Chez-soi, nécessaire lieu de repli et d'émancipation

Chez soi, là où l'on peut se retirer pour mieux penser
Chez soi, là où l'on peut se retirer pour mieux penser
DR

Dans un nouveau livre roboratif, "Chez-soi, une odyssée de l'espace domestique", la journaliste et essayiste franco-suisse Mona Chollet explore ce lieu du repli, à partir duquel il est nécessaire de repenser le monde.

dans

Ils surgissent, lecture du livre bien entamée, au commencement d'un chapitre intitulé "La grande expulsion". Une femme et un homme, sans domicile fixe, réduits désormais à l'acronyme sdf, que Mona Chollet avait déjà remarqués, parce qu'ils "logent" non loin de chez elle. Cette fois, c'est la nuit et ce qu'elle voit la bouleverse - nous aussi : installés sous un porche d'immeuble, ils ont reconstitué un intérieur, fait d'objets et d'ordre. "Trois heures du matin, par une nuit de janvier. Etendus côte à côte, sous une grande couverture matelassée, impeccablement bordés, offrant une image de conjugalité paisible, leurs effets personnels à portée de main, ils dorment. (.../...) Ils rendent encore plus manifeste le fait qu'il manque quelque chose ici : une frontière, une limite.", écrit-elle.

A 200 mètres de TV5MONDE, sur l'une des plus belles avenues de Paris, un homme a installé sa petite tente, de celle où l'on peut juste dormir, offerte par les organisations d'aide aux sans abris. Devant, il a réuni un fauteuil, une chaise, une table basse et même une plante verte. Certains habitants de ce quartier très cossu s'assoient régulièrement dans ce salon à ciel ouvert. Lors de notre rencontre, revenant sur ces images de la réalité parisienne, l'une des villes où il faut payer le plus au monde pour vivre, l'essayiste-journaliste-écrivaine dit encore (lire entretien plus bas) : "On n'est pas censé voir des inconnus dormir, et il me semblait que c'était  encore plus poignant que s'ils avaient été sur un banc, ou un bout de carton. Tout à coup, on ne voyait plus que les murs parce qu'ils manquaient. Tout était en place, et les murs manquaient, l'intimité manquait, et tout ce qu'offre un domicile manquait : les besoins basiques des êtres humains - silence, sécurité, intimité."

Un homme sans abri dort sur la promenade des Anglais, à Nice, l'une des villes les plus cossues de France, au bord de la Méditerranée
Un homme sans abri dort sur la promenade des Anglais, à Nice, l'une des villes les plus cossues de France, au bord de la Méditerranée
AP Photo/Lionel Cironneau

Avoir accès à un appartement, une maison, en fonction du nombre de personnes à loger, devrait être acquis à tous, comme un revenu universel de base, une proposition chère à l'auteure et ardemment défendue en Suisse. Mais on en est loin. Le droit opposable au logement est resté une coquille vide en France.  Et la Charte européenne des droits fondamentaux ne le reconnaît pas (elle propose seulement de respecter le droit à une aide sociale et à une aide au logement destinées à assurer une existence digne à tous ceux qui ne disposent pas de ressources suffisantes). C'est dommage.

Un droit vital

Mona Chollet postule, à juste titre, que sans toit, sans lieu à soi, sans possibilité de se ressourcer, penser, lire, aimer, vivre, rêver, dans un endroit protégé, les êtres humains ne peuvent avancer, s'émanciper, s'améliorer, bref changer le monde. Ce que Nic Ulmi journaliste au Temps, le grand quotidien de Genève, désigne ainsi : "La casanière révolutionnaire, ou comment changer le monde à partir de chez soi".

<em>Chez soi, une odyssée de l'espace domestique</em>, 17 euros, Editions Zones, avril 2015
Chez soi, une odyssée de l'espace domestique, 17 euros, Editions Zones, avril 2015

