Catherine Marx, féministe anti féministes

Avec son dernier opus, Catherine Marx, qui se veut « féministe » s’inscrit dans une de ces polémiques dont la France a le secret, en rejetant les féministes radicales, version américaine, mais aussi celles plus essentialistes qui font flores de ce côté ci de l’Atlantique.
L’auteure s’essaye avec « Moralopolis » au genre du roman d’anticipation. Elle développe dans ce livre des thèmes qui lui sont chers : la liberté de disposer de son corps face à la médecine et au pouvoir politique, la sexualité, le rapport hommes-femmes et les dérives possibles des lois à visées protectrices et égalitaires. Elle y dénonce un discours féministe basé sur un modèle binaire victime-bourreau et souligne les dangers d’une politique eugéniste et scientiste où l’on pense que des prédispositions génétiques peuvent conditionner nos comportements.
"Terriennes" ouvre donc le débat

dans

Pour une révision du concept de genre

Moralopolis, 2050. Les féministes radicales ont pris le pouvoir en France. La société est matriarcale, volontiers castratrice. L’autorité y est détenue par des femmes pour les femmes. Avides de revanche sur le monde patriarcal d’avant, les féministes ont instauré une législation des plus strictes pour punir tout comportement machiste. On y protège la femme de tout. Partant du principe que tout homme est vil et mauvais, les Moralopoliennes s’en méfient comme de la peste. On élève les femmes dans la crainte de l’homme prédateur sexuel. Une drague ? Elles portent plainte pour harcèlement sexuel. Un contact physique succinct ? Il y a viol psychique.

En finir avec la victimisation des femmes

Les féministes de Moralopolis cultivent la victimisation des femmes. Les habitantes de la capitale française doivent se méfier des « mâles à la puissance destructrice » dont le seul objectif dans la vie serait de « les dominer et de les asservir ». Dans cette ville, pisser debout c’est démontrer son mépris envers la gente féminine. On y condamne les hommes pour « grossesse forcée » avant de leur demander des dommages et intérêts.

Les relations humaines sont calculées au millimètre prés. Le sexe est dématérialisé, on y fait l’amour pour se reproduire. Et encore, les utérus artificiels peuvent s’en charger pour vous. Le phallus est vu, lui aussi, comme un instrument de domination. Les féministes font la promotion des seuls rapports clitoridiens. Dans cette société, nait un homme : Franck Doutandre. Il sera le protagoniste de l’histoire. Il sera viré de son travail pour avoir fait la cour à une collègue, il participera à un stage de rééducation morale pour compenser son infirmité biologique. Parce qu’à Moralopolis, Franck est considéré comme un non-calibré. A la naissance, on lui a détecté un gène le prédisposant au viol. La science médicale est l’alliée du régime politique. Une défaillance génétique marque au fer rouge l’individu qui en est le porteur. Chaque habitant doit avoir un portrait génétique qui correspond aux valeurs du calibrage. S’il sort de ces sentiers, il n’échappera pas au plan de moralisation des comportements sociaux.

Dés le berceau, on catalogue les marginaux : prédisposition aux addictions, à la violence ou aux déviances sexuelles. Ceux qui sont marqué du sceau de l’infamie sont parqués dans des centres de rééducation desquels ils ne sortiront que pour être jugés par la société tout au long de leur vie. Lavage de cerveau en règle. L’eugénisme est poussé à son comble. Depuis 2030, une loi de bioéthique s’assure d’éradiquer les handicaps de la population. On déconseille fortement aux femmes d’accoucher d’enfants handicapés. Dans leur cas, l’avortement est possible jusqu’à l’accouchement.

Contre le prétendu pouvoir des femmes
Dans ce contexte, Franck Doutandre – un môme insouciant qui a comme rêve de trouver la femme de sa vie – va devenir ce que l’on attend de lui. « J’avais envie de mener une vie banale, de passer inaperçu. Ce vœu timide est raisonnable ne fut pas exaucé. Parce que je suis né au mauvais endroit, au mauvais moment. Cette nation dirigée par des femmes malfaisantes, par des êtres au cœur de pierre, a scellé mon destin. J’y devins celui qu’on pensait que j’étais ».
Mis au ban de la société, le gentil Franck va devenir un monstre.

