Terriennes

A Bruxelles, une Université pour cultiver l’art d’être femme

Quand l'Université des femmes marche dans les rues de la capitale belge
Quand l'Université des femmes marche dans les rues de la capitale belge

Vous connaissiez l’Ecole des Femmes de Molière, poussez les portes de l’Université des femmes de Bruxelles. Ceci n’est pas une pièce de théâtre, mais dans ses amphithéâtres depuis 1979, de la scène à l’estrade défilent les mouvements féministes et tournent les actes pour que la condition de la femme ne vire plus jamais au drame.

dans
« On ne naît pas femme, on le devient », cette boutade beauvoirienne n’est autre que le reflet de la « conscientisation » qui a engendré l’existence de l’Université des femmes de Bruxelles.

Point de départ : un constat qui frise le blasphème mais qui s’apparente davantage à un sacrilège et que toute féministe aspire à jeter à l’anathème : « ce sont des expériences multiples que nous sommes toutes amenées à faire, dans la famille, dans un cercle amical et qui nous font comprendre la nécessité d’un combat dans une société où l’antiféminisme est généralisé, où subsiste une détestation sociale des femmes » exprime Valérie Lootvoet directrice de l’Université des femmes.

C’est là que tout commence… ou tout prend fin. Il s’agit alors pour les fondatrices, d’ « apprendre ses droits pour ne plus être tenues de marcher au pas du patriarcat »… Et l’UF fut !

Une ADN pour la résonance de la nature humaine et non plus d’un genre

« Le féminisme se vit autant qu’il se pense à l’UF ». L’UF est l’alliée des femmes. Elle a vu le jour en 1979 pour faire jour sur le savoir féministe et ouvrir la porte de ce dernier au plus grand nombre, femmes comme hommes. Plus aucune ombre au tableau de l’Humanité dans cette Université.
 
L’expertise des femmes est sa marque de fabrique et est au cœur de ses travaux. L’égalité des sexes, l’actualité sur la condition des femmes et la lutte contre la domination masculine sont à l’origine des actes, actions et colonnes de ses recherches, manifestations et publications.

Productions, formations, événements, colloques, séminaires, conférences, Prix annuel, Agenda féministe, collaborations, un réseau (Grabuges) et la Bibliothèque Léonie La Fontaine constituent l’univers de l’UF qui vibre au diapason de l’expertise et de l’expérience féministe.

Pour ces sages femmes, passeuses et-ou  héritières, quand il s’agit de transmettre et de changer le futur, pas de demi-mesure : leur engagement est à part entière.

« Former, informer, penser, analyser, éditer, publier, documenter et travailler ensemble pour prendre position », ce sont les verbes que l’UF conjugue au présent pour écrire un futur où la femme aura la place qui lui revient de droit : plus que l’égal de l’homme, celui d’exister en tant qu’être humain.

Tout est dicté par la voix féministe pour marcher sur la voie de la réalisation de soi et mettre fin à la négation du genre féminin.

Une voie pour donner la parole aux voix qu’on a tues

Elle, c’est Catherine Bourgeois. 31 ans, elle a fait de l’anthropologie sa vocation. Mais c’est le sang d’une militante qui coule dans ses veines et la mène à l’action… non vaine. Née sous le sceau du féminisme, elle est, dès le berceau, sensibilisée aux injustices sociales en général et aux inégalités hommes / femmes plus particulièrement grâce aux actes de sa maman. « Féministe autant et tant qu’il le faut. Je m’efforce au quotidien de ne rien dire pour acquérir ce qui m’oblige à me remettre en question et ne pas avaler tout cru ce qu’on me sert » nous confie-t-elle. Pour elle, l’UF est « un espace d’échange et de déconstruction, de remise en question et d’apprentissage autour de la condition de la femme. »
Catherine Bourgeois
Catherine Bourgeois

Anne Tonglet
Anne Tonglet
Anne Tonglet, quant à elle, est militante des droits des femmes dans le milieu lesbien radical et féministe radicale depuis plus de 40ans et c’est en ce sens qu’elle a rejoint l’UF. « Je suis aux côtés des femmes pour les combats qui vont nous mener à tous les droits, pour survivre et même vivre dans cette société patriarcale qui nous empêche de vivre complètement nos droits et notre existence. Pour moi, il n’y a ni féminin, ni masculin  il y a la personne, l’être humain. Le jour où il n’y aura plus de distinction ni de race, ni de sexe, ni de religion, nous serons toutes et tous égaux ».

