Terriennes

Chanson : Annick Cisaruk embrase la scène francophone

Annick Cisaruk  lors de son  spectacle <em>La vie en Vrac</em>  aux côtés de son compagnon, le musicien David Venitucci
Annick Cisaruk  lors de son  spectacle La vie en Vrac  aux côtés de son compagnon, le musicien David Venitucci
(c) FV

Annick Cisaruk sort un nouvel album. Il détonne dans l'espace musical francophone :  la voix est superbe, le texte sur mesure et la musique bouleversante. Sur scène, la prestation de cette artiste  se révèle sensuelle et rageuse. Annick Cisaruk mérite désormais une plus large reconnaissance. Et si on osait (enfin) le talent ?

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On nous affirmait que le miracle se produisait  chaque soir.
Nous avons voulu vérifier.
Nous nous sommes donc rendus  au sous-sol  d'un modeste restaurant niché au coeur de la capitale. Annick Cisaruk et David Venituci sont à l'affiche. La salle est comble : trente personnes. Nous patientons dans cette cave qui tient lieu de "salle de spectacle". En levant les mains, on touche presque le plafond.
Inutile de chercher la scène. Il n'y en a pas. Les artistes se produisent  à même hauteur que le public. Un espace de trois mètres carré à peine.
Aucun éclairage.
Pour toute sono, un  haut-parleur niché sur un piano droit. Confort minimaliste qui interdit toute tricherie et décourage la moindre facilité.
 
Daniel Venitucci, virtuose du piano à brettelles
Daniel Venitucci, virtuose du piano à brettelles
(c) FV

David Venitucci, seul, commence le spectacle. Son accordéon est son orchestre.
Des sons étranges envahissent le lieu.
On croit reconnaitre la mer, on distingue la sirène d'un bâteau, voici le bruit du vent et quelques notes égarées, comme les prémices d'une mélodie. 

On s'interroge.

Comment fait-il ?
Ce diable de musicien arrive à produire des sonorités insoupçonnées avec son instrument. Jamais le "piano du pauvre" n'a paru si fabuleusement riche de possiblilités artistiques.

David Venitucci le dompte comme un dresseur un animal. L'instrument lui obéit avec une docilité déconcertante. Le climat installé, Annick Cisaruk entre en scène.

Yanowski, acteur poète et auteur du Cirque des images,  signe tous les textes de cette Vie en vrac
Par la communion de la voix et de la musique, les mots chantés fleurissent aussitôt en images.
 

Le tour de chant se présente comme un cheminement avec l'émotion pour fil conducteur.
                                                                                                                                        Yanowski

Le voyage commence.
Nous voici embarqués, une heure et demie durant, dans l'existence d'une femme. Nous traversons ses espoirs et ses orages, le vertige de ses déceptions et l'arc-en-ciel apaisant de ses amours.

Ma mère je m'en vais il fait nuit dans la chambre
Mais on entend déjà les premiers pas de l'aube
Est-ce le bruit lointain des neiges de décembre
Ou la douce rumeur de mes rêves qui rôdent ?


(La lettre)

La diction est d'une précision impeccable, la gestuelle parfaitement maitrisée. Mais  ce qui impressionne avant tout, c'est la voix d'Annick Cisaruk. Elle véhicule une émotion brute qui cogne au coeur. Cette voix nous happe, nous transporte, nous bouleverse. Le registre est généreux. Cette voix, à  la fois souple et puissante, tantôt ample, tantôt rauque, se joue des octaves avec une aisance incroyable.

Je suis la jeune fille au visage d'orage
Qui ruisselle d'amour et sanglote de rage
Et qui raye la nuit son cahier d'écolier
En marge d'une fugue


(Je suis...)

On pense à Piaf et à Mama Béa Tekielski.
Oui, cette voix, certainement, est le résultat de plusieurs décennies de travail.  Elle s'est aussi construite au gré d'un parcours intime que l'on devine douloureux. Impossible en effet d'aller chercher cela au si profond de soi sans avoir traversé et surmonté les orages de la vie.  La technique a fait le reste.  Ah ! Comme nous sommes loin de ces chanteuses asthmatiques  qui pleurnichent sur les ondes en sussurant des chansons ineptes !
Ici, le talent est honoré.

Les chansons-tableaux se succèdent.
La force de l'interprétation fait le reste.
Yanowski, l'auteur des textes,  précise : "Les chansons ne parlent pas d'une femme, Annick Cisaruk, mais des femmes, des nombreuses femmes qui l'habitent et la traversent et qui, abolissant les lois de l'espace et du temps, cohabitent et respirent du même battement de coeur : la jeune fille qui rêve de partir de la tristesse de son foyer, la vieille femme qui se remémore les fantômes de ses amours perdus, celle qui désire et se joue des hommes, celle qui se bat pour être écoutée au milieu d'un désert de tendresse. La femme aux tonalités slaves de l'accordéon de David Venitucci, celle à la voix gouailleuse de ses accords teintés de jazz"

David Venitucci et Annick Cisaruk
David Venitucci et Annick Cisaruk
(a)

Le parcours d'une combattante

Mais que de péripéties pour arriver à concrétiser cette aventure  !
Peu de personnes croyaient au projet, muri voici un an déjà. David Venituci et Annick Cizaruk ont donc fait appel au fincancement  participatif sur la plateforme Ulule.  7000 euros récoltés. A peine suffisant pour financer l'enregistrement.
Et l'on est en droit de rester songeur.
Pourquoi  cette surdité des diffuseurs radiophoniques, cette  myopie des chaînes de TV ?   Qui honorera, comme il se doit,  c'est à dire dignement, ces talents formidables  ?  On entend geindre à perte d'oreille sur la  grandeur révolue, ce fameux "âge d'or de la chanson française", mais combien de curieux prennent leur paresse à deux jambes pour explorer ce qui passe parfois en bas de chez eux ? 
Il y a des pépites qui n'attendent que d'être découverte.
Annick Cizaruk et David Venituci en font partie.
Dépêchons-nous. Il faut aller les applaudir.
Pendant qu'ils sont toujours vivants.

 

La vie en vrac (CD/ Edition EPM, distribution Universal)
Le spectacle La vie en vrac  :  le lundi soir à 20h30 du 15 janvier au 30 avril 2018
au restaurant Le Connétable : 55, rue des Archives 75003 PARIS -
Réservations obligatoires au 06 08 50 26 41
ou par mail :  myriam.lothammer@wanadoo.fr


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