Climat, environnement, développement : les femmes en première ligne

Presenting the low carbon technology. - Momentum for Change, 2014.
Presenting the low carbon technology. - Momentum for Change, 2014.

Lima accueillait début décembre la 20e conférence mondiale sur le climat de l’ONU, afin d’établir une convention commune entre tous les pays, qui sera signée lors de la prochaine conférence sur le climat à Paris fin 2015. Un vrai enjeu pour de nombreuses organisations qui demandent à ce que les femmes aient un rôle de décision plus important concernant les questions environnementales, car elles sont les premières touchées par les catastrophes climatiques.  
 

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Le 9 décembre était le jour dédié à la place des femmes face au changement climatique lors de la 20e conférence mondiale sur le climat de l’ONU, au Pérou, à Lima. L’objectif : inclure davantage celles-ci dans les textes issus de la conférence, à la fois parce qu’elles sont affectées par les changements climatiques, mais aussi car leur voix n’est pas assez prise en compte dans les prises de décisions liées à l’environnement. 

Selon un récent rapport de l'ONG CARETackling with the double injustice of climate change and gender Inequality, face aux postes ministériels occupés à 86% par des hommes, dans la part restant aux femmes, seules 7% d'entre elles sont chargées des questions d’environnement. Malgré quelques progrès, les femmes sont aussi encore sous-représentées à l’UNFCCC (Convention des Nations Unies sur les changements climatiques). En 2013, moins de 30% des membres étaient des femmes selon le rapport.

Pourtant, les femmes jouent un rôle majeur dans l’agriculture, la gestion des forêts et de l’eau. Dans les pays en développement, elles sont responsables d’environ 80% de la production alimentaire selon l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Elles sont nombreuses à travailler dans le domaine forestier, les forêts étant une source d'emploi importante. 

En 1992, lors du Sommet Mondial de Rio, des féministes avaient élaboré un « Agenda 21 des femmes pour une planète en bonne santé et en paix » et la déclaration de Rio sur l’environnement disposait en préambule que « les femmes ont un rôle vital dans la gestion de l’environnement et le développement. Leur pleine participation est donc essentielle à la réalisation d’un développement durable. » En 1995, la Conférence de Pékin avait inscrit « les femmes et l’environnement » comme l’un de ses objectifs et indiquait les mesures à prendre afin d'assurer une participation active des femmes aux prise de décision concernant l'environnement. Mais qu'en est-il 20 ans après ?
COP 20, Lima. - Jan Golinski, UNFCCC
COP 20, Lima. - Jan Golinski, UNFCCC

L’égalité des genres comme principe pour la conférence climat de 2015 

A Lima, des projets de femmes en vu de réduire les changements climatiques sélectionnés par les Nations Unies, ont été présentés. Ibu Inspiracy  est l’un d'eux. Des Indonésiennes, avec l’aide de l’ONG Kopernik ont monté des micro-projets afin de vendre des lampes solaires, des filtres à eau et autres objets technologiques simples, utiles au quotidien. Une façon de promouvoir les femmes en tant que micro-entrepreneurs dans l’énergie propre. 

Mais si le rôle des femmes est souvent souligné dans les questions environnementales, des efforts restent encore à faire. 
« A Lima, on s’attendait à des engagements forts liés à l’égalité entre les sexes mais les pressions n’ont pas été aussi importantes. La dimension femmes dans les questions environnementale s’est affaiblie. La Conférence de Paris en 2015 sur le climat doit relever le défi », estime Mama Koité Doumbia, membre de l’association Genre en Action
 

Même constat pour Mary Robinson, envoyée spéciale de l'ONU pour le changement climatique, qui souhaite que les actions des femmes pour s'adapter aux changements du climat soient davantage reconnues.
"C’est essentiel parce que les femmes ont un rôle vraiment vital dans le changement climatique. Dans les communautés, ce changement a des impacts différents sur les femmes et sur les hommes. Les femmes en sont souvent plus affectées, mais ce sont elles qui très souvent font évoluer les comportements. Je crois que c’est vraiment important que l’égalité des genres soit inscrite clairement dans les principes directeurs des textes que nous allons emporter à Paris", a t’elle confié à RFI.
 
Inégalités : 10% à 20% des femmes propriétaires de terres agricoles 

De nombreux exemples montrent en effet que l’égalité des genres est essentielle, même dans les questions de climat et d’environnement. Dans la production agroalimentaire, la discrimination envers les femmes est répandue. Les femmes n’ont pas un accès égal à la terre, au crédit, aux informations sur le climat, aux données agricoles et technologiques. Les coutumes, les mœurs bien souvent, font que 10% à 20% des femmes seulement, sont propriétaires de terres agricoles selon CARE. Elles n’ont donc pas de pouvoir de décisions sur celles-ci.
 
