Terriennes

Camille accouche la vie des femmes

Camille Sayart : " <em>L'idée, c'est de traduire l'âme de la personne en mots</em> "
Camille Sayart : " L'idée, c'est de traduire l'âme de la personne en mots "
(F.V.)

Et si l'on offrait à un proche le récit de son existence ? Camille Sayart relève le défi. Cette ex-journaliste écoute les vies de femmes ordinaires. De leurs confidences, elle en fait des ouvrages dont certains balaient parfois un siècle. Car connaît-on vraiment nos mères, grand-mères, ou soeurs qui nous entourent ?
 

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Une nonchalance assumée, un air romantique que contredisent parfois des yeux-scanners : voici Camille Sayart. Première surprise : la jeune femme, devenue experte en confession,  se prête avec un plaisir très modéré au jeu de l'interview. Timidité ? Sans doute. Pudeur ? Certainement.
Nous la rencontrons à la terrasse d'un établissement situé non loin de la Tour Eiffel. Cela fait plusieurs années que  Camille s'est lancée dans cette aventure humaine étonnante. Elle écoute des femmes lui raconter leur vie puis elle couche leurs existences sur des pages. Un livre naît de ce travail. Il est ensuite offert aux proches.
Camille, elle, balaie sa bio en quelques phrases sobres.
Après avoir obtenu une licence d'Anglais puis son diplôme de journaliste au Celsa (Paris-Sorbonne), elle entre au journal Le Parisien, service faits divers,  où elle remporte le prix de la meilleure stagiaire. Les contrats à durée déterminée se succèdent. Tout semble aller pour le mieux dans le pire des mondes ( les sujets "fait-divers" finissent par être, à la longue, très éprouvants)  mais Camille se découvre réticente à poursuivre l'expérience  : "Tout allait très vite et j'étais frustrée. J'ai pris conscience que, sur le long terme,  je n'arriverai pas à m'épanouir dans ce métier-là, celui de reporter en presse écrite pour un quotidien. Il y avait un mélange de stress et d'ennui " lâche-t-elle.
Elle renonce.
 
La parole des femmes est globalement plus libre que celle des hommes
                                                                               Camille Sayart


Une camarade du Celsa lui parle alors des biographies familiales qu'elle écrit en attendant de trouver un poste stable dans le journalisme. Camille trouve le concept séduisant.. et se lance. Elle fonde son auto-entreprise en février 2015 et s'adjoint les services de son amie Violette pour tout ce qui touche au maquettage et à la mise en page.
Une exigence qualitative jamais remise en question. Il faut que le résultat soit "pro". L'arbre de papier, c'est le nom de sa société, bichonne ses clients. Janine, 97 ans, témoigne : "Les entretiens se passent de manière très simple et de façon très amicale et c'est important. Vous savez, à mon âge, on n'aime pas trop s'exposer...". Tact indispensable.

Quelques livres de L'arbre de papier
Quelques livres de L'arbre de papier
(FV)


Mais laissons la parole à Camille :
" Cela fonctionne toujours par le bouche à oreille. Ce sont des familles qui se cotisent pour offrir à la personne l'occasion de raconter leur vie pour la transmettre aux proches. Il s'agit souvent d'un cadeau. En moyenne, mes clients ont 80 ans et le processus de création s'étale sur environ six mois. Il faut compter une dizaine d'entretiens d'une heure. Il y a les relectures, les corrections, le choix des photos etc. Le processus de création, c'est important, occupe l'esprit de la personne pendant ce temps.
 

Les hommes doivent être forts et tenir la baraque


L'affaire concerne surtout les femmes car beaucoup sont âgées, veuves et seules. La parole des femmes est globalement plus libre que celle des hommes. Lors des entretiens, pour faire parler les hommes, c'est plus difficile. Il y a beaucoup de taiseux. Je pense que les femmes de cette génération ont un rapport avec la parole beaucoup plus décomplexé que les hommes. Je crois que les rôles étaient beaucoup plus définis à cette époque. On attendait des hommes qu'ils tiennent la baraque, qu'ils ne soient pas dans l'émotion et qu'ils tiennent leur rôle d' "homme fort". La vieillesse, pour autant, n'est pas un paramètre fondamental pour libérer la parole. Les gens pudiques jeunes restent pudiques vieux. Idem pour les gens "ouverts".

