Christina Noble : “donner à d'autres la chance que je n'ai jamais eue“

©TV5MONDE/Sémiramis Ide
©TV5MONDE/Sémiramis Ide

Depuis plus de 20 ans, Christina Noble, 77 ans, vient en aide aux enfants défavorisés du Vietnam et de Mongolie via son ONG, la “Christina Noble Children's Foundation“. Personnalité respectée dans son pays, l'Irlande, un biopic lui sera consacré. De passage à Paris le 27 février 2014, elle a accepté de se confier à Terriennes sur son parcours. Après des violences subies dans sa jeunesse, Christina Noble a fondé une ONG qui a déjà aidé plus de 600.000 enfants en Asie. Rencontre

dans
Une noble cause. "La pauvreté n'est pas une question de manque d'argent, mais seulement une absence de vision du futur", déclarait Christina Noble, devant une trentaine de Français, membres de son ONG, à l'hôtel Normandy de Paris, le 27 février 2014. Cette phrase fait partie du discours habituel que Christina Noble prêche à travers le monde, dans le but de rassembler des fonds pour son association. La "Christina Noble Children's Foundation" (CNCF) est aujourd'hui l'une des organisations non gouvernementales les plus présentes en Asie. Créée en 1991 à Hô-Chi-Minh-Ville au Vietnam, l'association vient en aide aux enfants défavorisés en leur accordant hébergement, soins médicaux et éducation grâce à un système de parrainage. En 1997, elle a élargi ses programmes à la Mongolie. Depuis plus de vingt ans, la CNCF a amélioré les conditions de vie de plus de 600.000 enfants vietnamiens et mongoles, selon les chiffres de l'organisation.
 
Christina Noble lie souvent la naissance de cette organisation à son enfance et sa jeunesse douloureuses en Irlande. Elle a vécu la pauvreté, les violences sexuelles et conjugales. Née en 1944 dans un quartier défavorisé de Dublin, au sein d'une famille pauvre, elle perd très jeune sa mère. Avec un père alcoolique, à 10 ans, elle tente de gagner sa vie pour nourrir sa famille : elle chante dans les bars, elle travaille dans les marchés, etc. Rapidement séparée de ses six frères et sœurs, elle est placée à l'orphelinat, géré par des nonnes catholiques, avant de se retrouver à la rue où elle est victime de viol. L'enfant né de cet abus, lui est retiré de force et confié à l'adoption, comme dans l'histoire de Philomena Lee, portée à l'écran en 2013 par le réalisateur britannique Stephen Frears. Elle finit par s'enfuir en Angleterre pour rejoindre ses frères. Mariée puis trois enfants, elle est alors victime de violences conjugales.

En 1989, elle "plaque" tout et se rend au Vietnam après avoir fait un "rêve" sur ce pays. Deux ans plus tard, sa fondation est née. En l'espace de quelques années, plusieurs antennes s'ouvrent à travers le monde : Irlande (le siège), Grande-Bretagne, Hong-Kong, États-Unis, Australie et France. Un parcours de vie, un tempérament extravertie (le mot "crazy" - folle - est inscrit sur sa bague) et … une communication tenue d'une main de fer, n'y sont pas pour rien. Christina Noble se fait rapidement remarquer par les médias du monde entier. Dans l'Hexagone, Enfant de personne, un reportage sur Christina Noble pour une chaîne publique, incitent quelques Français a ouvrir une antenne de l'organisation.

Christina Noble à l'hôtel Normandy à Paris faisant un discours devant les “parrains“ français d'enfants vietnamiens et mongoles et les membres de l'antenne française de son ONG, présidé par Jean-Antoine Bouchez (à gauche), par ailleurs membre du Conseil d’administration du groupe de presse Groupe de presse Express-Roularta. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Christina Noble à l'hôtel Normandy à Paris faisant un discours devant les “parrains“ français d'enfants vietnamiens et mongoles et les membres de l'antenne française de son ONG, présidé par Jean-Antoine Bouchez (à gauche), par ailleurs membre du Conseil d’administration du groupe de presse Groupe de presse Express-Roularta. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Aujourd'hui, la CNCF est l'ONG la plus présente au Vietnam, un pays où elle tente d'entretenir des bonnes relations avec le gouvernement pour maintenir ses activités en faveur des enfants pauvres. Depuis 2003, la fondation de Christina Noble a reçu plusieurs prix et distinctions, le plus souvent au Vietnam et en Mongolie, mais aussi en Europe, en particulier dans son pays natal, l'Irlande, où elle est devenue une personnalité importante.

