Terriennes

Cambodge : les combattantes de Boeung Kak

Les combattantes du quartier de  Boeung Kak au coeur de la capitale cambodgienne. © Divali
Les combattantes du quartier de Boeung Kak au coeur de la capitale cambodgienne. © Divali

Pendant neuf mois, Vincent Trintignant-Corneau et sa compagne Christine Chansou ont vécu aux côtés de celles qui, au coeur de la capitale cambodgienne, résistent aux expulsions forcées. Une expérience de vie qui a donné un documentaire, Même un oiseau a besoin de son nid, riche en émotions et plus encore en indignation.

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« On a demandé une autorisation de tournage classique au ministère de la Culture en disant qu'on voulait faire un film sur le développement et on l'a eue. » Voilà par quel subterfuge Vincent Trintignant-Corneau (le fils du célèbre couple de comédiens Nadine et Jean-Louis Trintignant, adopté aussi par le réalisateur Alain Corneau) et sa compagne Christine Chansou ont pu filmer au plus près le combat de ces femmes qui résistent aux menaces d'expulsions dans leur quartier de Phnom Penh, aux abords du lac Boeung Kak. Un an d'enquête, 9 mois de tournage mouvementé et au bout un documentaire émouvant, soutenu par Amnesty International : "Même un oiseau a besoin de son nid". 


On y découvre des femmes charismatiques qui osent réclamer justice face à une croissance folle qui dévore les maisons des plus pauvres au profit des plus riches. Elles réunissent leurs voisins, libèrent la parole, interpellent le gouvernement, multiplient les manifestations au risque de se faire agresser et arrêter. Treize d'entre elles, reconnues coupable d'occupation illégale de terrain, ont déjà passé plusieurs semaines derrière les barreaux. C'est grâce aux pressions internationales qu'elles ont été libérées en juin 2012. Mais pourquoi des femmes aux avant-postes de ce combat ?

« Pour deux raisons majeures, explique le réalisateur. D'une part, parce que dans ce quartier de la capitale, les hommes sont très souvent fonctionnaires et risqueraient de perdre leur travail s'ils s'engageaient ouvertement contre les expulsions. D'autre part, ces femmes pour la plupart tenaient des échoppes devant chez elles et vivaient grâce à l'économie locale. Elles sont donc doublement victimes des expulsions forcées : elles y perdent leur maison et leur travail ! »

Seins nus face à la violence

Pour elles, il n'est pas question de faire de la politique et de s'afficher comme opposantes. Bien au contraire. Quand elles défilent dans la rue, elles le font en portant chacune le portrait du Premier ministre Hun Sen, l'homme fort du Parti du peuple qui a une main mise totale sur le pouvoir. « Elles l'implorent pour qu'il fasse quelque chose pour elles. Elles se battent pour leur maison, pour l'avenir de leurs enfants. Il n'y a pas de dimension politique, idéologique dans leur lutte », précise Vincent Trintignant-Corneau.

Les femmes ont aussi cette capacité non négligeable à retenir la violence.  « Avec les hommes, ça en vient plus rapidement aux mains, a pu constater le réalisateur à force de suivre les manifestations. Avec les femmes, la police charge moins facilement, même si elle le fait aussi. Il y a encore au Cambodge un respect de la femme. » Il n'empêche, la violence ne cesse de croitre entre les autorités et les manifestantes qui, à bout de force, se sont dénudées en pleine rue comme l'atteste une scène forte du film. « Ce jour-là, se souvient Christine Chesnou, les miliciens ont commencé à charger et elles se sont spontanément déshabillées jusqu'à dévoiler leurs seins. Je pense qu'elles l'ont fait pour montrer qu'elles étaient simplement des femmes et pour dire aussi "allez-y prenez tout". »

Les effets de la corruption

Dans leur quartier de Boeung Kak, le lac est devenu un champ de sable, les canons de boue ont été activés et une large partie des habitations ont été inondées. Avec la complicité des autorités qui disent agir au nom du développement économique, les investisseurs immobiliers qui ont obtenu un bail de 99 ans pour exploiter les terrains, ont déjà réussi à faire expulser 20 000 personnes en cinq ans selon un rapport d'Amnesty International. A l'échelle de la capitale, c'est environ 10% de la population qui ont été victimes d'expulsions forcées entre 1990 et 2011.