Camille Sayart
Camille Sayart
(FV)

La méthode de travail est immuable. Je fais un premier entretien où je passe en revue toutes les grandes lignes de la vie. Et là, j'isole des "noeuds narratifs", qui correspondent à des événements dans la vie de la personne. Il s'agit d'une génération où les événements étaient assez balisés, stricts : les fiançailles, le mariage... Je remarque que les pans de la vie d'une personne sont souvent associés à des lieux. Par exemple une ville ou une maison qui a été achetée après le mariage. On trouve aussi une mutation du mari, des déplacements et, bien sûr, des enfants. Ce sont les sources où je vais fouiller.
Ma boussole, c'est l'émotion. Je sens tout de suite quand la personne est touchée et là, je sais que je tiens quelque chose. Je creuse, mais très délicatement, comme un archéologue avec des pinceaux.
Pour autant, ces personnes me disent-elles tout ? Non. Il y a une retenue. C'est pourtant l'occasion pour elles de faire un bilan de leur vie. Et cela peut être très angoissant. Elles réalisent alors qu'il y a plus de chemin derrière elles que devant. C'est un âge où la nostalgie peut aussi très vite menacer. Les personnes que j'ai rencontrées sont toutes des personnes qui vont de l'avant alors qu'elles n'ont plus trop de temps. Mais, c'est vrai,  il y a une auto-censure. Par exemple, à cette époque, dans certaines familles, quand ton compagnon de l'époque n'était pas "officiel", ce dernier ou cette dernière n'était pas accepté comme membre de la famille. Pas marié, pas fiancé, il (ou elle) n'est pas invité aux fêtes. Il y avait une éthique, des principes moraux que l'on respectait. Le revers de cela, c'est une fermeture d'esprit sur plein de choses...

 

Ecrire, un exercice d'humilité


"Je me souviens de l'exemple de cette dame qui s'en voulait de ne pas avoir intégré à l'époque le compagnon de sa fille dans la famille. Elle n'a pas voulu que ce regret apparaisse dans l'ouvrage. Et sa fille est morte d'un cancer à l'âge de 40 ans. Je crois qu'elle s'en voulait d'avoir interdit à sa fille une source de bonheur. J'ai aussi rencontré Félicité, une Camerounaise, une histoire extraordinaire !  Pour elle, j'ai travaillé gracieusement. Mon souhait serait même de distribuer le livre gratuitement en Afrique. Félicité évoque les coulisses de ce que les Africains appellent "l'aventure", c'est à dire le fait de quitter son pays natal pour se rendre en France, cet eldorado présumé, celui qui va résoudre tous leurs problèmes. Ses anecdotes sont très parlantes et pourraient servir, je crois, la diaspora. Beaucoup ignorent la vraie vérité de cette "aventure".

"J'essaye de finir sur une note lumineuse"
"J'essaye de finir sur une note lumineuse"
(FV)

Ecrire est un énorme exercice d'humilité.. J'écris à la première personne. Je rentre dans leur tête et j'épouse leur voix. Finalement, le style, c'est la voix ! Si la personne est très dynamique, très rapide, nous allons avoir un texte avec davantage de virgules, de phrases longues. L'idée, c'est de traduire l'âme de la personne en mots. La personne relit au fur et à mesure. Le livre est validé et partagé avec le petit public de la famille. Notre plus gros tirage pour un livre a été de cent exemplaires.


Chauffer le biberon sur le moteur


Mais tout n'est pas lissé pour autant. Je n'ai jamais été frustrée par une personne qui refusait de se confier ou était langue de bois. Reste que le but n'est pas de blesser, surtout quand on sait que ce sont les enfants qui vont vous lire. Les anecdotes sont extrêmement précises. Par exemple, il y a cette histoire  d'une nounou qui va chauffer le biberon du bébé sur le moteur d'une des premières automobiles.  Cette génération était très débrouillarde, très bricoleuse..
Les dernières pages sont toujours un peu tristes. J'essaye de finir sur une note lumineuse mais on sait que la fin du voyage est proche : "Je vous transmets mes valeurs, je passe le relais."
Les retours de la famille sont très touchants après la publication de l'ouvrage. Certaines personnes pleurent. En fait, ils ne savaient pas grand chose sur leur grand-mère. Elles ne réalisent pas qu'une personne a vécu une vie entière et une vie, c'est tellement riche ! En brossant l'histoire de ces existences, je prends conscience que je suis une femme beaucoup plus libre que les femmes des générations passées. La vie aujourd'hui ne s'arrête pas au mariage et aux enfants.
Mon dernier projet, ce serait d'investir dans un "bureau mobile", fabriqué sur mesure et de pouvoir partir avec ma petite remorque sur toutes les routes de France. Et si quelqu'un qui habite au fin fond d'une montagne souhaite écrire son histoire, j'arrive avec ma petite maison, je m'installe pendant trois semaines, on fait les entretiens et quand je repars, la personne a un livre !"


Camille Sayart ou le talent près de chez vous.