Terriennes

Cirque du Maroc : quand les femmes entrent en piste

<p>Nadia El Mrabti, 21 ans, pratique le trapèze acrobatique à l’école nationale de cirque Shems’y de Salé au Maroc.</p>

Nadia El Mrabti, 21 ans, pratique le trapèze acrobatique à l’école nationale de cirque Shems’y de Salé au Maroc.

(c) Sebastian Castelier

Les jeunes Marocaines ont investi en masse la seule école consacrée au cirque dans le royaume chérifien. Mais la réussite de quelques unes, ne peut faire oublier que la plupart d’entre elles abandonnent au moment d’en faire un choix professionnel, sous le poids de la pression sociale et familiale.

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« Quand je viens ici, je me sens forte », lâche Amina en tentant de reprendre son souffle. La jeune femme de 20 ans réajuste le voile noir qui couvre ses cheveux et profite d’une courte pause entre deux séances d’échauffement pour prendre l’air près du chapiteau. Elle participe à la classe préparatoire gratuite proposée par l’Ecole nationale de cirque marocaine Shems’y, et compte passer le concours d’entrée en 2017 dans l’espoir de devenir apprentie et d’obtenir au bout de trois ans un diplôme d’artiste de cirque.

Une école de cirque issue d’un projet associatif

Implantée à Salé, tentaculaire banlieue résidentielle mais aussi dortoir de la capitale Rabat, Shems’y [“mon soleil” en arabe] est la première et la seule école de cirque du Maroc. Le chapiteau, attenant à la Kasbah des Gnaouas, un fort datant du XVIIIe siècle, se dresse entre l’Océan Atlantique et des quartiers résidentiels parsemés de bidonvilles. Car avant de devenir une école, Shems’y était à l’origine un projet associatif lancé par l’Association marocaine d’aide aux enfants en situation précaire (AMESIP) en 1999, visant à offrir une activité artistique aux enfants des quartiers défavorisés de Salé. Mais le succès du dispositif fut tel que Shems’y propose désormais une formation professionnalisante, et délivre depuis 2009 des diplômes reconnus par l’Etat. Aujourd’hui, l’école, qui est gratuite, forme ainsi des artistes de cirque à un niveau d’exigence qui n’a rien à envier à celui des grandes écoles et troupes internationales.

Vue d’ensemble de l’école nationale de cirque du Maroc, installée à Salé, au bord de l'océan, dans la banlieue de la capitale Rabat.
Vue d’ensemble de l’école nationale de cirque du Maroc, installée à Salé, au bord de l'océan, dans la banlieue de la capitale Rabat.
(c) Sebastian Castelier

Pourtant, si les filles constituent près de la moitié des effectifs en classe préparatoire, elles ne sont que cinq parmi les 48 apprentis que compte l’école. Car dans ce pays encore conservateur, le choix de faire du cirque, cet art où le corps est roi, se heurte encore à certains préjugés. « Quand les filles sont en classe préparatoire, elles sont dans une activité secondaire, elles sont scolarisées et font ça comme elles feraient de la gym, explique Alain Laëron, qui a travaillé au Centre national des arts du cirque et à l’Académie Fratellini en France et est aujourd’hui directeur de Shems’y. Mais quand elles passent le concours et sont prises dans l’école, ça devient un projet de vie. Et c’est très différent pour les familles : elles veulent être artistes de cirque, il va leur falloir travailler avec leur corps dans une culture où il n’y a pas une bonne compréhension de cela. Ce n’est pas évident. »

Mes amis, mes soeurs m’ont dit d’arrêter, que c’était dangereux pour les filles.
Amina, adepte de ‘parkour’

Amina, qui passe son baccalauréat cette année, doit ainsi encore convaincre sa famille pour imposer ce choix de carrière pas comme les autres. « Avant, je faisais du ‘parkour’ (déplacement acrobatique en ville ou à la campagne, ndlr) dans un groupe, se souvient-elle. J’étais la seule fille au milieu de onze garçons. Mais j’ai arrêté. Mes amis, mes soeurs m’ont dit d’arrêter, que c’était dangereux pour les filles. Mais je veux travailler comme artiste. Et après tout, je suis libre », insiste la jeune femme

Discrimination positive

« Chaque année, on essaie de faire de la discrimination positive avec les filles, c’est-à-dire de prendre même celles qui ne sont pas très très avancées, reconnaît Alain Laëron. En se disant que de toute façon on a une force de frappe pédagogique et on a l’habitude de faire des apprentissages assez rapides. »
 
Nadia El Mrabti, 19 ans, est l’une des apprenties de Shems’y. En ce début d’année scolaire, cette spécialiste de la danse et du trapèze, en troisième année d’apprentissage, enchaîne les entraînements physiques intensifs : course à pied, renforcement musculaire, assouplissements. « J’ai de la chance, car mes parents ne font pas la différence entre filles et garçons pour l’éducation  », sourit-elle. Mais la jeune femme a tout de même eu des difficultés à faire accepter son choix à ses parents. « Il n’y a pas de culture du cirque au Maroc, explique-t-elle. Mes parents auraient préféré que je continue ma scolarité. Mais après ils m’ont vue dans un spectacle et ont changé d’avis. Depuis, ça va mieux. »