Mona Chollet a grandi et étudié en Suisse, vit en France et travaille pour le Monde diplomatique. D'un livre à l'autre, elle ne cesse d'interroger les travers de nos sociétés, occidentales, sur-consommatrices, et sur-contentes d'elles-mêmes.  Avec "Beauté fatale", elle explorait tous les subterfuges des industries cosmétiques pour faire des canons de la beauté occidentale obligatoire, une tyrannie supplémentaire faite aux femmes. Dans "Chez soi, une odyssée de l'espace domestique", titre clin d'oeil à "2001, L'Odyssée de l'espace", film réalisé par Stanley Kubrick en 1968, elle propose un éloge de la maison, l'endroit d'où l'on peut repenser le monde, en un tour d'horizon social, économique, politique, philosophique, architectural et urbanistique. L'approche est subjective, et invite chacun-e à regarder autrement ce chez -soi où l'on ne passe plus assez de temps, nos vies étant ailleurs, au bureau, en vacances. Un regard critique et transversal, explosif pour le foyer familial traditionnel couple/enfants, qui fait surgir chez les lecteurs des imaginaires d'aménagement idéal…

Est-ce parce que la psychanalyse amplifierait le côté normatif de la famille ? Mona Chollet n'a pas recouru à cet autre outil de compréhension de notre (in)humanité, sauf par le biais de Gaston Bachelard, autre irréductible casanier.

Là, dans la sphère privée, à l'abri des regards, au plus près des désirs, des faiblesses, des rapports de force intimes ou sociaux, les idéaux tendent à vaciller.

L'habitation serait l'endroit de tous les possibles, et de tous les impossibles. De tous les possibles parce que la sécurité, l'intimité, le repli, le cocon ainsi offerts, permettent de réfléchir, de s'arrêter, de contempler, pour mieux repartir. De tous les impossibles, parce que le logement est synonyme d'inégalités, de déstructuration même quand il n'est que là où on dort pour reconstituer sa force de production, et qu'il reste le noyau dur de la domination masculine, le travail après le travail pour l'immense majorité des femmes.

"Là, dans la sphère privée, à l'abri des regards, au plus près des désirs, des faiblesses, des rapports de force intimes ou sociaux, les idéaux tendent à vaciller. Souvent, le machisme leur donne le coup de grâce. Parmi les slogans d'une manifestation féministe en soutien à des ouvrières en grève, en 1972, figurait le célèbre : "prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ?" - en référence à la conclusion du Manifeste du Paris communiste (de Karl Marx et Frederich Engels, ndlr) "Prolétaires de tous les pays unissez-vous !" Ou encore : "Je suis désolée IL n'est pas à la maison, il est à la manif pour les peuples opprimés", écrit Mona Chollet dans le chapitre "Métamorphoses de la boniche". Il y est question de ce temps "libre" dont les femmes ne disposent jamais (certes pas du 'temps libre' proposé par les magazines féminins, dédié à se 'faire belle').  

Le chalet suisse du palais idéal, sorti  de l'imagination du Facteur Cheval
Le chalet suisse du palais idéal, sorti  de l'imagination du Facteur Cheval
Wikicommons

Loin des palais excentriques, des maisons immenses où vivent parfois seulement une à trois personnes, l'auteure esquisse ce qui pourrait être des modèles d'habitat à l'aune des crises climatiques, politiques, économiques du 21ème siècle, des utopies collectives, des enchâssements entre le privé et le sociable, allant jusqu'à "s'abandonner au tropisme japonais". Un engouement expliqué ainsi : "la maison traditionnelle japonaise multiplie et systématise les dispositifs susceptibles d'augmenter la qualité et les plaisirs de la vie domestique", entre acceptation du vieillissement et recours à la simplicité.

Une chambre à soi

L'ouvrage refermé, on relira avec un plaisir accru, si c'est possible, un merveilleux essai de Virginia Woolf (110 pages d'intelligence), "Une chambre à soi", (A room of one's own), souvent cité par Mona Chollet. Constatant le petit nombre de romancières dans l'histoire littéraire britannique, l'écrivaine anglaise y énumérait, à la fin des années 1920, les raisons qui empêchaient les femmes de créer ou d'écrire, au premier rang desquelles les difficultés à gagner ses moyens de subsistance et à disposer d'un lieu à soi que l'on peut fermer à clé, où l'on n'est pas dérangé par les enfants.

