« Ce procès va relancer la lutte contre l'excision en Côte d'Ivoire »

C’est inédit en Côte d’Ivoire. A Katiola, dans le nord du pays, le 18 juillet 2012, neuf femmes ont été condamnées à un an de prison et à 50 000 FCFA (75 euros) d’amende pour avoir excisé une trentaine de fillettes. En raison de leur âge (de 46 à 91 ans), elles ne seront pas incarcérées. Mais pour celles et ceux qui militent contre cette pratique ancestrale, cela reste une belle victoire. Réaction à Abidjan d’Aminata Traoré, victime de l’excision et auteure du Couteau brûlant (à paraître à Frat Mat Editions). 

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Dans l'ouest et le nord de la Côte d'Ivoire, 70 à 80% des filles sont excisées.
Dans l'ouest et le nord de la Côte d'Ivoire, 70 à 80% des filles sont excisées.
Comment avez-vous vous réagi à l’annonce du verdict ?  

Je suis tellement heureuse pour la justice et pour toutes les victimes de l’excision. Je pense que tous les acteurs de la lutte contre l'excision en Côte d'Ivoire ont salué ce verdict. C'est une grande première dans le pays. Jusqu'à présent, les exciseuses étaient juste arrêtées et emmenées au commissariat puis relâchées. Cela n’allait jamais plus loin. Pourtant la loi qui condamne les mutilations génitales en Côte d’Ivoire existe depuis 1998 !  

Pourquoi les exciseuses ne sont-elles pas davantage poursuivies alors que l’arsenal juridique existe ?

Il faut analyser ce problème sur plusieurs angles. D'abord quand la loi a été votée, il n'y a pas eu de retour vers les communautés qui excisent. Les députés auraient dû retourner dans leur circonscription pour expliquer aux populations qu’une loi avait été votée et que ceux qui ne la respectaient pas risquaient de la prison. Mais ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ont eu peur de perdre une partie de leur électorat.

Je pense aussi que l'on trouve toujours des excuses pour ne pas pousser la procédure jusqu'à l'étape ultime du procès et de la condamnation. On se dit qu'il faut toujours privilégier la sensibilisation, que ce sont nos parents, qu'ils sont ignorants et qu'il ne faut pas les brusquer. Mais je pense qu'à un moment donné il faut savoir appliquer la loi et passer à la répression.

Pensez-vous que ce procès va freiner la pratique de l’excision ?

Ce procès va relancer beaucoup de choses dans la lutte contre l'excision en Côte d'Ivoire. Le Burkina Faso frappe fort en matière de lutte contre l'excision et obtient de meilleurs résultats que la Côte d'Ivoire. En Côte d'Ivoire, il n’y aucune action pour soutenir les victimes. En revanche, des millions de FCFA ont été donnés aux exciseuses pour qu’elles abandonnent leur couteau et se reconvertissent dans une autre activité. Mais dès qu'elles se retrouvent sans ressources, elles reprennent leur couteau.

Je pense qu’il faut donc continuer à sensibiliser mais, dès que la pratique est abandonnée dans une communauté, il faut savoir être répressif et condamner fermement celles qui reprennent. Il n'y a plus d'excuses qui vaillent.

Parle-t-on plus ouvertement de l’excision dans les villages ivoiriens ?

Il est vrai que pendant très longtemps, l’excision était un tabou. On n’en parlait pas. Maintenant, l'intensification de la lutte a stimulé  les débats publics et permis aux victimes de briser le silence. Ce qui a été mon cas. Par le soutien d'une ONG, j'ai pu parler de ce que je ressentais et ça été, pour moi, très salutaire.


Vous avez « plus » que parlé puisque vous avez même écrit un livre. Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre des mots sur votre propre vécu d’excisée ?

A un moment donné, je n'étais pas dans ma peau. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi des femmes avaient un clitoris et pourquoi d'autres n'en avaient pas. Avec certaines de mes amies, il nous arrive de parler du plaisir sexuel et des bienfaits du clitoris, ce qui crée de la frustration et fait remonter pas mal de questions. Pourquoi ai-je cette cicatrice ? Suis-je une femme ?

J'avais besoin de parler. C’est une personne, dont je préfère garder l’anonymat, qui m’a conseillée de mettre des mots sur ma douleur. J'ai aussi côtoyé d'autres victimes qui ressentaient la même chose que moi. Ce qui m'a permis de comprendre l'ampleur de l’excision et ses conséquences désastreuses, le plus souvent minimisées et jamais prises en charge.

Avez-vous été excisée dans la tradition musulmane ou animiste ?

Certes ma grand-mère et mes tantes sont musulmanes mais je ne pourrais pas vous dire si c'est le côté religieux ou animiste qui a prévalu dans mon excision. Quoi qu'il en soit, aucun verset du Coran ne préconise l'excision.

Je sais qu'on m'a fait du mal, qu'on m'a enlevé quelque chose, que le couteau brûlant m'a touché au plus profond de moi-même et que cela a changé ma vie... On se pose toujours des questions. Que serait ma vie si je n'avais pas été excisée ? Comment me serais-je comportée avec un clitoris ? Que-ce que ça fait d’avoir tous ses organes génitaux ?

Je dis toujours aux victimes de l'excision qu’il y a une chose que l'exciseuse ne nous a pas enlevée : c'est notre courage, notre volonté de parler… Parler avec sa soeur, son amie, son homme… En tant que victimes, nous sommes souvent résignées. Moi j'ai dépassé ce stade. Je suis devenue une survivante car j'ai pu briser le silence. C'est la même processus que pour les femmes violées ou battues. Briser le silence, c'est déjà une forme de guérison.

Pourquoi est-ce si difficile d’éradiquer l’excision en Afrique ?

C'est une pratique liée à la tradition. C’est un rite initiatique qui permet de quitter l'enfance pour devenir femme. Il faut donc accompagner un changement de comportement à long terme. Il faut susciter une prise de conscience au sein des communautés et au niveau de toutes les couches sociales.

Souvent d’ailleurs, dans la lutte contre l’excision, on oublie les intellectuels car on se dit qu’ils ont conscience des effets néfastes de l’excision et qu’ils connaissent la loi. Mais avant d'être un homme politique, un gendarme ou un universitaire, on appartient à une culture. Il faut donc mener une politique de sensibilisation globale autant en zone rurale qu’urbaine… sans oublier l’école. Pour mettre fin aux railleries et gagner le respect des autres, beaucoup de jeunes filles se font exciser de leur propre volonté sans l’accord de leur parents. Le problème est donc sur plusieurs niveaux. Il faut l'attaquer de tout part. Mais je pense que, d’ici 15 à 20 ans, on va arriver à la tolérance zéro.
 
 

Chiffres clés

36% des femmes en Côte d'ivoire sont excisées selon une enquête nationale de 2006 et 42% selon l'étude d'une ONG.

La pratique de l'excision est particulièrement courante au sein de certaines communautés musulmanes du nord et animistes de l'ouest. Dans ces zones, elle touche  entre 70 et 80% des femmes.

1 fillette de trois ans est décédée fin 2011 des suites de ses blessures liées à cette pratique traditionnelle à Dabakala, à 80 km au nord-est de Katiola.