Clarice Herzog : elle a obtenu la vérité, elle réclame justice contre la dictature brésilienne

Vladimir Herzog et son épouse Clarice dans les années 70.
Vladimir Herzog et son épouse Clarice dans les années 70.

Il y a cinquante ans,  le 31 mars 1964, un putsch militaire plongeait le Brésil dans une dictature qui allait durer 21 ans. Si le Brésil a entamé en 2011 un travail de mémoire avec la création d’une Commission Nationale Vérité, les crimes commis pendant les années de plomb restent encore impunis. Parmi les voix qui réclament justice, celle de Clarice Herzog, la veuve du journaliste Vladimir Herzog torturé et assassiné en 1975,  qui a mené une lutte acharnée pour faire reconnaitre l’assassinat de son mari.

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C’est un mélange de tendresse, d’admiration et de douleur qui traverse le regard de Clarice Herzog lorsqu’elle évoque « Vlado » , son mari rencontré en 1962 alors qu’elle étudiait à l’Université de Sao Paulo. Alors journaliste à TV Cultura, Vladimir Herzog a été emprisonné, torturé puis assassiné par la police militaire le 25 Octobre 1975. Son arrestation était l’aboutissement d’une violente campagne l’accusant d’être communiste, à laquelle participait José Marin, l’actuel président de la Confédération brésilienne de football (CBF).
  
Il y a tout juste un an, Ivo Herzog, fils du journaliste assassiné, accompagné de l’ex footballeur et actuel député Romario – déposait une pétition réunissant 55 000 signatures - pour demander la démission de José Marin, auprès de la CBF. Sans succès. L’octogénaire bon pied bon oeil, qui proclamait publiquement son amitié et son admiration pour Sergio Fleury, l’un des tortionnaires les plus féroces de la police militaire paulistaine, siègera lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde, aux côtés de la chef d’Etat Dilma Roussef et du président de la Fifa Joseph Blatter. 
 
“Pour moi, c’est une honte que le gouvernement tolère la présence de cet homme à la tête du foot brésilien. Quelques jours avant l’arrestation de Vlado, il avait fait une déclaration au parlement accusant des journalistes de TV Cultura d’être des communistes. Cela revenait tout simplement à demander leur tête, cet homme était un délateur et un fasciste” pointe Clarice Herzog, à propos de cet ex-député de l’Arena, le parti aux bottes des généraux de l’époque. 


Clarice Herzog, la veuve de Vladimir Herzog.
Clarice Herzog, la veuve de Vladimir Herzog.
« Dès que vous pensiez différemment, on vous taxait de communiste »

A 72 ans, Clarice Herzog porte toujours cette colère qui l’a conduite à défier 
les généraux au lendemain de la mort son mari. Un an après le putsch militaire, cette fille d’ingénieur diplômée en sciences sociales, s’envole pour Londres avec son mari, alors embauché par la BBC. Des années heureuses ou Clarice met au monde ses deux enfants, Ivo et André, avant de rentrer au pays au début des années de plomb. 

Pendant que Clarice commence une carrière dans les études marketing, son mari est rédacteur pour le magazine culturel Visao. Celle, qui alors étudiante, avait claqué la porte d’une réunion du parti communiste en forme de « séance d’autocritique horrible »  se souvient de son étonnement lorsque « Vlado » lui annonce qu’il vient de rejoindre le Parti Communiste en 1972 :« Il était très critique avec le parti. Mais il n’existait que deux organisations structurées contre la dictature, le Parti communiste et l’Eglise. Comme il était juif, ce choix du parti communiste s’était imposé naturellement. Et il était en phase avec le choix du parti de jouer la carte de la légalité en réclamant des élections.»  

En 1974, Vladimir Herzog entre à la rédaction d’un nouveau journal télévisé sur TV Cultura. « Il me racontait que l’ambiance était délétère. Dès que vous pensiez différement, on vous taxait de communisme, un peu comme on traitait les femmes de catin dès qu’elle sortait avec un garçon à l’époque », se souvient Clarice. La censure est si forte, que le pouvoir va jusqu’à interdire toute information sur une épidémie de méningite qui frappe les périphéries. « Les généraux préféraient laisser les enfants mourir car l’épidémie ne collait pas avec leur propagande sur le miracle économique brésilien », se remémore Clarice avec effroi.

