Cinéma : derrière la caméra, la place des femmes à réinventer

Née en 1892, l'américano-canadienne Mary Pickford fut une prolifique productrice et actrice de cinéma qui n'hésitait pas à passer derrière la caméra...
Née en 1892, l'américano-canadienne Mary Pickford fut une prolifique productrice et actrice de cinéma qui n'hésitait pas à passer derrière la caméra...
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Malgré une forte présence des femmes sur les plateaux français, peu d’entre elles exercent des métiers techniques en relation directe avec la caméra. Pourtant, en 2017, les filles sont de plus en plus nombreuses à étudier ces professions. Alors comment expliquer ce faible taux de féminisation ? Enquête à la veille de la 70ème édition du Festival de Cannes

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« Tous des hommes : le chef électricien, le chef machiniste, l’opérateur son, le chef opérateur image (ou directeur de la photographie), et bien sûr le réalisateur. » Daniel Delume, 57 ans, producteur exécutif, énumère les chefs de poste sur son dernier tournage. Avant d’ajouter : « L’unique femme, la scripte. » Ce cas n’est pas isolé. On constate une forte présence féminine sur les plateaux français, mais celle-ci est bien souvent confinée à des postes considérés plus « féminins ». Aujourd’hui, en France, les femmes exerçant des métiers en lien direct avec la caméra (la machinerie, l’électricité, le son et l’image) font figure d’exception.

Selon le rapport du 23 février 2017 du Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC) intitulé : « La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle », la machinerie, avec 4,4 % de femmes, et l’électricité avec 4,3 % sont parmi les secteurs d’activité les moins féminisés. De plus, les techniciennes occupent principalement des postes d’assistantes. « Les cheffes existent», souligne Daniel Delume « mais elles sont surtout affectées à des postes bien déterminés : maquillage, coiffure, costumes et montage. »  Pourtant, des femmes tentent de bouleverser cet ordre établi.
 
Extrait du rapport de février 2017 " La place des femmes dans l'industrie cinématographique et audiovisuelle" Cumul 2009-2014
Extrait du rapport de février 2017 " La place des femmes dans l'industrie cinématographique et audiovisuelle" Cumul 2009-2014
© Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC)-Audiens

L’argument de la force physique

« Je rêvais de travailler à la machinerie, mais je n’ai pas trouvé d’équipe désireuse de former une fille. Pour certains techniciens, une fille reste incapable de déplacer des charges lourdes » confie Géraldine Scaramela, 36 ans, aujourd’hui accessoiriste plateau. Elle ajoute après un long silence : « L’argument du physique ne tient pas. Être un homme ou une femme ne change rien, il faut être deux pour transporter le matériel le plus lourd. » Marianne Lamour, la cinquantaine, électricienne, confirme : « Conduire les camions, porter, charger, décharger le matériel électrique… C’est vrai que c’est un métier physique. Mais il faut aussi être intelligente et débrouillarde. Et cela ne m’a pas empêchée, dès mon deuxième film, de devenir cheffe. » Marianne Lamour a même tourné l’argument physique à son avantage. Elle s’interroge : « Peut-être qu’un homme à ma place de cheffe pourrait se permettre de ne plus porter ? Je continue de le faire afin d’écarter toute contestation. »

Autre explication du faible taux de féminisation dans le secteur de la machinerie et de l’électricité : l’absence de formation. « Ce sont des métiers qui s’apprennent et s’exercent sur le mode du compagnonnage », indique Jean-Pierre Deschamps, chef machiniste de 58 ans. Lui-même est fils de chef machiniste. L’entrée dans  l'industrien du cinéma se fait principalement soit par filiation, soit par cooptation. Ce principe s’applique encore plus pour la machinerie, et l’électricité. Pourtant, Jean-Pierre Deschamps déroge à la règle puisqu’il forme et embauche aussi des femmes depuis 8 ans.

Pour moi travailler à la caméra était une évidence. Le jour du concours, on était huit garçons et huit filles à se présenter
Sarah Dubien, 30 ans, première assistante caméra

Lueur d’espoir : dans les secteurs où les formations existent, la situation évolue. Depuis quelques années, les femmes sont de plus en plus nombreuses à pousser les portes des écoles. En 2016, 49,3 % d'étudiantes ont intégré la Fémis (source : Fémis), la prestigieuse institution publique française de cinéma.

