Carry that weight - un matelas pour partager le poids de son viol

“Carry That Weight“ me permet de faire face .“
“Carry That Weight“ me permet de faire face .“

Changez un traumatisme en œuvre d'art ? C'est possible répond Emma Sulkowicz. Cette étudiante à l'université de Columbia (États-Unis)  présentera en fin d'année son projet  artistique "Carry That Weight" ("Portez mon poids"). Victime d'un viol dans sa chambre du campus par un étudiant, Emma a décidé de promener partout avec elle son matelas tant que son agresseur ne sera pas renvoyé de l'université. La presse internationale s'emballe pour cette performance iconoclaste. Et les langues se délient : d'autres étudiantes affirment avoir été agressées par le même individu.

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Étonnante impunité

Depuis plusieurs jours, le cas de cette jeune étudiante britannique emballe les médias internationaux. Selon l'angle choisi pour expliquer cette affaire, les articles évoquent la "performance artistique" de son action, d'autres soulignent l'étonnante impunité de son agresseur et d'autres, plus nombreux, louent le courage de Emma Sulkowicz. Dans une vidéo mise en ligne sur le site du Time, elle raconte sa triste mésaventure : "J'ai été violée par un camarade de classe le premier jour de ma deuxième année. Je ne l'ai pas signalé dans un premier temps parce que je  n'avais pas envie d'évoquer cela sous le coup d'un traumatisme émotionnel. Mais ensuite, j'ai rencontré deux autres femmes qui m'ont dit avoir été agressées par la même personne. C'est cela qui m'a poussé à agir. Ensemble, nous avons interpellé l'administration de l'université mais nos trois demandes ont été rejetées. Finalement, mon audition a eu lieu sept mois après les faits. (...)
J'ai dû regarder mon violeur donner son témoignage sur un téléviseur dans une autre pièce. J'avais l'estomac serré.  (...) Finalement, ils ont décidé qu'il n'était pas coupable. J'ai fait appel, mais les recours sont adressés au doyen qui a tout pouvoir pour prendre sa décision finale dans ce type d'affaire qui concerne les agressions sexuelles sur un campus."

L'Université de Columbia a refusé de commenter les détails de la procédure disciplinaire. 

La symbolique du matelas

Comment lutter contre ce sentiment d'injustice et continuer à porter un tel fardeau ? Emma Sulkowicz a choisi un matelas, dont la symbolique n'échappera à personne.
L'idée germe, un été, chez ses parents. "J'ai travaillé sur une vidéo où je devais passer un matelas hors de la salle. L'idée de transporter un matelas est restée coincée dans ma tête à la façon d'une chanson entêtante. (...) J'ai pensé à la façon dont j'ai été violée dans mon propre lit à Columbia ; et comment le matelas représente un lieu privé où beaucoup de votre vie intime se passe; et le fait de porter quelque chose de privé et intime sur dans le public reflète la façon dont ma vie a été bousculée. De plus, le matelas est comme un fardeau, à cause de ce qui s'est passé là, et c'est cela qui a transformé ma relation avec mon lit en quelque chose de lourd."

La jeune femme, têtue, se promet donc de l'apporter partout avec elle jusqu'à l'expulsion de son agresseur "ou le départ volontaire" de celui-ci. L'étudiante en arts visuels majeurs baptise son projet "Carry That Weight" (c'est à dire, Portez ce poids, et savait-elle que c'est aussi le titre d'une chanson des Beatles). Emma transforme ainsi sa thèse principale en une "œuvre d'art" qui alliera à la fois la performance, l'activisme du campus et l'expression personnelle.

Irruption du privé dans l'espace public

Au début, elle doute de l'efficacité de son initiative mais, encouragée par des amis et très vite repérée par la presse, elle persiste : "Les gens ont commencé à se rallier autour de moi pour m'aider à porter mon matelas et même, en signe de solidarité contre les agressions sexuelles, ils souhaitent désormais apporter leur propre matelas".

Le projet a également eu des répercussions sur son corps. Pour transporter le matelas dans les escaliers et dans les rues, il faut tenir le coup physiquement ! Au matin du troisième jour, elle manque de craquer : " Mes muscles me faisaient tellement mal que j'avais l'impression que je ne pourrais même pas sortir du lit" confie-t-elle. Depuis, Emma s'autorise à accepter de l'aide ponctuellement, mais elle n'en sollicite jamais.

Ce que vise également l'étudiante, c'est une réforme, un toilettage complet du système administratif de l'université pour gérer ce type d'affaire. Mais elle découvre bientôt que son cas est loin d'être isolé : 23 étudiantes ont déjà déposé plainte pour des agressions semblables. Emma n'en démord pas. "Je veux, dit-elle aux médias, qu'ils rouvrent les dossiers des étudiants maltraités par ce règlement. Je veux aussi qu'ils libèrent les données pour savoir combien de violeurs ont été reconnus responsables sur le campus l'an dernier ".
“Mes amies m'ont donné la force de continuer“
“Mes amies m'ont donné la force de continuer“
(capture d'écran)

“Il s'agit d'une réflexion personnelle sur tout ce qui s'est passé“
“Il s'agit d'une réflexion personnelle sur tout ce qui s'est passé“
(capture d'écran)
Une oeuvre d'art militante ?

Cependant, l'étudiante n'entend pas être récupérée, pour autant, par des associations de victimes. Si elle accepte une médiatisation de son histoire, c'est pour faire la promotion, dit-elle, de son "œuvre d'art" car "Carry That Weight", elle l'affirme, en est une.

Sur un site féministe, elle s'en explique et pousse son raisonnement jusqu'à l'ambiguïté : "Je ne vois pas "Carry That Weight" comme un signe de protestation, je le vois comme une œuvre d'art. Je l'ai faite pour faire face à ce qui s'est passé dans les deux dernières années de ma vie. "Carry That Weight" permet de savoir comment un artiste fait face et comment il réalise une œuvre après ce type d'événement. (...) Mon art et mon militantisme sont très distincts et cette pièce est une réflexion personnelle sur tout ce qui s'est passé. Je sais exactement qui est mon violeur. Dans mon esprit, je fais une œuvre d'art. Ce n'est pas un communiqué de presse, ce n'est pas un document juridique, il s'agit d'un travail personnel, sur quelque chose qui m'est arrivé".

En attendant, sur le campus de l'université, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir porter "le fardeau du matelas". Mais le font-ils tous pour la même raison ? Sont ils tous animés par une même soif de justice ? Sans doute pas. Et c'est peut-être là que naît le malaise.

Déjà, dans le milieu artistico-estudiantin new-yorkais, on évoque le travail de Emma Sulkowicz comme une performance qui fera date au sein de l'Université de Columbia. On suggère même que la démarche de "Carry That Weight" pourrait bientôt être enseignée comme un exemple sur "les potentialités artistiques à l'heure de la viralité de l'information sur internet".

La "performance du matelas", comme on la surnomme désormais,  est peut-être en train d'éclipser le drame des étudiantes violées.