"Ceci est mon sang", un livre d'Elise Thiébaut pulvérise le tabou des règles

"Millésime", de l'artiste FUR Aphrodite, détail d'une installation à La Capela, Paris 10ème, pour l'exposition "Hic est sanguis meus (ceci est mon sang)", <a href="https://www.facebook.com/hicestsanguismeus/?fref=ts">présentée par le collectif du même nom du 25 janvier au 2 février 2017</a>.
"Millésime", de l'artiste FUR Aphrodite, détail d'une installation à La Capela, Paris 10ème, pour l'exposition "Hic est sanguis meus (ceci est mon sang)", présentée par le collectif du même nom du 25 janvier au 2 février 2017.
(c) Sylvie Braibant

Les règles des femmes, tabou des tabous, entre douleur, souillure et interdits. Par l'art, ou par l'écriture, des initiatives se multiplient pour sortir les menstrues de l'obscurité. "Ceci est mon sang - Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font", le dernier livre d'Elise Thiébaut veut réconcilier les femmes avec cet écoulement indissociable de la féminité. Rencontre avec une autrice à la plume trempée dans l'humour.

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C'est un livre salutaire qu'a écrit la journaliste, féministe, Elise Thiébaut. Après s'être attaquée aux violences contres les femmes et aux mutilations génitales féminines dans de précédents ouvrages, elle a choisi une écriture plus personnelle, pour raconter l'histoire des règles féminines et de leur perception, entre malaise et répulsion mais parfois aussi culte.

Entre 13 et 52 ans, tous les mois ou presque, j'ai saigné
Elise Thiébaut, Introduction à "Ceci est mon sang"

"Je ne suis ni historienne, ni anthroplogue, ni médecin. Mais entre 13 et 52 ans, tous les mois ou presque, j'ai saigné. J'ai eu mal parfois, j'ai eu peur, j'ai eu des questions sans réponses ou des réponses qui ne me plaisaient pas, j'ai été heureuse aussi par moments (.../...) Au regard de cette longue expérience, j'ai le regret de vous dire que les règles ne sont pas du tout ce que j'imaginais. Parce qu'au delà de la réalité physiologique de la menstruation, dont nous ne savons encore pas tout, le mythe est beaucoup plus puissant encore." écrit-elle dans son introduction. 

Ces menstrues, périodes, anglais, ourses comme on les appelle encore, sont tout à la fois universelles et personnelles... à l'exclusion du genre masculin. Ce sang qui leur échappe et jaillit chaque mois des femmes, durant près de la moitié de leur vie, dégoûte les hommes. Mais attise aussi leur convoitise. Parce qu'il est preuve de la fécondité des femmes, mais aussi parce qu'il est l'apanage des femmes.

Les règles, et si on arrêtait d'en faire toute une histoire

"Ca va saigner", la Une de Newsweek en avril 2016
"Ca va saigner", la Une de Newsweek en avril 2016

En avril 2016, le magazine américain Newsweek consacrait sa Une et son dossier "à ce combat qui s'étend pour en finir avec la honte des règles", parce que "la stigmatisation des règles nuit à l'économie, à la scolarité et à l'environnement, mais la marée pourpre est en train de changer de direction". Et citait cette anecdote : en 1978, Gloria Steinem, militante de la cause des femmes de la première heure, répondait dans une satire publiée par le magazine féministe Ms. à la question que tant de femmes se sont posée : “Que se passerait-il si, tout à coup, les hommes pouvaient comme par magie avoir des règles et pas les femmes ? Les menstrues deviendraient une caractéristique enviable, virile et une source de fierté. Les hommes se flatteraient de l’abondance ou de la durée de leurs règles.

Ce mouvement de réhabilitation des règles passe aussi par l'art, "l'artivisme" comme on le qualifie aujourd'hui. En témoigne, par exemple, le collectif artistique de peintres, sculpteurs, plasticiens, performeurs, graphistes, etc, Hic Est Sanguis Meus, qui promène ses installations à travers l'Europe : Paris, Berlin, Rome, Madrid, Cracovie, cette fois encore à La Capela, dans la capitale française (25 janvier - 5 février 2017). Il n'y a plus guère que Donald Trump, 45ème président des Etats-Unis pour afficher haut et fort son dégoût de cette spécificité féminine, à l'occasion d'un débat de campagne à l'automne 2015... Un "coup de sang" immortalisé par une autre artiviste, américaine.