« Les femmes ne sont pas toutes des victimes et les hommes tous des salopards »

propos recueillis par Virginie Wojtkowski
Vous vous définissez comme une militante non alignée en faveur d’un féminisme qui n’enferme pas les femmes dans une posture victimaire. Quelle indépendance de réflexion revendiquez-vous ?

Catherine Marx : Je n’ai pas envie effectivement de me coller d’étiquette. Je me sens quand même proche des idées de Marcela Iacub que je qualifierai aussi de militante non alignée. Les rapports homme-femme m’animent dans mon quotidien et dans les rencontres que je peux faire. C’est un sujet qui m’interroge. Ce que j’aimais dans l’idée du féminisme, avant de gratter et de voir ce qu’il y a derrière aujourd’hui, c’est ce refus de la place assignée. Que ce n’est pas parce qu’on est une femme que notre place est à la maison ou à la maternité. Mais ce qui m’a chagriné dans mon contact avec le féminisme traditionnel, c’est d’entendre un discours qui finalement caricature les femmes. Il y a des féministes essentialistes et d’autres plus indifférentialistes, mais au final les deux ont presque tendance à condamner les choix de certaines femmes et leur disent ce qui est bien ou mal. C’est soit : faites des enfants parce que c’est la nature de la féminité, soit n’en faites pas du tout et ne vous marriez pas non plus parce que c’est l’aliénation de la femme. Et moi je ne me reconnais pas dans ce type de discours.

Dans Moralopolis, vous dépeignez un monde sombre où les femmes tiennent les hommes à leurs bottes. Les féministes y sont radicales et assimilées à des folles furieuses. Est-ce votre vision du féminisme en France ?

C.M. : Si le féminisme se radicalisait, ça pourrait effectivement donner ça. Il y a déjà aujourd’hui des féministes qui tiennent des propos très durs anti-homme. Les anarcho-féministes, par exemple, refusent les hommes dans leur groupe parce qu’elles ne veulent, soi-disant, pas être sous leur pression. Elles veulent un espace de liberté en dehors de toute relation de domination homme/femme. Je pense que ce genre d’idées ne libère pas les femmes, bien au contraire. Quand à la question du féminisme en France, je me suis posé la question de son intérêt aujourd’hui. Nous vivons dans un pays où les femmes et les hommes sont égaux. Les femmes ont le droit de vote comme les hommes, elles peuvent travailler si elles le veulent, elles ont des comptes bancaires. Je ne dis pas que le machisme n’existe plus, mais aujourd’hui, en France, les femmes ont le choix. Elles ont le choix de quitter leur mari s’il est agressif ou qu’il ne fait rien à la maison. Elles ont le choix de quitter leur boulot, si elles estiment qu’on ne leur propose pas d’opportunités de carrière. Evidemment il reste encore des clichés, des réflexes culturels, mais on a le choix aujourd’hui. On a le choix de se choisir une vie comme on l’entend. Avec ou sans enfant. Avec ou sans partenaire. Avec ou sans tâches ménagères.

Etes-vous en train de dire que le féminisme n’est plus utile dans une société développée comme la nôtre ?

C.M. : J’ai beaucoup de respect pour les mouvements féministes qui se sont battus pour l’égalité des droits. Que des femmes se soient regroupées pour se battre pour ça, qu’il y ait eu cette radicalisation du discours, je trouve ça absolument formidable. Tout aussi important que les luttes pour les droits sexuels, comme l’avortement et la contraception. Pour la première fois on a pu dissocier la sexualité et la reproduction. Avoir une vie sexuelle et vouloir un enfant, ce n’est pas la même chose : et ça, c’était un combat important. Mais déjà à l’époque il y avait des courants radicaux, en particulier aux Etats-Unis, portés par une idéologie qui n’est pas du tout la mienne. Les mouvements lesbiens, par exemple, prônaient une société sans les hommes. Je pense au « SCUM Manifesto » de Valerie Solanas, par exemple. Quand on lit ce « livre-tract » c’est assez effrayant quand même. Cette tendance à stigmatiser tout homme comme étant machiste, avec cet éternel refrain sur le patriarcat, revient dans le féminisme traditionnel aujourd’hui. Et moi, je ne me reconnais absolument pas là-dedans.