Sarah Dubien, 30 ans, première assistante caméra s’est quant à elle formée à l’école Louis Lumière. Entrée en 2007, elle raconte : « Pour moi travailler à la caméra était une évidence. Le jour du concours, on était huit garçons et huit filles à se présenter. »

Selon le CNC de 2009 à 2014, 28,4 % de femmes ont travaillé dans le secteur prise de vue (incluant les chefs opérateurs et les assistants caméra). Avec ce pourcentage, pourtant faible, la France détient le record européen de femmes exerçant un métier en relation direct avec la caméra. Elles seraient seulement 11,2 % au Royaume-Uni dans le même secteur de 2009 à 2013, selon le producteur britannique Stephen Follows qui a compilé sur son blog les données de l’Institut britannique du film « British Film Institute ».

Une division sexuée du travail dès les origines du cinéma


Dès l’apparition du cinéma au 19ème siècle, l’organisation sexuée et horizontale du travail exclut les femmes des métiers techniques. Le matériel jugé trop lourd pour elles, et difficiles à manier, justifie cette mise à l’écart. Et, du même coup, affirme « l’ordre naturel des choses » : cantonner le sexe faible « aux travaux de "petites mains", costumes, maquillage ou scripte », relève Camille Gaudy dans sa thèse  "Être une femme sur un plateau de tournage".
L’avènement, au milieu des années 70, d’un équipement caméra beaucoup plus léger marque l’arrivée d’une nouvelle génération de femmes sur les plateaux. Mais, malgré ces évolutions techniques, la situation ne progresse que très lentement, souligne l’auteure.

Plus d'étudiantes dans les écoles de cinéma, pourtant...

Pourtant, même en France, les femmes se heurtent encore au « plafond de verre ». Sur 140 membres affiliés à l’Association française des chefs opérateurs, seuls 10 sont des femmes.

Les professions liées au son (opérateur son, perchman) se distinguent par un pourcentage de femmes encore bien plus faible : 10,1%, (contre les 28% à la prise de vue) alors que plusieurs écoles enseignent ces métiers. Ces établissements ont néanmoins un impact positif sur l’accès des femmes aux professions techniques. L’obligation d’effectuer un stage sur un plateau est notamment un bon moyen pour elles de mettre le pied à l’étrier et de se constituer un réseau.

Quoiqu’il en soit, le nombre de filles sur les bancs d’école semble évoluer plus vite que la réalité des plateaux.

Une réalité niée, même chez les femmes

Les inégalités d’accès à l’emploi constatées par l’EWA (European Women’s Audiovisual), un réseau européen qui promeut une meilleure représentation des femmes dans le secteur audiovisuel) n’interpellent guère les professionnels du secteur. Seuls 30 % des techniciennes et 37 % des techniciens français sondés par l’EWA estiment qu’il existe des inégalités femmes-hommes à l’embauche. Le taux le plus bas parmi les sept pays sondés (Allemagne, Autriche, Croatie, France, Italie, Royaume-Uni et Suède). Un pourcentage qui dénote, y compris chez les femmes, une méconnaissance, voire un déni, des discriminations liées au genre.

« Tu bosses parce que t’es une fille et que tu couches avec le mec qui t’embauche ! »  Valentina Iorio, 34 ans, se souvient des remarques acerbes des machinistes plus âgés qui, en 2006, ont vu arriver une femme dans leur équipe. Une situation inédite. Aujourd’hui encore, elle compte parmi l’une des rares femmes exerçant ce métier en France.

« Ma première fois avec une femme s’est très mal passée, laisse échapper Jean Minondo, opérateur son récompensé par un Oscar.  J’étais vacciné ! Je n’ai plus travaillé avec une femme avant les années 2000. J’ai collaboré par la suite avec une Américaine. Très pro. Une autorité. En plus, il y avait un machisme fou autour d’elle. C’était une très belle fille ! Tu vois, je viens de le faire. Si ç’avait été un perchman, je n’aurais pas dit : “c’était un très beau garçon”. A priori il n’y a pas de misogynie, je pense que c’est un fait de société » explique le soixantenaire aux yeux rieurs. Une misogynie inconsciente, non définie comme telle. Une autre réalité à dépasser pour les femmes.
 