Entraînement matinal pour six camarades de classe, filles et garcons ensemble à l’école nationale de cirque de Salé. Chaque année, entre une et trois femmes intègrent une formation professionnalisante de trois ans, parmi 30 nouveaux étudiants.
Entraînement matinal pour six camarades de classe, filles et garcons ensemble à l’école nationale de cirque de Salé. Chaque année, entre une et trois femmes intègrent une formation professionnalisante de trois ans, parmi 30 nouveaux étudiants.
(c) Sebastian Castelier

Filles ou garçons, les apprentis de Shems’y savent qu’il sera compliqué de gagner leur vie à la sortie de l’école. Il y a en effet peu de place pour le cirque contemporain au Maroc, et beaucoup espèrent intégrer des compagnies étrangères. Mais la situation reste plus compliquée pour les filles, qui subissent davantage de pressions dans une société qui reste largement patriarcale.
 
« On essaie de garder les filles, mais il y en a beaucoup qui ne résistent pas, qui quittent l’école. Elles ne restent pas jusqu’à leur diplôme, regrette Jihad Ouakrim, l’un des professeurs de Shems’y. Il y a parfois des problèmes avec leurs parents. »

Mes parents sont très ouverts. Ils me font confiance quand il s’agit de mon avenir et de ma carrière
Shaima Salih, acrobate

Certaines apprenties s’en sortent pourtant avec brio, à l’image de Shaima Salih, 20 ans. Cette ancienne gymnaste, acrobate talentueuse et passionnée de danse contemporaine, enchaîne cours à Shems’y, concours de danse, contrats dans des hôtels et castings pour des publicités. Grâce à sa détermination et à son travail, mais aussi à un atout de taille : le soutien de sa famille. « Mes parents sont très ouverts. Ils me font confiance quand il s’agit de mon avenir et de ma carrière », confie-t-elle.
 
Shaima a même participé au spectacle d’ouverture de la COP22, qui avait lieu début novembre 2016 à Marrakech, après avoir remporté un casting. « Dans le spectacle, il y avait une cinquantaine d’hommes et j’étais la seule fille, raconte-t-elle. Et il y avait beaucoup de contact physique, donc je me rends bien compte que ça pourrait poser problème à certains. »

Shaïma Salih, 20 ans, fait la roue face à ses condisciples et un coach de l’Ecole nationale de cirque.
Shaïma Salih, 20 ans, fait la roue face à ses condisciples et un coach de l’Ecole nationale de cirque.
© Sebastian Castelier

Soutien familial

Dans le petit appartement de Salé où vit Shaima avec sa famille, difficile de ne pas remarquer la collection de médailles et de coupes soigneusement alignées derrière une vitre. « J’ai inscrit Shaima à la gymnastique quand elle avait 4 ans », raconte Nasser, son père, 61 ans, intarissable sur les réussites de sa fille. « Je fais le maximum pour elle. Je suis son coach », raconte cet électricien à la retraite, qui regrette de n’avoir pas pu faire une carrière de footballeur comme il en rêvait après en avoir été empêché par ses parents. « Je fais même sa part des travaux ménagers dans la maison », dit-il en riant. Avant d’ajouter : « Je sais que c’est rare. »
 
« Shaima est libre, tant qu’elle reste correcte, explique Nasser Salih. Dans ma famille, on me dit “ah tu laisses ta fille faire ci, tu laisses ta fille faire ça…”, il y a des commentaires. Mais je ne vais pas l’empêcher ! Elle ne fait de mal à personne. On me dit “ce n’est pas logique une fille qui danse, une fille qui fait de l’acrobatie”. Mais je prends la responsabilité. C’est pas facile. »
 
Les commentaires et les jugements négatifs, Shaima, elle, préfère les ignorer : « Ce sont des choses stupides auxquelles je n’accorde pas d’importance. Je ne réponds pas. Jamais. Je suis très bien dans ma peau, très à l’aise avec ce que je fais. D’autant que « le Maroc devient plus ouvert, tempère la jeune femme. Je pense qu’à l’avenir il y aura plus de filles dans le cirque. »
 
Shaima vient de quitter Shems’y pour travailler avec une compagnie de danse, et compte intégrer très bientôt une école de cirque en France. « J’ai très envie de travailler pour des grandes compagnies, des compagnies célèbres », confie-t-elle, ambitieuse.

Le soutien indéfectible de sa famille à Shaïma Salih, étudiante à l’école nationale du cirque du Maroc. Ici, elle pose pour un portrait avec sa soeur Nawar (gauche), son père Nasser (centre) et sa mère Rachida (droite).
Le soutien indéfectible de sa famille à Shaïma Salih, étudiante à l’école nationale du cirque du Maroc. Ici, elle pose pour un portrait avec sa soeur Nawar (gauche), son père Nasser (centre) et sa mère Rachida (droite).
© Sebastian Castelier