Canada : coups de boutoir contre l'avortement

Le mercredi 26 septembre 2012, la Chambre des Communes rejette la motion 312 qui propose l’élargissement de la définition d’être humain au fœtus dans le Code criminel. En filigrane de cette démarche qui se veut scientifique, il  y a le spectre d’une "recriminalisation" de l’avortement. Et pourtant Rona Ambrose, ministre de la Condition féminine, elle, a voté pour... La Fédération des Femmes du Québec demande son départ.


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Les droits des femmes sur la sellette

Dessin paru sur le site de la Fe´de´ration des Femmes du Québec, 21 septembre 2012
Dessin paru sur le site de la Fe´de´ration des Femmes du Québec, 21 septembre 2012
L’arrivée du gouvernement conservateur au Canada, voici huit ans de cela, a été un coup dur pour les droits des femmes : les groupes de défense se sont vu priver de financement au profit de l’aide directe aux femmes ; les lois qui imposaient l’équité salariale dans la fonction publique ont disparu ; les projets de loi faisant reculer le droit à l’avortement se sont succédé ; le registre des armes à feu, vu par les associations comme un outil de prévention de la violence faite aux femmes, a été aboli.

Depuis la légalisation de l’avortement au Canada, en 1988, le parlement a vu passer 44 motions remettant en question d’une manière ou d’une autre le droit des femmes à disposer de leur corps. Toutes ces motions étaient déposées par des hommes, même s’il se trouvait aussi des femmes pour les cautionner. "Historiquement, pourtant, les femmes parlementaires se sont toujours alliées pour empêcher tout contrôle étatique du corps des femmes, explique Alexa Conradi, présidente de la Fédération des Femmes du Québec. Et cette action concertée faisait barrage à tout recul du droit des femmes à l’avortement." Cette fois encore, un groupe de femmes de la Chambre des Communes a rédigé une lettre publique pour annoncer son opposition à la motion 312... A l’exception d’une poignée de femmes du gouvernement conservateur, dont Rona Ambrose, la ministre de la Condition féminine en personne. Une position qui met les associations de défense des droits des femmes face à un grave problème idéologique.

La ministre de la Condition féminine en question

"La ministre a failli à assumer une fonction dont l’essence même est de veiller au droit des femmes, estime Alexa Conradi. Elle a perdu la confiance des mouvements de femmes. Aujourd’hui, nous pensons qu’elle n’est plus en mesure d’assumer son mandat et nous réclamons sa démission. Nous voulons couper court à toute tentative de remise en question du droit essentiel des femmes à leur propre sécurité, à leur liberté." La présidente de la Fédération des Femmes du Québec ne s’explique pas la position de la ministre : "La Cour suprême du Canada elle-même reconnaît que la décision d’avorter, aussi douloureuse soit elle, appartient à la femme. Quelle que soit son opinion personnelle, la ministre devrait reconnaître les institutions. L’Etat n’a rien à décider à la place des femmes. Je ne comprends pas pourquoi elle ne comprend pas ça."

Coupable de manger de la mousse au chocolat ou des sushis ?

La Une du National Post, l'un des plus réputés quotidiens du Canada et plutôt conservateur, du 28-09-2012 : “Un débat sur l'avortement n'est jamais bénin“.
La Une du National Post, l'un des plus réputés quotidiens du Canada et plutôt conservateur, du 28-09-2012 : “Un débat sur l'avortement n'est jamais bénin“.
"S’interroger sur la définition d’être humain dans le code criminel" - formulée en ces termes par la motion 312, la question ne remet pas directement l’avortement en cause. Mais c’est une autre question qui sous-tend la première : le fœtus est-il un être humain ? A partir de quel moment doit-il être considéré comme une personne. ? A 12, 22, 32 semaines de gestation ? Lorsqu’il quitte le corps de sa mère ?

C’est une décision éthique et juridique qui va au-delà de l’avortement. Si l’on décidait d’accorder au fœtus un statut juridique, la femme enceinte en serait considérée comme responsable dès le premier jour de sa grossesse, au même titre qu’un parent de son enfant.

Les conséquences pourraient aller très loin : la femme enceinte pourrait être mise en cause pour dégustation de sushis ou de mousse au chocolat (risque de salmonellose pour le fœtus), pour conduite à risque ou pratique de l’équitation, pour consommation d’alcool ou de tabac. Les médecins seraient-ils alors tenus de les dénoncer ? Qui défendrait le fœtus contre sa mère – un avocat commis d’office ? De quelle peine serait passible une femme pour fausse couche ?

Une volonté politique qui ne reflète pas l’opinion publique

Au Québec, le respect du droit des femmes à choisir en matière d’avortement bénéficie d’un appui très large: l’assemblée nationale est unanime et la société y est favorable à 80 %. "La tendance au recul vient plutôt du Canada extérieur au Québec, explique Alexa Conradi. Mais au Québec, nous subissons ce qui se passe dans cette société plus conservatrice."

Si la moitié du gouvernement a voté pour la motion 312, le Premier ministre lui-même, Stephen Harper, affirme ne pas vouloir rouvrir ce dossier. "On dirait que les conservateurs sont en train d’envoyer un message au Premier ministre pour préparer le terrain à une réforme. Derrière, il y a ouvertement un retour aux valeurs du patriarcat et l’influence de réseaux religieux alliés aux milieux politiques," explique Alexa Conradi. De fait, le gouvernement canadien compte plusieurs membres évangélistes, alors que la population canadienne, elle, s’exprime à 75 % en faveur du respect du droit des femmes à l’avortement.

Pendant ce temps, en Amérique latine…

Tandis qu’en Amérique du Nord, les femmes luttent pour le maintien de leurs acquis, les Uruguayennes, elles manifestaient nues devant le parlement le 25 septembre, à quelques heures d’un vote historique pour la légalisation de l’avortement. Le soir même, elles fêtaient la dépénalisation de l’avortement pendant les 3 premiers mois de la grossesse.  Une mesure visant à éviter que les femmes des milieux défavorisés recourent à des méthodes qui mettent leur vie en danger. L'Uruguay devient ainsi le second pays latino-américain à autoriser l'avortement, après Cuba. Rappelons qu’en 1966, au Québec, les avortements qui tournaient mal étaient encore la première cause d’hospitalisation des femmes et que, aujourd’hui encore 50 000 femmes dans le monde meurent tous les ans d’un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions.

Un ministère des Travaux publics, des Services gouvernementaux et de la Condition féminine

Rona Ambrose
Rona Ambrose

La Condition féminine a toujours été un ministère fluctuant au Canada, tantôt rattaché à la culture, à l'emploi, à la justice... C'est l'une des revendications des organisations de défense des droits de la femme au Canada que d'obtenir un ministère en titre pour la condition féminine.