Elise Thiébaut, rappelle quelques vérités au long des 250 pages de son livre, dont les chapitres s'enchaînent comme des poupées russes - l'exploration et la levée d'un tabou en cache un autre qu'il faut alors démonter : l'approche médicale, scientifique des maux liés aux règles jusqu'au calvaire de l'endométriose (maladie de la muqueuse de l'utérus, dont Elise Thiébaut a été opérée) ; la négation de la douleur des femmes ; l'interdit sexuel ; l'exclusion de sportives ; la mise au ban professionnelle ; ou encore les mille et une façons prescrites aux femmes pour éponger le sang, le cacher, se cacher, jusqu'aux dangers mis en évidence par l'analyse des serviettes et autres tampons hygiéniques, véritables bombes sanitaires à retardement.

Et pourtant, l'avenir est dans le sang

Editions La Découverte, 248 pages, 16 euros, Paris janvier 2017
Editions La Découverte, 248 pages, 16 euros, Paris janvier 2017

Avec humour, l'autrice démonte tous ces opprobres, et ouvre même la voie à un avenir radieux, dont les prémices ont frémi en 2007, l'année où se succédèrent une éclipse totale de la lune, la présentation de l'IPhone et la possibilité d'une présidente de la République en France : "Dans la confusion, personne ne remarque un court article non sourcé et non signé paru le 3 décembre (2007) sur le site de Vulgaris Medical, qui fait état de la découverte de cellules souches dans l'endomètre", écrit Elise Thiébaut. "Les cellules trouvées dans le sang menstruel ouvrent en effet des perspectives inédites."

Ce "Bloody Mary menstruel" - dont les Chinois, autrefois, s'abreuvaient et délectaient à la source, nous rappelle l'écrivaine -, serait-il la panacée médicale à venir, voire "l'élixir d'immortalité que les alchimistes ont cherché durant tant d'années ?"

De tous ces sujets, sans tabou, Elise Thiébaut parle, aussi bien qu'elle écrit, avec cet humour, dont elle dit "qu'il est son genre de beauté".

Je voulais porter un regard bienveillant sur les règles
Elise Thiébaut

"Je réfléchissais à un livre sur la condition féminine. Je butais à chaque fois sur un frein intérieur des femmes. Ce frein me ramenait toujours à la question des règles qui vous désignent comme femme et dont on a honte. (.../...) Derrière l'injonction à ne pas parler des règles, se cache aussi une perception fascinée des règles et du sang menstruel."

Elise Thiebaut entretien
Entretien réalisé par Sylvie Braibant et Guillaume Gouet, montage Bertrand Martineau, à La Capela (Paris 10ème), à l'occasion de l'exposition Hic Est Sanguis Meus, 25 janvier - 5 février 2017 (https://www.facebook.com/hicestsanguismeus/) - 13'45

Un autre objectif : faire exploser le tabou de la ménopause

Le tabou de la ménopause pourrait être le sujet de la prochaine recherche d'Elise Thiébaut, qui en parle ainsi : "Comme le silence qui suit du Mozart et qui est encore du Mozart, le silence qui entoure la ménopause c'est encore une trace du tabou qui entoure les règles. La ménopause est immédiatement associée à la vieillesse. Alors que c'est avant tout une nouvelle séquence qui s'ouvre, pour moi, comme pour les autres". 

On sait grâce aux travaux des anthropologues, en particulier ceux de Françoise Héritier ou de Jeanne Françoise Vincent, que dans certaines sociétés africaines, cette nouvelle "séquence" peut être celle d'une liberté sexuelle enfin trouvée, débarrassée des peurs de l'enfantement, ou de l'avènement d'une puissance sociale des femmes dans leur communauté, comme chez les beti  du Sud-Cameroun.

Françoise Héritier, dont l'oeuvre tourne autour de "la pensée de la différence" entre masculin et féminin, le froid et l'humide, la lune et le soleil, le clair et l'obscur, a signé un très beau texte "Le sang du guerrier et le sang des femmes, notes anthropologiques sur le rapport des sexes". Qu'elle conclut ainsi : "Ce qui est valorisé alors par l'homme, du côté de l'homme, est sans doute qu'il fait couler son sang, risquer sa vie, prendre celle des autres, par décision de son libre arbitre ; la femme "voit" couler son sang hors de son corps et elle donne la vie sans nécessairement le vouloir ni pouvoir l'empêcher. Là est peut-être le ressort fondamental de tout le travail symbolique greffé aux origines sur le rapport des sexes."

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1