Terriennes

Catholicisme : les femmes toujours plus exclues de l'Eglise

La séparation des filles qui portent un tablier bleu, comme Marie, et des garçons enfants de choeur à l'Eglise Saint-Pierre d'Yvetot, en Seine Maritime.
La séparation des filles qui portent un tablier bleu, comme Marie, et des garçons enfants de choeur à l'Eglise Saint-Pierre d'Yvetot, en Seine Maritime.

Alors que s'ouvrait le 6 octobre 2014 le synode de l'Eglise catholique sur la famille, une assemblée d'hommes exclusivement pour décider des évolutions possibles du dogme en la matière, nous avons décidé d'évoquer la condition des chrétiennes qui voudraient combiner foi et engagement ecclésiastique, dans un monde toujours cadenassé aux femmes, malgré des tentatives dissidentes. Et si l'Eglise anglicane d'Angleterre a dit oui à l'ordination de femmes évêques en juillet dernier, une enquête menée depuis mars 2012 par le Comité de la jupe révèle que 39% des paroisses catholiques en France excluent les femmes du service liturgique. Ces pratiques sexistes, qui ressurgissent depuis une dizaine d'années, font écho à la crainte des prêtres de voir leur métier disparaître.

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« Je ne suis pas favorable aux filles servantes d'autel ni aux femmes pour la communion. Mais je crois n'être ni misogyne ni macho. Alors, de grâce, n'essayez pas de leur donner une place à laquelle elles ne tiennent pas car elles ont compris le vrai rôle de la femme dans la société et dans l'Eglise. » Cet e-mail, écrit par un prêtre du diocèse d'Orléans, s'adresse au Comité de la Jupe, association qui dénonce la discrimination des femmes dans certaines paroisses catholiques à travers une cartographie de l'exclusion.

Le Comité de la jupe s'est donné pour mission de « rendre compte d'une situation qui n'est jamais débattue dans les paroisses » et de « permettre aux personnes sensibles à la parité de trouver une paroisse qui la pratique », détaille Gonzague Jobbé-Duval, consultant en égalité professionnelle et membre du conseil d'administration. Surnommé « le cartographe » par ses collègues, Gonzague « refuse de considérer les inégalités comme un prolongement de la différence des sexes ». En effet, selon le droit de l’Église, il est permis aux femmes, comme à tout laïc, d’être appelées à lire la Bible ou à distribuer l’Eucharistie. « "Ces exclusions ne sont pas conformes au droit canonique [le droit de l’Église catholique]. Elles pourraient fonder le dépôt d'une plainte" », soutient-t-il.

Les Marches du Comité de la Jupe, organisées depuis 2009 dans plusieurs villes de France pour protester contre les propos discriminatoires tenus à l'encontre des femmes au sein de l'Eglise catholique.
Les Marches du Comité de la Jupe, organisées depuis 2009 dans plusieurs villes de France pour protester contre les propos discriminatoires tenus à l'encontre des femmes au sein de l'Eglise catholique.
Le vent en poupe des traditionnalistes

« On a voulu passer de la rumeur au constat de réalité », explique la co-fondatrice du Comité de la jupe, Christine Pedotti, qui a reçu la Légion d'honneur en 2014 pour son combat en faveur de la promotion des femmes au sein de l'Eglise. L'association a conçu cette étude participative pour que chacun témoigne de son expérience ou réfute les reproches faits à certaines paroisses. Annick Guillou, 62 ans, vit à Arès dans le bassin d'Arcachon ; elle a signalé trois paroisses intégristes et une paroisse traditionaliste à Bordeaux. « Les prêtres remettent à l'honneur le latin et les équipes d'animation pastorale et ne demandent plus aux femmes de distribuer la communion », regrette Annick dont le sentiment est d'être considérée « comme une mineure ». Menée depuis mars 2012 à partir des informations recueillies par ses sympathisants, l'enquête concerne à ce jour 400 paroisses et regroupements paroissiaux. L'échantillon ne permet pas d'établir des conclusions définitives mais l'objectif de mettre au jour une pratique silencieuse est atteint.

