Terriennes

Cinéma : Danielle Darrieux, entre ombre et lumière

Danielle Darrieux dans le film de Pascal Thomas "L'heure zéro"
Danielle Darrieux dans le film de Pascal Thomas "L'heure zéro"
(DR)

L'actrice française, légende du cinéma international,  aura joué dans plus de cent films. Elle vient de s'éteindre à cent ans. Son parcours aura croisé les chemins des plus grands réalisateurs de son époque (Billy Wilder, Max Ophüls, Joseph Mankiewicz ) et enchanté les caméras de Jacques Demy ou de François Ozon.
Portrait d'une étoile qui vient de filer

dans

" Quand j’étais môme
On avait aussi nos idoles
Danielle Darrieux
On n’ fait pas mieux "


... chantait Léo Ferré en 1964.
De fait, l'actrice légendaire et chanteuse impeccable qui vient de s'éteindre emmène avec elle son lot de fantasmes tant sa grâce et son esprit auront marqué une époque. C'est peu dire que pendant plusieurs décennies, elle aura incarné l'excellence française au cinéma. Ses talents d'actrice et de chanteuse auront passé la barrière du temps dans une profession pourtant peu encline à jouer les prolongations avec les actrices vieillissantes.

Danielle Darrieux dans les années 30
Danielle Darrieux dans les années 30
(AP Photos)


Mais Danielle Darrieux était une légende et les années semblaient glisser sur elle comme la pluie sur la girafe. Elle recevra en 1985 un César d'honneur puis un Molière d'honneur 1997 et, en 2003,  un autre Molière, celui de la meilleure comédienne dans Oscar et la Dame rose.

Ainsi, en 2002, François Ozon lui confie le rôle de la grand-mère dans Huit femmes. L'actrice, alors agée de quatre vingt cinq ans  se permet même le luxe de chanter la dernière  chanson du film, un poème d’Aragon mis en musique par Brassens.  
Inusable. Indémodable Danielle Darrieux, qui a tiré sa révérence à cent ans.
Elle donnait volontiers le secret de sa longévité : "J'ai toujours bien dormi, bien mangé, bu un whisky le soir et du vin à table. J'ai la chance d'avoir une bonne santé, de ne pas trembler et d'avoir une bonne mémoire. Pour tout cela, je remercie le ciel." 
Elle vient de le rejoindre.

Avoir mon nom en gros sur les affiches

L'actrice était née à Bordeaux en 1917 dans un milieu de mélomanes : son père, ophtalmologiste, était un pianiste talentueux et sa mère cantatrice organisait des soirées musicales très prisées dans leur appartement parisien du très chic 16ème arrondissement. Elle entre au conservatoire pour suivre des cours de violoncelle et sa mère lui apprend à domestiquer sa jeune voix de soprano. A 13 ans, la voici capable d'interpréter des mélodies de Gabriel Fauré, Debussy ou Duparc.
A 14 ans, elle tourne son premier film Le Bal ( Wilhelm Thiele, 1931). Elle l'évoque dans cet entretien ci-dessous :

Si je parviens au titre de grande star, cela prouvera que j’ai bien servi le cinéma
Danielle Darrieux 

Pas d'ambition au rabais. L'adolescente, qui se sait talentueuse,  veut bien gravir les marches du succès mais seulement pour atteindre les sommets : "Tourner, tourner beaucoup pour devenir vedette et avoir mon nom en gros sur les affiches. Si je parviens au titre de grande star, cela prouvera que j’ai bien servi le cinéma."dit-elle.
De fait, son naturel fait merveille. Elle devient rapidement "la petite fiancée de Paris" comme la surnomme les journalistes.

"Madame de"de Max Ophuls avec Charles Boyer
"Madame de"de Max Ophuls avec Charles Boyer

Ombres et lumières

Avec Henri Decoin,  son mari, elle tourne une demi-douzaine de films. 
Danielle Darrieux devient célèbre avec Mayerling (1936) d’Anatole Litvak.