Deux livres et plusieurs émissions télévisées lui sont consacrés. En 2003, le Time Magazine l'a classé parmi les "36 héros qui ont inspiré notre monde". La même année, le Prince Charles l'a décorée en Grande-Bretagne du titre honorifique d'"Officier de l'Ordre de l'Empire britannique" ("Officer of the British Empire").

Aperçu de tournage - biopic sur Christina Noble (en anglais)


Sa personnalité et son parcours de vie ont inspiré le réalisateur irlandais Stephen Bradley qui lui consacre un biopic. La sortie est prévue courant 2014. En attendant, la bande annonce a été présentée aux parrains français lors de la visite de Christina Noble en France. "Mama Tina", comme elle est surnommée au Vietnam, a accepté de se confier à Terriennes sur son parcours : celui d'une femme qui a décidé, du jour au lendemain, de quitter son ancienne vie et de venir en aide, aux enfants démunis en Asie.

Rencontre et témoignage

“Aucun pays n'échappe aux maltraitances familiales“


Vous avez vécu des choses difficiles durant votre jeunesse en Irlande : votre mère est morte de fatigue, votre père était alcoolique, vous avez été victime de viol puis de violences conjugales. Les violences à l'égard des femmes étaient-elles courantes en Irlande à cette époque ?

Ce n'est pas uniquement en Irlande. Le monde entier regorge de violences. Les violences domestiques augmentent partout. Je veux parler à l'échelle mondiale. Je ne veux pas isoler le cas de l'Irlande. Tous les pays sont concernés. Si nous isolons un pays, cela signifie que le reste du monde se porte bien, excepté ce pays. Il s'agit d'un problème qui traverse tous les États.

Différents types de violences existent : la torture, la torture mentale, les violences émotionnelles. Ce sont tous des maltraitances d'une manière ou d'une autre. Lorsqu'un homme perd son travail, il va aimer boire et va tomber dans la dépression. L'alcool et la violence vont ensemble. La pauvreté vit dans le conflit, dans les violences domestiques, dans toute la vie de la famille. C'est ce qui se passe dans ce monde.

Je suis née en 1944, il y a fort longtemps. Ma mère est morte lorsque j'avais 10 ans, j'avais six frères et sœurs et mon père était alcoolique. A 10 ans, je suis devenue le gagne pain de ma famille pour les nourrir. J'ai chanté dans les bars, j'ai travaillé dans les marchés, etc. L'argent que je gagnais, je le donnais à mes frères et sœurs. L'inégalité et la pauvreté détruisent la vie humaine. Nous avons souffert de notre père alcoolique. Ces types de maltraitantes se retrouvent dans le monde entier.

Ce que j'ai vécu dans une institution catholique, était un cas isolé, ce n'est pas toute l’Église qui est comme ça. Je ne veux pas mettre tout le monde dans le même groupe. Il faut trouver une solution dans l'impuissance car quand on est pauvre, nous sommes impuissants.

A cette époque, il y a eu un vrai génocide sur les enfants irlandais. Beaucoup d'enfants ont souffert, non pas de la pauvreté en soi, mais de toutes les maltraitances qui en découlaient. Ce n'était pas spécialement les femmes qui souffraient, mon frère aussi a autant souffert que moi. Oui, c'était une époque difficile en particulier pour les femmes, et les changements ont été lents. Les hommes peuvent partir où ils veulent, une femme c'est plus compliqué, elle est soumise aux regards des autres.
Avec les enfants, au Vietnam ©CNCF
Avec les enfants, au Vietnam ©CNCF

Après les violences subies durant votre jeunesse, vous avez décidé de vous rendre en Asie, au Vietnam, où vous avez fondé une ONG qui vient en aide à beaucoup d'enfants. Est-ce qu'on doit forcément passer par là pour se reconstruire ?