D'un engagement à l'autre

C’est en militant avec le parti communiste (dont elle ne faisait pas partie) en 1962 pour la défense d’Angela Davis (Black Panters) qu’elle a eu la conscientisation du rôle des femmes dans les révolutions et les actions politiques depuis toujours. Témoin de la vie « d’esclave » de sa mère qui a dû se battre pour tous ses droits (vote, de travailler et à la reproduction), elle confesse : « je croyais, en tant que fille, être l’égale de mon frère, des garçons que je côtoyais, aussi bien que filles. J’ai été complètement retournée, effrayée par ce monde dans lequel je suis née sans aucun avertissement. J’ai dû constater que nous étions toujours dans un état de guerre permanente. »

Elle marque l’histoire des droits des femmes suite à une tragédie… C’est en effet 1974 que son destin de féministe se peaufine suite à un acte qui l’assassine. De passage à Marseille, elle, Belge, et sa compagne de l’époque, espagnole, vivent « un drame épouvantable ». Elles sont les victimes de trois hommes qui leur font subir un viol collectif de cinq heures. Bien que plongées dans la peur la plus totalitaire – elles étaient alors menacées de mort - elles sortent de leur torpeur et se décident à porter plainte. Il s’en est suivi un procès… correctionnalisé en 1975. « On a refusé que le viol soit disqualifié en coups et blessures ».

Elles plaident alors pour un crime qui était de surcroit un viol collectif, ce qui était une première car cela n’était pas reconnu à l’époque. Elles ont gagné devant le tribunal correctionnel. Ayant Gisèle Halimi comme avocate, leurs griefs ont eu une portée au retentissement mondial : un grand mouvement de femmes s’est soulevé dans le monde entier. L’impact politique et législatif de ce procès a été sans pareil puisqu’il a permis l’élargissement de la loi sur le viol du code Napoléon de 1810. « C’est de là qu’est venue la notion de consentement contre laquelle nous nous battons encore aujourd’hui. Je n’avais plus envie de vivre. C’est une mort rentrée… »

Muriel Salmona lui a redonné un second souffle et l’UF l’envie de se battre pour les femmes. L’UF est devenue sa seconde maison, « on peut y développer le savoir par l’intuition et l’intelligence émotionnelle, ce savoir très riche qui est trop pauvre du côté des hommes et qu’ils nient ». L’appel de l’exigence. Là, elle peut « exiger de faire bouger les choses » car sa parole  y est « écoutée, entendue et acceptée ». Sa devise : « Méfiez-vous fillette, les droits ne sont jamais acquis pour toujours. Il ne faut pas croire que nous avons tous les droits entre les mains. Ce n’est pas une chance d’être née fille dans cette société patriarcale. »
 
« […] Les femmes ont été lésées, et […] il serait urgent de changer les mots qu’on utilise » (Pierrette Pape, chargée de politiques et coordinatrice de projets au Lobby européen des femmes) A bon entendeur… Vive l’Université des femmes !

S’asseoir sur les bancs de l’Université des femmes, c’est donner la parole aux voix étouffées et ouvrir la voie à celles qui aspirent donner de la voix pour faire reconnaître leur droit : celui d’être femme sans étant d’âme.
Valérie Lootvoet (directrice de l’Université des femmes) et Anne Tonglet
Valérie Lootvoet (directrice de l’Université des femmes) et Anne Tonglet

Sur le même thème dans Terriennes