Pendant l'Occupation, elle travaille pour la société de production Continental, dirigée par les Allemands. Collabore-t-elle avec eux ? Les choses sont plus complexes. Elle  tourne sous la menace d’un chantage des nazis. Son nouveau mari, fameux play-boy,   Porfirio Rubirosa,  est ambassadeur de la République dominicaine. Il est soupçonné d’espionnage et arrêté en Allemagne. La Continental l’oblige à tourner deux films en échange d’une garantie que l’ambassadeur soit bien traité. A-t-elle le choix ? Elle accepte donc. 
Passé la période de l'épuration, sa carrière repart de plus belle et collectionne les succès. Citons L’affaire Cicéron ( Joseph Mankiewicz, 1952)  Marie-Octobre (Julien Duvivier, 1959), Le rouge et le noir (Claude Autant Lara, 1954).
Bourvil, Brigitte Bardot, Danielle Darrieux and François Perrier à Paris le 3 décembre  1963.
Bourvil, Brigitte Bardot, Danielle Darrieux and François Perrier à Paris le 3 décembre  1963.
(AP photo)


Avec Madame de, (Max Ophüls, 1953) elle trouve le rôle de sa vie, celui d'une grande bourgeoise qui se consumme d'une passion ravageuse pour un bel officier mais que les conventions sociales d'une époque musèlent atrocement. Il faut revoir le visage de l'actrice, contre la porte qui vient de se refermer sur son  amour et qui se répéte à elle même, comme pour essayer de se convaincre : "Je ne l'aime pas, je ne l'aime pas..."  et cette autre réplique, immortelle, résumant les orages amoureux :  "Ce n'est que superficiellement que nous sommes superficiels".

Jean Gabin et Danielle Darrieux "La vérité sur Bébé Donge"(1951)
Jean Gabin et Danielle Darrieux "La vérité sur Bébé Donge"(1951)



Elle partage plusieurs fois l’affiche avec Jean Gabin. Ils s'étaient déjà croisés  dans La Ronde (1951) et dans Le Plaisir (1952), où elle incarne une prostituée. Dans  "La vérité sur Bébé Donge" tiré du roman de Georges Simenon,  elle incarne une Madame Bovary des temps morderne, qui, par dépit après dix années de mariage, empoisonne son mari. L'actrice y est admirable.
Les deux monstres du cinéma  se retrouvent en 1958 dans le film de Gilles Grangier "Le désordre et la nuit" puis, une dernière fois, dans "L’année Sainte" mis en scène par Jean Girault. Des succès d'estime.

Dans "Les demoiselles de Rochefort"
Dans "Les demoiselles de Rochefort"

Le Stradivarius de Jacques Demy

Elle sera la seule actrice à chanter vraiment dans "Les demoiselles de Rochefort (1967)" aux côtés de Catherine Deneuve et de sa soeur Françoise Dorléac, deux actrices prometteuses.. Jacques Demy, le réalisateur, la surnomme son "Stradivarius". Elle lui déclare en 1982 : "Je suis un instrument, il faut savoir jouer de moi, alors on sait en jouer ou on ne sait pas."
Le réalisateur François Ozon, en 2000, lui propose de jouer la belle-mère de Charlotte Rampling dans Sous le sable. L'actrice s'offusque, surperbe : " Ah non, je refuse de jouer une vieille dame en chemise de nuit ne quittant plus son fauteuil ! " .

Les années passaient. Danièle Darrieux restait.
Elle s'en amusait volontiers : "Je suis très jeune de caractère, mais ce que je trouve formidable quand même c'est de vieillir en même temps, parce qu'on connaît beaucoup plus de gens, on a vu beaucoup plus de choses. Moi je ne peux pas supporter que les gens meurent jeunes. C'est insupportable. Et quand on me dit 'ma pauvre, ça ne vous fait rien de vieillir?', mais je dis 'mais c'est un privilège, c'est un cadeau', et j'espère vivre à 100 ans, ah j'aurais bien voulu mourir à 100 ans !".
La grande dame du cinéma a été exaucée.