Tout d'abord, lorsque j'étais enfant, j'étais très intelligente. J'ai chanté dans des bars pour gagner de l'argent et nourrir ma famille. Oui, j'ai été mariée et j'ai été violentée. J'ai construit ma propre affaire au Vietnam avec seulement 5 pounds (5 livres anglaises, soit environ 6 euros). J'ai travaillé dur et j'ai été très bonne dans ce que j'ai fait. J'ai réalisé un merveilleux travail. J'ai envoyé mes enfants à l'école et j'ai travaillé pour les enfants défavorisés du Vietnam afin que ces derniers puissent aller à l'université.

A cette époque, j'ai aidé les pauvres et les sans-abris. C'était juste une part naturelle de ma vie. L'amour est une arme puissante. Quand on l'a, on peut se battre pour les autres. Je leur ai donné la chance et les choix que je n'ai jamais eus. Je ne veux pas être quelqu'un, je veux juste être une mère. Je n'ai pas d'explication. L'humanité est mon monde et j'aime les gens. Quand on a vécu une vie de douleurs et de manque, je ne pense pas qu'on veuille blesser quelqu'un car on sait ce que cela fait, on l'a déjà ressenti.

Je pense qu'il faut d'abord se reconstruire avant d'aider les autres. Comment peut-on s'aider nous-même et les autres en même temps ? On risque de détruire l'autre. Je n'ai pas besoin de me reconstruire. J'ai eu finalement une bonne vie, un foyer aimant et un bon travail. C'était dur, j'ai travaillé jusqu'à 20 heures par jour, parfois sans vacances. Malgré tout, c'étaient des journées incroyables. On se doit de vivre notre vie. Il faut toujours aller de l'avant, trouver une place dans la société. Je dois me dire que je suis un être humain, un individu, j'ai mes droits et je vais les prendre. On ne peut pas rester une victime. Avec le temps, les douleurs s'estompent car nous n'avons pas le choix.

Votre ONG intervient seulement au Vietnam et en Mongolie. Ça semble être un choix arbitraire. Comment avez-vous choisi ces pays ?


Je n'ai pas vraiment choisi, ce sont eux qui m'ont choisie. C'était juste dans mon esprit, un rêve que j'avais fait sur le Vietnam. C'est venu naturellement. Dans ces pays, il y a beaucoup d'enfants à aider, beaucoup de travail, car on doit trouver de l'argent. Il faut rester là où on est et continuer notre travail. Je ne veux pas être dans le monde entier.

Vous avez commencé toute seule. Quelles difficultés avez-vous rencontré dans ces deux pays ?


Je n'ai rencontré aucun obstacle. La seule difficulté était de rassembler de l'argent. Le reste est venu naturellement car on sait ce qu'il faut faire. Je n'ai jamais reçu de menaces au Vietnam. C'est un pays où j'ai trouvé un grand soutien. En Mongolie, les menaces remontent à fort longtemps. C'était très dur. J'ai dormi dans une petite chambre, sans fenêtres, sans argent, avec le devoir de chercher des fonds. Il me faudrait six mois pour tout raconter. Trouver de l'argent fut très difficile, plusieurs fois je me suis mise à genoux. C'est un travail très compliqué mais l'aventure est extraordinaire. C'est un gros défi à relever. C'est bien d'aider les enfants, mais je ne le fais pas pour moi, je ne veux pas devenir "un héros".
L’École royale de Médecine de Dublin a décerné à Christina Noble le titre honoris causa d'enseignant-chercheur le 19 février 2014 pour son engagement humanitaire ©CNCF
L’École royale de Médecine de Dublin a décerné à Christina Noble le titre honoris causa d'enseignant-chercheur le 19 février 2014 pour son engagement humanitaire ©CNCF
Photo AFP