Casablanca - Paris, allers-retours

La gare de Casablanca au Maroc  - Wikicommons
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Ecrivaine et journaliste, Hanane Harrath s'est installée au Maroc après de longues années en France. Dans un texte très personnel, elle décrit les incompréhensions,  difficultés de ce retour, en particulier au sein de la famille, pour une femme jeune et célibataire...


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Ce retour qui éloigne

« Mais pourquoi tu n’es pas mariée, quand est-ce que tu te maries ? », « puisse Dieu t’apporter enfin un mari pour que tu aies bientôt ton foyer toi aussi ! », « on espère que cette année sera la bonne! ». Partout et tout-le-temps : au hammam, à table, le jour du nouvel an comme au baptême de la petite nièce : la  même question alarmiste me suit, me pourchasse, me traque, posée par la tante, la voisine, la grande tante de la voisine… Fatigant ? Oui, très. Amusant ? Aussi, parfois. Surtout quand chacun y va de ses idées pour régler le problème. Car oui, une fille trentenaire pas mariée, c’est un problème, un gros problème. Donc tout le monde s’en mêle, heureux de participer à ce qui ressemble à un véritable sauvetage à organiser. Et feint de s’emporter quand je décline les propositions : « mais pourquoi tu ne veux pas de ce garçon, enfin, il est éduqué, sérieux, il fume pas, il boit pas, n’importe quelle fille serait heureuse de l’épouser ! ».  Très romantique. Comment leur expliquer que je n’ai pas un cahier des charges avec des critères que le candidat doit remplir pour faire l’affaire, mais que c’est d’abord une question de feeling, de personne, et que les personnes ne sont pas interchangeables… Et comment expliquer, comme me le faisait très justement remarquer une amie, que toutes ces femmes qui me tiennent ce langage froid, quasi mathématique, sont les mêmes qui passent des heures devant des feuilletons turcs ou mexicains dégoulinants de romantisme, à se pâmer devant de belles paroles d’amour et de grands élans sentimentaux ?  

Devenir indépendante, par dessus tout

Ce que je raconte là, c’est ce que je vis au Maroc depuis six mois, depuis que pour des raisons professionnelles je partage mon temps entre Paris et Casablanca. J’avais 6 ans quand j’ai quitté mon pays et ma ville natale, Mohammedia, au bord de l’océan. J’en ai aujourd’hui 34. Vingt-huit ans d’absence, interrompue seulement pour les vacances, le temps de venir embrasser mes grands-mères, faire le plein de soleil et retrouver avec délices cette vie collective pleine de chaleur. Vingt-huit ans d’apprentissage aussi, de découvertes, de lectures, de voyages, qui m’ont permis de me connaître et de m’autoriser à devenir ce que je voulais être. Je parle de « m’autoriser », parce que si j’étais peu à peu devenue autonome, devenir indépendante m’avait demandé plus de temps, et avait engendré plus de douleur. Car devenir indépendante, c’était prendre de la distance par rapport au seul schéma que connaissait - et approuvait -, mon entourage proche s’agissant de ses filles : faire des études très courtes, vivre chez ses parents jusqu’au mariage, se marier, avoir des enfants, et une maison bien entretenue.

Prendre de la distance ne signifie pas ici critiquer ou blâmer : c’est simplement affirmer et assumer que je me tiens en dehors, parce que je n’adhère plus au contexte de production et de maintien de ces schémas qui se transmettent de mère en fille. Devenir indépendante, c’était aussi tenter – souvent vainement -, de faire partager ma vision des choses, ma soif de voyages, de connaissances et mon désir de suivre mes rêves… lequel désir induit nécessairement la liberté. Devenir indépendante, c’était enfin accepter une sorte de rupture irrémédiable avec mon univers affectif, celui de mes origines, auquel je reste tant attachée : je parle là d’une rupture mentale, et non pas affective, car je suis et serai certainement toujours attendrie par ces tantes, cousines, voisines certes curieuses et envahissantes, mais bienveillantes.

Une étrangère est parmi nous...

Cette rupture, je la devinais et depuis plusieurs années déjà, mais sans réellement la vivre puisque je ne passais que quelques semaines par an au Maroc. Aujourd’hui que je vis au Maroc, au milieu des miens, je la mesure pleinement, comme une blessure qui s’épanche enfin. Au milieu de ces femmes dont presque tout me sépare, mais qui restent mes attaches, j’ai compris beaucoup de choses. J’ai compris que si mes proches avaient accepté que je dépasse les frontières physiques, ils se refusaient encore d'admettre que j’avais dépassé – et aussi déplacé -, les frontières mentales. Ils feignent de penser que malgré des expériences de vie complètement différentes, je vois toujours les choses comme eux, et désire les mêmes choses qu’eux.

D’où ce rappel incessant du mariage, comme si c’était là leur manière de se rassurer, de me ramener au sein de leurs frontières, de s’assurer que je n’étais jamais vraiment partie et que je ne partirai jamais. J’ai compris qu’en dépit du chemin que je m’étais tracé et des refuges que je m’étais bâtis, aucun d’entre eux ne m’avait réellement suivie dans cet « ailleurs » et cet « autrement » qui sont les miens aujourd’hui. J’ai compris que quoique je fasse ou réalise pour répondre à mes quêtes et questionnements personnels, il y aura toujours une seule réponse qu’ils attendront de moi : que je « fonde ma maison ». J’ai compris que la solitude ce n’était pas tellement de vivre seule, mais de se sentir seule et étrangère au milieu des gens qu’on aime le plus et avec lesquels on n’arrive plus à partager notre « soi ».

J’ai compris enfin, en revenant ici, non pas seulement ce que j’étais devenue, mais ce que je ne pourrai plus jamais être. Je ne pourrai jamais accepter que l’on me réduise à mon statut matrimonial, ou que l’on oublie ma vie d’individu au profit de ma vie de femme, d’épouse et de mère. Je ne pourrai jamais accepter de renoncer à devenir ce que je suis, pour devenir seulement ce que je dois être pour cet entourage que j’aime profondément et auquel je reste profondément attachée. Pour le meilleur… 

De l'autre côté de la mer, pêcheurs marocains en Méditerranée - Wikicommons
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