Terriennes

Christian Dior, aux sources du "New Look"

Marion Cottillard portant l'iconique tailleur <em>Bar</em> de Dior (2012).
Marion Cottillard portant l'iconique tailleur Bar de Dior (2012).
©capture d'écran site Maison Dior

Dès 1947, le "New Look" de Dior redonne aux femmes les courbes et le raffinement que la guerre avait effacés. A Granville, en Normandie, une exposition dans la maison d'enfance du couturier explore les origines d'une collection à la fois révolutionnaire et réactionnaire.

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C'est dans cette maison rose perchée sur la falaise que Christian Dior vécut ses premières années et revint chaque été jusqu'au jour où sa famille, ruinée, dut s'en séparer. Un lieu qui marquera toute sa vie d'homme et de créateur : "Je dois tout à la situation de cette maison et à son architecture", disait-il. Au fil de la visite, l'exposition New Look dévoile, encore en germes, les fondamentaux du couturier qui rendit aux femmes leur féminité, quitte à leur imposer une vision idéalisée de leur corps.

La villa "Les rhumbs", où Christian Dior passa son enfance et son adolescence. Elle abrite aujourd'hui le musée Christian Dior de la ville de Granville. 
La villa "Les rhumbs", où Christian Dior passa son enfance et son adolescence. Elle abrite aujourd'hui le musée Christian Dior de la ville de Granville. 
©Liliane Charrier

En gris et en roses

Au loin, la mer et les nuages se confondent dans un camaïeu de gris. Enfant, Christian Dior contemplait les nuances mouvantes du ciel et de la mer, le gris figé du granit de l’île de Chauzay, et ceux du sable et des rochers de la plage, qui se couvrent et se dévoilent au gré des marées. "Ce sont ces paysages changeants que l'on retrouve dans les différentes nuances de gris Dior," explique Brigitte Richard, conservatrice des musées de Granville.

Le goût du rose, c'est aussi de cette maison qu'il vient - et des fleurs du jardin. Un jardin que Christian Dior imagina avec sa mère - il avait avec elle un lien très fort. S'il voulut à tout prix créer un parfum avec sa première collection, dit-on, c'est pour les roses de son jardin. Ce sont aussi ces fleurs qui lui ont inspiré la ligne "corolle", un "fondamental" du  New Look.
 

Je dessinais des femmes-fleurs, épaules douces, bustes épanouis, tailles fines comme lianes et jupes larges comme corolles.
Christian Dior

Architecte en robe

Le bassin du jardin de Granville, dessiné par Christian Dior.
Le bassin du jardin de Granville, dessiné par Christian Dior.
©Liliane Charrier

Christian Dior voulait être architecte. A Granville, il s'y est essayé en dessinant le bassin du jardin. Ses lignes simples et construites préfigurent les grands traits que, par la suite, il déclinera en couture.

Au début des années 1930, Dior s'improvise galeriste d’art, puis entre dans la mode par le dessin, pour gagner sa vie. A Paris, ses amis s'appellent Jean Cocteau, Darius Milhaud ou Francis Poulenc. Au hasard des rencontres de ce petit monde, il fait la connaissance de l'industriel du tissu Marcel Boussac, qui le lance dans la haute couture.

New Look, révolutionnaire et réactionnaire

Taille de guêpe, épaules rondes, buste moulé, hanches accentuées, jupe large… Le New Look de Dior tranche avec les modèles stricts et courts des années sombres de la guerre.

S'il connaît un tel succès, c’est qu’en cette période d’après-guerre, la mode revient de loin. Depuis le début du XXe siècle, elle va de métamorphose en retour de bâton, au gré des aléas de l’Histoire. "Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes, en acquérant responsabilités et autonomie, s’affranchissent des contraintes physiques que leur imposait la mode Belle Epoque, explique l’historienne de la mode Catherine Örmen. La plupart ont abandonné le corset au profit de sous-vêtements en deux pièces, gaine et soutien-gorge. Pantalon et cheveux courts, beaucoup ont adopté une dégaine masculine."

Au lendemain de la guerre, pas question  de retomber sous domination masculine, mais les avancées techniques de l’entre-deux-guerres permettent peu à peu aux femmes de s'affranchir de la silhouette droite et plate des années 1920 : "Grâce au caoutchouc, par exemple, les seins des femmes, pour la première fois, sont séparés," rappelle l'historienne de la mode. Les années 1930 sont celles de la souplesse et des rondeurs retrouvées. Avec la Seconde Guerre mondiale, les considérations matérielles prennent le dessus : manque de moyens et masculinisation des rôles contraignent une mode qui devient droite, stricte et économique.

C'est au sortir de cette période austère qu'arrive Christian Dior, avec ses faux-culs, son déhanché et ses tailles étranglées façon Belle Epoque - comme un clin d’œil à l'environnement de son enfance. Les femmes ont été frustrées de féminité ? Alors il en exacerbe les hanches, la taille et les seins dans une silhouette très dessinée. "Dior voulait des modèles qui correspondent à son idée, explique Catherine Örmen. Sa mode est une mode d’homme qui fantasme le corps de la femme." "Je suis un réactionnaire," disait-il lui-même.

Dior descend dans la rue

Pour tourner la page de la privation des années de guerre, les femmes valident l'idéalisation de leur corps matérialisée par le New Look. Beaucoup s'enthousiasment pour cette silhouette sophistiquée qui fige leurs courbes et leur sensualité d'un trait rigide.

"Tu réussiras par les femmes," lui avait dit une voyante, dans sa jeunesse. Peu de femmes ont les moyens d'être habillées par Dior, mais le New Look, lui, descend dans la rue. Celles qui n’ont pas les moyens reproduisent sur leur machine à coudre, posée sur un coin de table de cuisine en formica, ce modèle vu sur une couverture de magazine ou un autre aperçu dans une devanture.

La fin du New Look ?

L'état d’esprit de Christian Dior est à l'opposé de celui d’une Coco Chanel qui, elle, ne dessine ni ne fantasme, et qui veut une mode de femme pour les femmes. "En quête d'une mode qui convienne à l'utilisatrice, Chanel corrige directement le tissu sur le modèle vivant, explique Catherine Örmen, alors que Dior dessinait, puis demandait à ses ouvrières de rectifier."

Comme Dior avait évincé Chanel, la mode, dans son éternel mouvement de balancier, revient à davantage de liberté et de naturel dans les années 1960. Les femmes rejettent la mode de pin-up "aliénante" et les baby-boomeuses refusent la bourgeoisie, l’ultra-féminité et le luxe vestimentaire.

Depuis Christian Dior,  les cinq couturiers qui lui ont succédé dans la maison s'attachent à revisiter ses canons pour les adapter au goût du jour. Fantaisie, romantisme, audace...  Yves Saint-Laurent, John Galliano ou, aujourd'hui, Raf Simmons, continuent de faire vivre les modèles phares du New Look.



Exposition New Look à Granville, jusqu'au 1er novembre 2015 : photos et patrons d’époque, près de 90 modèles de haute couture, vidéos, reconstitution d'un atelier de couture sont présentés dans le cadre où Christian Dior vécut ses premières années.