiles à marier », raconte un père qui a été face au dilemme. Une préoccupation que partagent ces femmes. Si elles n’ont pas été violées, le retour à leur communauté d’origine n’est pas non plus facilité. Leurs familles craignent que les « fiancées de Boko Haram » ne se soient radicalisées et qu’elles ne cherchent à recruter leur proches.

Mauvais sang
Une rescapée

Celles qui sont enceintes, ou qui ont eu un enfant en captivité, doivent surmonter les obstacles les plus lourds. Les familles pensent que l’enfant peut hériter des « mauvaises dispositions du père ». On parle de « mauvais sang ». « Quand je pense à l’enfant à naître, je suis très mal à l’aise parce que je me pose toujours la même question : est-ce que l’enfant va se comporter comme Boko Haram ? », se demande une mère.

Une fillette déténue par Boko Haram et libérée par l'armée nigériane arrive au camp de réfugiés de Yola, en mai 2015
Une fillette déténue par Boko Haram et libérée par l'armée nigériane arrive au camp de réfugiés de Yola, en mai 2015
AP Photo/Sunday Alamba

Séparées des siens et rejetées par leurs maris, certaines femmes ont été marginalisées et réduites à la prostitution. Si les rapporteurs ont remarqué que de nombreuses femmes, même très jeunes, accueillaient leur enfant, celles qui n’en veulent pas ne peuvent pas avoir recours à l’avortement. Au Nigeria, la pratique n’est légale que si la vie de la mère est en danger. « Nous ignorons les conditions dans lesquelles ces avortements clandestins sont réalisés », indiquent les rapporteurs.

Accepter le statut de victimes

Ce triste panorama est cependant à nuancer. Certains maris acceptent le statut de victimes de leurs femmes et leur retour, certains vont jusqu’à accueillir l’enfant né dan les camps de Boko Haram. Si ces hommes et leurs familles sont convaincus que les jeunes femmes ont résisté à leur capture elles sont plus facilement réintégrées ensuite dans la société.
 
Les chefs religieux ont un rôle clé à jouer, signale le rapport. Certains affirment que le Coran admet qu’un homme accepte les enfants d’un autre homme, ce qui promeut la tolérance. Mais ce n’est pas toujours le cas : « Elles méritent ce châtiment car elles ont volontairement adhéré à Boko Haram », peut-on entendre. D’autres ont tout simplement peur « qu’elles importent dans leur communauté un autre mode de vie ». Leurs enfants sont plus exposés à la marginalité et à la violence que le reste des membres de la communauté.

« Les craintes de la population doivent être apaisées et les besoins des survivants, mères et enfants, doivent être pris en charge sinon leur mal-être viendra s’ajouter à une situation de conflit déjà intense », alerte Kimairis Toogood d’International Alert.

Les auteurs du rapport estiment que le travail fait dans ces camps de déplacés doit se poursuivre puisque les filles de Chibok ne sont que la pointe émergée de l’iceberg. Dès 2012, Boko Haram avait commencé à cibler les femmes. En quatre ans, environ 2000 femmes et enfants ont été enlevés.

Ce retour impossible des jeunes filles enlevées par Boko Haram rappelle celui des femmes yézidies réduites à l'état d'esclaves sexuelles par les administrateurs de l'Etat islamique. Sorties de leurs griffes, nombre d'entre elles se sont suicidées, une fois revenues dans leur communauté.