Plus à l'Est, quelques décennies auparavant, dans "Que faire ?" un roman promis à un avenir planétaire après sa reprise par Lénine, le philosophe russe Nicolaï Gavrilevitch Tchernychevsky décrivait déjà son "palais idéal", une simple demeure de trois pièces, conçue pour permettre aux femmes et aux hommes de cheminer à égalité. Vera Pavlovna, l'héroïne, explique à son futur époux, Dmitri Sergueïevitch, ce que sera leur maison : "Ecoute donc, voilà comment nous allons vivre. D'abord nous aurons deux chambres, la tienne et la mienne, plus une troisième pièce où nous prendrons le thé, les repas, où nous recevrons les invités qui viendront nous voir tous les deux , et pas seulement toi ou moi. Ensuite, je n'entrerai pas dans ta chambre, pour ne pas te déranger. Toi, tu n'entreras pas dans la mienne. C'est le deuxième point. Le troisième à présent : je n'ai pas le droit de t'interroger. Si tu veux, si tu dois me dire quelque chose de tes affaires, tu me le diras sans que je le demande? Et réciproquement."

Mona Chollet
Mona Chollet
Philippe de Jonckheere

Rencontre avec Mona Chollet : combiner l'intime et le révolutionnaire

Propos recueillis par Sylvie Braibant

Pourquoi avoir préféré "odyssée" à "utopie" ?

Odyssée est un mot plus ouvert qu'utopie, qui renvoyait pour moi à L'odyssée de l'espace, et qui me permettait de faire mon propre voyage, à travers le chez soi, ses significations et ses enjeux
Cela aurait été trop ambitieux de faire le tour du monde. Partir de l'ordinaire, de ce qui nous paraît tellement proche qu'on ne l'interroge pas, et d'essayer de chercher ce qu'il y avait d'étonnant dans ce contexte banal. Même s'il y a eu aussi la découverte de l'architecte Terunobu Fujimori. Le Japon reste proche de ce qu'on peut connaître, proche de nos standards, mais ce pays m'a offert une sorte de dépaysement.

Vous vous enflammez pour la maison japonaise pourtant condensé, à travers le littérature ou le cinéma, de violences dans les rapports sociaux, familiaux et sexuels...

Avec les emprunts, on peut faire son marché. Il n'y a pas de lien direct et obligatoire de tout prendre en bloc. Les maisons dont je parle, découvertes dans un livre, sont celles d'artistes, sans vie particulièrement rigide. Cette accommodation nous rend libres de prendre les aspects qui nous paraissent intéressants dans la tradition et de rejeter les autres.

Comment combiner travail, emploi et ne rien faire

Il faudrait pouvoir alterner. On a besoin d'activité et de périodes plus calmes. Aujourd'hui comme travail et emploi sont confondus, les gens font des choses qu'ils n'ont pas envie de faire, qui n'ont pas de sens pour eux, et puis on travaille tout le temps. J'ai essayé de passer en revue les moments de répit dans la vie et il n'y en a pas tant que ça : la vie étudiante aujourd'hui est contrainte par des petits boulots, des galères financières, ce qui laisse assez peu de place à l'insouciance, le farniente, ont voit bien comment la retraite est attaquée, et tous les espaces ou périodes de la vie plus calmes et nourrissantes ont tendance à disparaître et ça je pense que c'est assez terrible d'être toujours sur ce rythme trépident. Et ce productivisme effréné dévaste la planète. On est comme dans une sorte de malédiction, un système très difficile à remettre en question.

Vous décrivez dans des lignes fortes, un couple de sans abris sous un porche qui a reconstitué un chez soi…

Dans ce coin du 3ème arrondissement, près du bd des Filles du Calvaire, ils ne sont pas loin de chez moi et je les ai vus souvent. J'étais très frappée par le fait qu'ils reconstituaient les éléments minimums d'un chez soi - beaucoup d'ordre, une organisation des quelques affaires qu'ils avaient. Et je les ai vus dormir, on n'est pas censé voir des inconnus dormir, et il me semblait que c'était  encore plus poignant que s'ils avaient été sur un banc, ou un bout de carton. Tout à coup, on voyait qu'il manquait vraiment des murs. Tout était en place, et les murs manquaient, l'intimité manquait, manquait tout ce qu'offre un domicile, les besoins basiques des êtres humains - silence, sécurité, intimité.

Comment combine-t-on d'un point de vue "révolutionnaire", l'intime et le social ?