Ce n’est pas que les mouvements féministes n’ont pas lieu d’être. Une réflexion féministe est nécessaire parce que l’ancien modèle culturel est encore présent et qu’il est intéressant de dire aux femmes : devenez maîtresse de vos vies, osez revendiquez vos choix, osez être vous-mêmes. Même au niveau de la vie sexuelle. En travaillant à mon essai Nid d’Eve nid d’Adam, je me suis rendue compte qu’il y avait encore aujourd’hui le stigmate de la « putain ». Notre société est un peu partagée entre deux revendications, d’un côté celles des pro-sexe qui se définissent comme des « salopes et fières de l’être », de l’autre celles des anti-sexe enfermées dans leur refus. Je trouve ce modèle très dommageable pour l’identité des femmes. Donc oui, le féminisme a encore du boulot mais je pense qu’il se trompe de voie. C’est ce que met en avant Elisabeth Badinter dans son livre Fausse route.

C’est le danger d’un retour à l’essentialisme qui cloisonne les individus en deux genres – d’un côté les femmes et de l’autre les hommes – et qui positionne les femmes en victimes perpétuelles plutôt que de prendre les rênes et de dire stop. C’est le principal reproche que j’ai à faire à la plupart des féministes : elles forgent les idées des femmes sur le modèle binaire de la victime et du bourreau. La guerre des genres n’aboutira à rien. Les femmes ne sont pas toutes des victimes et les hommes tous des salopards. Vivre dans ce modèle est une erreur.

La bio de Catherine Marx - cliquez pour agrandir l'image
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Est ce que cela signifie que l’on est une féministe radicale quand on soulève des inégalités entre hommes et femmes aujourd’hui en France, comme le plafond de verre par exemple ?

C.M. : Je pense que la question du plafond de verre est une bonne réflexion, mais la manière dont on en parle est faussée. Parce qu’on va mettre ça sur le compte du machisme. On va se positionner en victime alors que le machisme n’est pas le cœur du problème. Il y a des machos parmi les hommes, c’est vrai, mais il y a aussi des misandres parmi les femmes, y compris parmi les féministes. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Le patriarcat et le machisme, ce sont des mots fourre-tout auxquels on colle tous les fardeaux qui pèsent sur les épaules des femmes. Je pense qu’on se trompe de combat. Il n’y a pas que des patrons masculins pour ne pas vouloir embaucher de femmes en âge d’avoir des enfants. J’ai entendu, il y a quelques temps, une cheffe d’entreprise dire qu’elle n’embauchait que des femmes ménopausées pour éviter ça. Le problème ici ce n’est pas le machisme, mais qu’on ne se soucie pas assez de la question de la maternité dans notre société, seul moyen de perpétuer l’espèce. En France, la politique nataliste est forte. Mais les places en crèches sont rares alors que le congé parental est rémunéré. Tout ça contribue à ce que de nombreuses femmes mettent leur carrière entre parenthèses. L’impact de la maternité sur la vie des femmes existe. Mais sur la vie des hommes aussi. On parle beaucoup des femmes obligés de travailler à temps partiel pour pouvoir s’occuper des enfants. Mais on n’évoque pas souvent le cas des hommes à qui l’on suggère, quand ils deviennent pères, de devenir responsables et d’accepter plus de travail pour faire vivre la famille. On est encore dans ce schéma là. Quand on parle d’aliénation des femmes, on oublie de parler d’aliénation des hommes qui vont travailler plus, non pas pour eux, mais pour leur famille. Avec aussi, selon les cas, l’obligation de payer des pensions alimentaires, des prestations compensatoires en cas de divorce, etc. Quand on parle de ces questions de société-là, je trouve qu’il est dangereux de se positionner d’office comme une victime et de croire que, de l’autre côté, il n’y a que des profiteurs.