Destruction de maisons aux abords du lac Boeung. © Divali
Destruction de maisons aux abords du lac Boeung. © Divali
« En apparence, le  Cambodge va bien. Pas mal de gens ne se privent pas de dire que la croissance est forte, que tout va bien, que le pays va s'en sortir. Mais ce n'est qu'un développement de façade, explique Vincent Trintignant.  En grattant un peu, on s'aperçoit que beaucoup de chantiers n'aboutissent, que tous ces investissements sont fort troubles. On ne sait pas d'où ça vient, où ça va. Dans ce pays, il y a bien sûr une corruption de survie comme les profs qui demandent un peu d'argent aux élèves qui veulent suivre leur cours mais il y aussi une corruption à un haut niveau qui est moins visible mais beaucoup plus importante. »

Sur le plan juridique, il existe depuis 2001 une loi foncière  « béton », indique Christine Chansou, qui garantit à ceux qui acceptent de quitter leur habitation des indemnités et une solution de relogement. Mais dans les faits, ce texte n'est absolument pas respecté. Les familles expulsées se retrouvent dans des camps dits de relogement à plus de 40 km de Phnom Penh, loin de tout. « On t'emmène dans un champ, on te dit que ça fait 4 m par 6 m, c'est délimité par des petits plots et du fils et que c'est chez toi maintenant, raconte, encore écoeuré, Vincent Trintignant. C’est la mort assurée ! Les trajets jusqu'au centre ville coûtent trop cher en essence. Les familles se disloquent. Les maris s'arrangent pour rester près de leur travail. Les femmes se retrouvent seules dans le camp avec les enfants où il n'y a ni école ni hôpital ni même de l'eau courante. Parfois, avec un peu de chance, il y une ONG qui s'occupe du camp mais c'est tout. Il n'y a absolument aucune aide de l'Etat. »

Les souffrances de l’histoire

Des expulsions qui s'apparentent à des déplacements de population voire à de « la déportation », renchérit Vincent Trintignant-Corneau. « Ce qui rappelle les déportations organisées sous la dictature Khmer.  Nous  n'avons jamais voulu aborder ce thème dans le documentaire mais les gens font eux-mêmes la comparaison. » « Une vielle dame qui témoigne dans le film, poursuit Christine Chansou, dit que c'est même pire aujourd’hui. Elle raconte qu'elle a été déportée sous Pol Pot mais qu'au moins Pol Pot donnait une maison et un bol de riz par jour…  Je pense que ce qu'elle vit en ce moment est très violent. Elle a sans doute traversé de dures épreuves pour se reconstruire après la dictature Khmer et aujourd’hui toute sa vie est sur le point de s'écrouler de nouveau. »

Dans cette lutte qui désormais perdure depuis cinq ans, y a-t-il une porte de sortie ? « Nous sommes très pessimistes, réplique le couple. Il y a eu un espoir en 2011 quand la Banque mondiale a stoppé son contrat avec le Cambodge en demandant au gouvernement de régler ce problème des expulsions forcées. Le Premier ministre a fait alors une très belle déclaration. Il a promis de laisser aux habitants de Boeung Kak une zone de 12 hectares, de réhabiliter les camps de relogement… Mais depuis rien n'a été fait. Aucun document allant dans ce sens n'a été produit. C'est resté lettre morte. »

Pour les Trintignant-Chesnou, il n'est pas question d'abandonner ces femmes. « Elles attendent maintenant que le film soit  vu par le plus grand nombre. On va le défendre au Festival international du film documentaire d'Amsterdam début novembre pour trouver un diffuseur. » Il sera aussi projeté à Paris au Festival international du film des Droits de l'Homme en février 2013.

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