La maison est justement à la charnière de ces deux registres. Le lieu où on est seul, seul au monde, celui du repli, et en même temps on y reste dépendant des lois de la société dans laquelle on vit. La simple possibilité de disposer d'un endroit à soi et de la qualité de cet endroit dépend de choses basiques, à savoir tout ce qui permet économiquement l'accès au logement… Ce lieu est celui des convergences sociales, l'endroit où elles aboutissent au plus intime de l'individu.

N'y a-t-il pas là le risque de flatter le rêve de chacun de propriétaire ?

Le rêve de la propriété est flatté par les politiques mais de façon illusoire… L'exemple le plus éclatant en est la crise des "subprimes". On a vu à quoi pouvait mener un discours politique mensonger, celui d'offrir de façon illusoire une sécurité matérielle à des gens qui en sont privés. C'est un mirage, qui ne permet pas de répondre à la revendication légitime de chacun de disposer d'un lieu stable dans le monde, de continuité, une base, où se poser… Or ce rêve est manipulé…

Chez soi, n'est ce pas le lieu de l'exacerbation des rapports de dominations de sexe et sociaux ?

Malgré le slogan des féministes des années 1970, le privé est politique, on a toujours cette illusion que l'espace privé serait à l'abri des lois politiques qui règnent au dehors. Il était impensable de ne pas se pencher sur le travail ménager en parlant du chez soi, c'est quelque chose d'extraordinairement résistant  dans les inégalités hommes/femmes. Le partage du temps de travail domestique a très eu bougé durant ces dernières décennies. Il y a quelque chose qui résiste là. La dernière étude de l'Insee  a montré que si les femmes en faisaient un petit peu moins, ce n'est pas parce que les hommes en font plus, c'est dû au recours au surgelé, et surtout à la sous-traitance du travail ménager, qui est devenu en soi une problématique sociale. Le travail ménager est toujours vécu comme un boulet attaché à la cheville des femmes et cela dans tous les milieux sociaux. Cela représente un handicap énorme, non seulement dans la vie professionnelle des femmes, mais dans leur temps libre, celui des loisirs. Dans une enquête américaine parmi des couples où les deux travaillaient, et où le travail ménager semblait à peu près réparti, la sociologue Arlie Hochschild a révélé que les tâches domestiques imparties aux hommes étaient beaucoup moins contraignantes en terme de temps. Tandis que les femmes étaient préposées à tout ce qui était routine quotidienne rigide, avec des horaires, ceux des enfants, par exemple. Que leur reste-t-il comme temps pour exister, vivre, rêvasser, lire… Ce discours est d'ailleurs repris par les magazines et les industries de la beauté : mais là il s'agit surtout de prendre du temps pour soi, en vue de "se faire belle", s'épiler par exemple…

Quid de l'approche psychanalytique ? Comment parler du chez soi sans cela.

Ca c'est pas du tout mon truc. Le seul dans ce cas auquel je me réfère c'est Gaston Bachelard… Le discours psychanalytique peut vite renvoyer à la régression, à l'immaturité, c'est culpabilisant - aimer rester chez soi c'est aimer être dans le ventre de sa mère. Chez Bachelard, c'est au contraire un principe fondamental des êtres humains, qui s'enracine certes dans l'enfance, mais dont on a besoin toute sa vie. Qui a une dimension vitale. Dans "La poétique de l'espace", il a étudié les relations très intimes, viscérales, avec nos lieux de vie, sur un mode bienveillant et généreux.

Vous vous référez aux expériences de vie communautaires réussies. Que dire de celles qui ont raté ?

Celles d'aujourd'hui ont tiré les leçons des ratages d'autrefois. L'idée me semble belle et je n'ai pas envie d'y renoncer. Ce qui a pêché dans le passé, c'est le rejet du besoin d'intimité. On voulait alors dépasser ce besoin d'intimité, alors qu'on a besoin d'une articulation entre les deux, les espaces en commun et l'espace "à soi". Et en ce sens, j'aime beaucoup le chemin proposé par l'architecte américain Christopher Alexander, et ses unités emboîtés : l'espace à soi, aussi petit soit-il, puis celui du couple, et puis celui de la famille, le tout enchâssé dans une communauté plus large.
Les expériences d'habitat coopératif en Suisse m'ont aussi inspiré, à Genève, Zurich, c'est important de continuer à interroger le modèle de la famille nucléaire. Cette idée d'inscrire chaque foyer quelle que soit sa composition dans un ensemble plus large, me semble fort intéressante. A condition que chacun puisse se replier chaque fois que c'est nécessaire, se préserver des moments privés.