Ces privilégiés qu’on stigmatise, à savoir les hommes, ne le sont pas sur tous les plans. Les féministes auraient tout intérêt à avoir un discours plus motivant pour les femmes, pour leur faire comprendre que s’il y a encore des choses à améliorer, les armes sont entre leurs mains. Les femmes disposent des moyens de faire évoluer les choses. Alors qu’au lieu de ça, on renvoie toujours une image misérabiliste. Comme s’il n’y avait que l’Etat et la contrainte sur les hommes pour sauver les femmes. Moi je crois, au contraire, que les femmes ont besoin d’une prise de conscience et d’une décision de se battre pour améliorer leur quotidien. La maternité, par exemple, n’est pas la tare des femmes. Si les femmes n’avaient pas d’utérus, il n’y aurait pas de plafond de verre. Ce n’est pas parce qu’on est des femmes, c’est parce que les femmes font des bébés. S’il y avait des solutions mieux adaptées à la maternité, il n’y aurait plus de disparités dans le monde professionnel.

Et le poids des modèles socioculturels dans la parité homme-femme ?

C.M. : Il ne faut pas oublier que des femmes cheffes d’entreprise, on en a. Dans la jeune génération de médecins, il y a autant de femmes que d’hommes, voire plus. Donc les choses évoluent. Dans le milieu politique, il y a encore une bonne dose de machisme. Je ne nie pas que ça puisse exister, mais ce n’est pas le problème majeur. Le modèle culturel g    arde certes son impact, les filles choisissent davantage des voies toutes tracées pour elles. Alors que si le féminisme mettait en avant des modèles positifs de femmes qui ont réussi dans des domaines que l’on croit plutôt réservés aux hommes, comme l’aviation, la politique ou la recherche scientifique, ça changerait la donne. Je pense que ça serait beaucoup plus productif que de pleurnicher sur la faute du machisme.
On aurait tout intérêt à avoir un discours plus positif plutôt que d’opposer en permanence les genres.

A propos de Scum manifesto et de Valérie Solanas

par Sylvie Braibant
Pour Catherine Marx, le manifeste de l'Américaine Valérie Solanas, Scum Manifesto, symbolise la perversité poussée à son terme du féminisme. C'est oublier de replacer dans le temps, et dans l'histoire des idées, la sortie de ce livre culte pour toute une génération de femmes, mais d'hommes aussi, avec ce qu'il offrait de révolutionnaire dans sa radicalité. Les Etats-Unis s'enlisaient alors dans une guerre du Vietnam au summum de la violence et de la mort, et les femmes restaient sous la chape d'une féroce domination masculine de part le monde. Scum Manifesto, est selon les interprétations, l'acronyme de Society for Cutting Up Men (« Association pour émasculer les hommes »).

D'autres assurent que Solanas n'a jamais voulu donner à SCUM d'autre sens que celui du mot scum (crasse, excrément, racaille, ou salaud en anglais). La signification de cut up est elle-même discutée : au sens littéral mettre en morceaux ou bien en extrapolant le sens à émasculer. A la veille du basculement mondial de mai 1968, nombre de militantes féministes adoptèrent le manifeste de Solanas dans lequel elles voiyaient, en dépit de ses excès, une source de réflexion et un appel à la révolte.

Née en 1936 dans le New Jersey, Valerie Solanas agrandi dans la violence : violée par son père, puis élevée par son grand-père, un homme violent et alcoolique, qui l'abandonne alors qu'elle n'a que 15 ans. Sans domicile, elle se prostitue pour financer ses études et réussit à obtenir un diplôme de psychologie à l'Université du Maryland. Après la sortie de Scum, elle tente de tuer l'artiste Andy Warhol duquel elle attendait beaucoup et qui l'a déçue. Elle fera 3 ans de prison.
A la fin de sa vie, elle renie son Scum Manifesto, et meurt dans l'isolement à 52 ans.