Certains premiers assistants caméra choisissent des secondes féminines car ils pensent que les filles sont plus “maniaques”
Une troisième assistante caméra

Paradoxalement, certains clichés concourent parfois à l’embauche de femmes. Certains premiers assistants caméra privilégient l’emploi des femmes car elles « détiendraient », selon eux, des qualités spécifiques. « Certains premiers assistants caméra choisissent des secondes féminines car ils pensent que les filles sont plus “maniaques”. Ils se disent qu’avec elles la roulante (sorte de plateau pour stabiliser les mouvements, en dépalcement, ndlr), et les optiques seront bien rangés » explique, sous couvert d'anonymat, une troisième assistante caméra. Et elle ajoute : «  Je connais un premier assistant qui adore bosser avec des femmes. J'ai l'impression qu'un bon second à la caméra doit être "la maman du premier" ».
Autre cliché mis en avant : le côté supposé « maternant » inscrit dans les gènes des femmes…

Dans ce milieu éminemment masculin,  les femmes auraient par ailleurs tendance à se faire moins confiance et à s'imposer davantage de pression. Un phénomène qui n'est peut-être pas étranger au fait qu'elles gravissent moins vite les échelons de la hiérarchie.
« Nous ne sommes que deux filles steadicameuses cinéma en France » affirme Fanny Coustenoble, 36 ans. L’opératrice du système portatif de prise de vue jongle encore avec son métier de première assistante caméra. « Maintenant, je souhaiterais travailler uniquement comme opératrice au steadicam.  J'ai débuté ma formation en 2004. Mais j’ai toujours la pression ! Je dois vraiment assurer car je connais la qualité de travail de mes collègues masculins. »

Fanny Coustenoble opératrice steadicam
Fanny Coustenoble opératrice steadicam

Des modèles féminins trop méconnus

La question de la faible représentation des femmes sur les plateaux ne rencontre guère d’écho dans la sphère médiatique. Le sort de leurs consœurs réalisatrices fait davantage la Une des journaux, notamment au moment des sélections à Cannes (festival de films international dans le sud de la France) ou aux César (remises de récompenses par des professionnels du cinéma). Cela dit, alors qu'en France la part des réalisatrices augmente, elles rencontrent aussi  nombre de difficultés…
La place des réalisatrices en Europe
La place des réalisatrices en Europe
© CNC

Sur les 100 "meilleurs films" de 2016 à Hollywood, seuls 4% avaient été tournées par des réalisatrices, selon le Centre d'études des femmes dans la télévision et le cinéma de l'Etat de San Diego aux Etats-Unis.

Et pourtant, dès son invention, les réalisatrices ont contribué à l’écriture de la fabuleuse histoire du septième art à la fin du XIXe siècle…

À l’image de la Française Alice Guy, née en 1873, première femme réalisatrice… au monde. Méconnue en France, en son temps, elle a pourtant mené une carrière cinématographique hors du commun des deux côtés de l’Atlantique. « Alice Guy était une réalisatrice exceptionnelle, d’une sensibilité rare […] elle a écrit, dirigé et produit plus de mille films. Et pourtant elle a été oubliée par l’industrie qu’elle a contribué à créer », a déclaré Martin Scorsese en 2011, à New York, lors de la remise d’un prix décerné par la DGA (la Guilde des réalisateurs américains) récompensant l’ensemble de l’œuvre d’Alice Guy.

A retrouver, sur ce sujet, dans Terriennes :

> Alice Guy, pionnière oubliée du cinéma mondial

Les stéréotypes de genre, ancrés dans la société, effacent de la mémoire collective la présence séculaire des femmes sur les plateaux. En privant les jeunes générations de modèles féminins, l’industrie cinématographique participe à tenir éloigner les filles de ce secteur d’activité.