Vous nous faites découvrir une Suisse à rebours de nos représentations, de celle de la petite maison avec les fleurs… où l'on compte peu de propriétaires, par exemple

Quand on regarde de plus près, il y a aussi des problèmes. Mais tout de même c'est un bon exemple du fait que la qualité de vie ne dépend pas de l'accès à la propriété.

La maison est aussi un condensé de contraintes extrêmement lourdes, un enfermement… Alors, lieu de cohésion ou lieu d'explosion sociale ?

Rien n'est figé. On a tendance à accepter l'idéal de la maison bourgeoise comme quelque chose qui serait donné en bloc, alors qu'on peut le remettre en question. Il y a par exemple aux Etats Unis un mouvement de choix de vie dans des toutes petites maisons. Pour moi c'est un modèle un peu extrême, d'habiter dans moins de 10m2 toute sa vie. Il y a des signes qui montrent, comme l'américain Jay Shafer, que l'on veut casser le modèle dominant. Il est parti de ses rejets d'enfance, vécue dans une maison immense, avec, par exemple, une salle à manger qui n'était jamais utilisée mais qu'il fallait entretenir comme si elle l'était. Il avait l'impression d'avoir passé son adolescence à manier l'aspirateur dans la maison de ses parents… Et il ne voulait pas reproduire ce modèle. Il faudrait arriver à introduire plus de souplesse dans le rapport à la maison. Le travail ménager ou domestique en tant que tel, d'après moi, n'est pas problématique. Ce qui l'est, c'est l'organisation sociale qui empêche de s'y consacrer, et qui nous oblige à le faire le week-end ; et que ces tâches-là soient tellement mal réparties entre les sexes.

Qu'est ce que le "courant poule mouillée du féminisme", où vous pensez vous retrouver ?

J'ai toujours su en écrivant cette formule, qu'elle allait m'attirer des sarcasmes… Quand on se revendique féministe, sans hésitation pour moi, cela n'empêche pas les ambivalences… Je décris cet idéal renouvelé, qui perdure, au fil des décennies, de l'"ange du foyer" comme le nommaient les Anglais au XIXème siècle. Et autour de nous, nous envahissent encore ces "anges du foyer" qui tiennent des blogs, font des émissions. Et je trouvais intéressant de ne pas passer sous silence mes propres complexes face à cette image, parfois très sophistiquée. Je revendique de m'occuper de "chez moi" mais je ne suis nullement un "ange du foyer" ou une fée du logis. Et pourtant on peut se sentir en porte à faux avec cette image omniprésente qui continue à nous dire de manière assez subtile et pernicieuse ce qu'une femme devrait être idéalement. Toutes les femmes qui ne se sentent pas dans cette disposition se sentent des femmes dégénérées. On préfère en rire, le balayer d'un revers de main, mais même si je n'ai pas envie de me conformer à ce modèle qui me rendrait folle en deux semaines, on peut être traversée par un doute fugace, tant sa prégnance est forte. On est en permanence renvoyée à une espèce d'anormalité. C'est très puissant, intimidant et cela empêche beaucoup de femmes de s'avouer qu'elles pourraient s'écarter de la voie traditionnelle.

Le chat semble pour vous la quintessence de l'univers domestique...

Les chats forcément, ceux de Beaudelaire, ceux de Colette, et ce n'est pas par hasard. Les écrivains, les artistes ont un rapport intense à la maison, qui est l'exacerbation du rapport à la maison de tout un chacun. Le chat arrive dans le chapitre sur le temps. Pour pouvoir profiter de ce que la maison apporte de bienfaisant et de précieux, il faut avoir du temps pour y rester, y flotter dans un autre temps, un autre rythme, une autre logique. Et les chats incarnent très bien ça. Cette idolâtrie des chats, apparue avec Internet et les réseaux sociaux, contrevient à ce qui nous marque profondément, cette éthique protestante du travail, ne pas s'écouter, ce discours punitif et sacrificiel. Les chats représentent inconsciemment peut-être notre désir d'y échapper. De pouvoir se mettre dans une autre logique, celle des paresseux, des insolents tels qu'on les décrit. Alors que dans notre vie quotidienne, nous sommes dociles et travailleurs.