Vladimir Herzog a été journaliste et professeur à l'université.
Vladimir Herzog a été journaliste et professeur à l'université.
L’arrestation

Dans un climat de dénonciations anti-communistes qui cible TV Cultura, Vladimir Herzog est convoqué par la Doi-Codi, l’organe de répression politique de la dictature. Depuis quelques jours, un journaliste et deux députés dénoncent régulièrement l’infiltration de communistes étrangers tapis dans l’ombre les caméras de TV Cultura.  « Lorsqu’il a été arrêté, une dizaines d’autres journalistes dont le directeur de TV Cultura avaient été interrogés. Ils disaient qu’il ressortirait dans 24 heures », se souvient Clarice. Le lendemain, on lui annonce le « suicide » de Vladimir Herzog dans les locaux de l’organe de répression. Plusieurs journalistes emprisonnés le même jour, témoigneront avoir entendu les cris de leur collègue soumis à de violents chocs électriques. 

La nouvelle de la mort de Vladimir Herzog suscite une onde d’émotion. Des rues sont barrées pour empêcher les étudiants d’assister à l’enterrement. Huit jours plus tard, une célébration oecuménique donnée par Dom Paulo, l’archevêque de Sao Paulo, réunit des milliers de personnes, une première depuis les manifestations de 1968 durement réprimées. Pour se blanchir, les tortionnaires ont pris soin de maquiller le meurtre en suicide, commettant une mise en scène une macabre, en photographiant le corps de la victime pendu à la poignée d’une fenêtre. « Je n’ai jamais cru à la thèse du suicide, cela ne tenait pas la route. Avant l’enterrement, la personne qui lavait les corps, nous a tout de suite fait part des traces de tortures », témoigne Clarice Herzog. 

Fille d’ingénieur et couturière, Clarice s’engage alors dans une quête obstinée de vérité. Elle tente immédiatement de réunir les preuves de l’homicide. Pour cela, il lui faut trois médecins pour attester des traces de torture. Elle n’en trouvera qu’un, car « tous les autres étaient morts de peur ». Alors qu’elle s’apprête à attaquer l’Etat brésilien, le syndicat de journalistes qui lui fournit un avocat, jette l’éponge face aux menaces du pouvoir. 

Les coups de fil d’insultes et de menaces – souvent antisémites – se multiplient à son domicile. Une voiture de police surveille les allers et venues en bas de chez elle. « Mais en réalité a dictature n’a jamais osé me menacer directement. La mort de Vladimir Herzog avait fait trop de bruit, il y avait même eu des articles dans le Washington Post. Je crois que j’étais peut être même plus en sécurité que mes voisins », veut croire Clarice Herzog, avec l’insouciance de ceux qui ont dû braver bien des dangers. 

Un procès historique

Un premier procès donne une lueur d’espoir. « Bien sûr, tous les militaires qu’on appelait à la barre refusaient de témoigner. Mais le juge nous paraissait favorable, il était proche de la retraite et il menait les débats dignement », estime Clarice Herzog. L’Etat brésilien entame alors un recours kafkaien pour gagner du temps : la sentence est repoussé à une date postérieure à la mise à la retraite du juge, c’est à dire aux calendes grecques. Un nouveau juge, plus jeune, plus malléable pense-t-on à l’époque, est nommé. A la surprise générale, il rend une sentence en forme de victoire pour la famille Herzog : « La justice reconnaissait la responsabilité de l’Etat dans l’emprisonnement, la torture et la mort de Vladimir Herzog. Et demandait une investigation pour déterminer les responsabilités de sa mort. Ils ne parlaient pas encore de meurtre, mais tout le monde comprenait », détaille Clarice Herzog. 

En 1978, la décision est historique. Elle marque la première victoire d’une famille de victime contre la dictature. Mais aucune enquête n’est menée pour découvrir l’identité des tortionnaires. Un an  plus tard, une loi d’amnistie – toujours en vigueur aujourd’hui - interdit toute poursuite contre les auteurs de torture et de meurtre liés au régime. 

« C’est quelque chose de très brésilien de penser qu’une loie d’amnistie permettrait d’éviter les problèmes, qu’on pourrait construire un monde nouveau sans regarder le passé. Mais pour les familles des victimes, les plaies de la dictature sont toujours là. Un tortionnaire est un criminel, il doit être jugé, comme cela a été fait en Argentine, au Chili ou au Guatemala. La commission vérité a fait avancer les choses. Mais ses travaux doivent maintenant être utilisés pour juger les coupables », estime Clarice Herzog. 

En attendant, Clarice Herzog vient d’obtenir de la justice, l’annulation du certificat de décès rédigé par les militaires pour conforter la thèse du suicide. Un nouveau certificat reconnait depuis le 15 mars 2013 que « les lésions et mauvais traitements subis pendant l’interrogatoire » sont à l’origine la mort du journaliste. Une nouvelle victoire pour Clarice Herzog qui, 38 ans après les faits, rappelle à ceux qui voudraient  tout oublier, que le triomphe de la vérité, peut aussi annoncer celui de la justice.