« Ce phénomène d'exclusion prend de l'ampleur », indique Christine Pedotti. La cartographie révèle que 39% des paroisses excluent les femmes du service de l'autel au minimum. Parmi ces paroisses, 14,5% mettent aussi les femmes à l'écart de la distribution de la communion.  « Des années 50 à 70, on a observé une augmentation du nombre de femmes chargées du service liturgique mais les curés de la nouvelle génération réagissent de manière offensive en réaffirmant la différence des tâches entre hommes et femmes. » Si l'Eglise se sent menacée, c'est qu'elle atteint un effet de seuil. La relève des prêtres formés dans les années 50 n'est pas assurée par la nouvelle génération qui boude cette vocation. Ainsi, le nombre de prêtres chute ; encore 25 000 il y a dix ans, ils seront dix fois moins nombreux dans dix ans. « Partout dans les diocèses, la situation se tend. Il y a moins de prêtres, moins de pratiquants. S'ensuit une inévitable agonie financière », estime Christine Pedotti.

Anne Soupa (à gauche) et Christine Pedotti (à droite)  sont les deux fondatrices du Comité de la jupe
Anne Soupa (à gauche) et Christine Pedotti (à droite) sont les deux fondatrices du Comité de la jupe
La soutane brandie comme rempart contre les femmes

Pour faire face à ces difficultés, une partie de la hiérarchie catholique entend miser sur l'image des prêtres, en les rendant plus visibles et en les replaçant au niveau d'hommes d'exception, afin de susciter de nouvelles vocations. D'où, par exemple, le retour du port de la soutane chez les jeunes prêtres. A l'inverse, selon la sociologue du christianisme Céline Béraud, « les femmes agissent dans les coulisses du rituel ; un éloignement par rapport à l'autel qui les rend peu visibles aux yeux des fidèles et contribue indéniablement à la fragilité de leur légitimité. La liturgie est un lieu de renforcement de l'autorité masculine. » Sollicitée à de nombreuses reprises, la Conférence des évêques de France - organisme représentant l'Eglise catholique auprès des médias – n'a trouvé « aucun interlocuteur en mesure de répondre aux questions relatives à l'exclusion des femmes ».

Pour légitimer l'exclusion, des prêtres invoquent le principe de complémentarité – une démarche qui rappelle la tentative, heureusement avortée, des islamo-conservateurs tunisiens du Parti Ennahda de faire entrer cette notion dans la nouvelle Constitution tunisienne. « Pour des raisons pastorales, les garçons et les filles occupent des fonctions différentes dans la liturgie - les filles préparent la messe, lisent le psaume, font la procession des offrandes - ce qui fait ressortir la complémentarité de ce qu'ils sont », défend un prêtre de la Communauté Saint Martin dans les Pyrénées Orientales. « Le problème, c'est que la femme est toujours complémentaire de l'homme et jamais l'inverse », déplore le Comité qui n'adhère pas à cette vision genrée de l'humanité où les femmes et les hommes auraient, par nature, des rôles déterminés.

39 % des paroisses excluent les femmes de services liturgiques. Bilan de la cartographie mise en place par le comité de la jupe.
39 % des paroisses excluent les femmes de services liturgiques. Bilan de la cartographie mise en place par le comité de la jupe.
Nombreux aussi sont les prêtres qui soutiennent l'association. Renaud Laby, curé pendant 9 ans près du Mans et étudiant en sciences sociales des religions, trouve juste que ces pratiques soient dénoncées et portées à la connaissance du public. « Il est déplorable que les évêques se taisent et laissent faire ces prêtres qui reverrouillent ce qui était ouvert. On assiste à un retour du catholicisme identitaire avec des relents inconscients de l'image impure de la femme qu'il faut chasser de la sphère sacrée », déplore-t-il.

Le cartographe et le Comité continuent donc le recensement : « parler tout haut des exclusions ne répare peut-être rien encore mais cela dissuade certaines paroisses de s'engager sur cette voix. » Par crainte, sans doute, de se faire épinglées.