Une grande partie des femmes des pays en développement sont aussi encore affectées aux tâches ménagères. Ce sont elles qui vont entre autres, préparer les repas de leur famille et aller chercher de l’eau. Une activité de plus en plus éprouvante, à cause des changements de climat. En Afrique Subsaharienne, ce sont majoritairement les femmes et les filles (70%) qui ont la responsabilité d'aller recueillir de l’eau souvent à des kilomètres, et pas toujours consommable (Water, Sanitation and Hygiene, Unicef). Les femmes sont également concernées plus directement que les hommes par le bois de chauffage, les plantes médicinales et autres matériaux bruts fournis par les forêts. Dans plusieurs pays, la déforestation a été dramatique. 
Mapping climate vulnerability in Dakoro, Niger. Adaptation learning programme for Africa. CARE
Mapping climate vulnerability in Dakoro, Niger. Adaptation learning programme for Africa. CARE

En Ouganda, les forêts recouvraient 40% du territoire il y a quarante ans ; il n’en reste que la moitié aujourd’hui. En 2002, une grande entreprise de sucre, Kakira, a abattu 1250 hectares de la forêt de Butamira (à l’est de Kampala, la capitale) pour étendre ses plantations. La compagnie de sucre avait promis, face aux contestations de la communauté vivant près de cette forêt, de créer des emplois. Mais le seul travail offert fut le désherbage occasionnel de la plantation.

Une des femmes témoigne dans le rapport CARE des conséquences au quotidien, de la perte de cette forêt : « J’étais habituée à couper des bûches pour le chauffage et les vendre. Cela permettait de bien vivre, assez en tout cas pour payer les frais de scolarité des enfants. Nous ramassions aussi des herbes de la forêt pour les médicaments et nous répandions différentes cultures, ce qui permettait d’avoir assez de nourriture pour toute la communauté. Désormais, il n’y a plus de forêts, mais nous les femmes avons toujours la responsabilité de nourrir nos familles. Même si nous sommes prêtes à travailler, c’est presque impossible de nourrir nos familles. Les femmes de Butamira dépendaient de l’eau, du bois, du miel, des champignons et des autres ressources de la forêt. » 

Un nouveau texte "Genre et climat", est en cours d’élaboration en vue de la prochaine Conférence environnementale à Paris en 2015, à laquelle tiennent particulièrement les autorités françaises, pour prendre davantage en compte ces inégalités et le rôle de leaders que peuvent jouer les femmes dans les décisions climatiques. Mais les questions environnementales liées au féminin ne sont pas nouvelles. Elles ont émergé dès les années 70 avec l’éco-féminisme. 

Femmes et écologie 

Le terme éco-féminisme apparaît pour la première fois chez la femme de lettres Françoise d’Eaubonne, dans son livre « le féminisme ou la mort » en 1974. Ce mouvement mêle les pensées féministes et écologistes. Il soutient que le comportement de domination et d’oppression sur les femmes est le même que le comportement de contrôle et de pouvoir exercé par les hommes sur la nature. « Le drame écologique découle directement de l’origine du système patriarcal », expliquait Françoise d’Eaubonne, désignant les hommes comme responsables de la crise environnementale.  

Une idée également développée par la philosophe Karen J. Warren, dans "Le pouvoir et la promesse de l’éco-féminisme". Elle y explique que les femmes sont souvent associées à la nature et au physique, tandis que les hommes sont associés à l’humain et au domaine du mental, des valeurs considérées comme supérieures. Les hommes auraient donc été ainsi désignés, par cette construction culturelle, pour dominer les femmes. Ainsi, ils adopteraient plus souvent une attitude de domination et de conquête de la nature, alors que les femmes montreraient plus de respect et de soin pour elle. Elle insiste donc sur le fait qu’une éthique environnementale responsable doit englober le féminisme. 
Réunion trente ans après des survivantes de la première action féminine du mouvement Chipko dans le village de Réni en 1974 - Wikicommons
Réunion trente ans après des survivantes de la première action féminine du mouvement Chipko dans le village de Réni en 1974 - Wikicommons

L’éco féminisme, bien que concept occidental, va s’incarner ailleurs dans le monde avec notamment le mouvement Chipko en Inde, en avril 1973. 
Des villageois de la région du Garhwal (au Nord Est du sous-continent) s’opposaient à l’exploitation de leurs forêts, à des fins commerciales. Ils se mobilisèrent alors en enlaçant les arbres avec leurs bras, afin d’empêcher que ceux-ci soit coupés. Une action non-violente réussie, à laquelle participèrent massivement les femmes. 

Vandana Shiva, défenseure modèle de l’environnement ?

Ce mouvement a également été très suivi et soutenu par l’indienne Vandana Shiva : écologiste, écrivaine et féministe, celle-ci est pourtant mise en cause sur ses compétences et ses buts, en raison de sa posture jusqu'au-boutiste...

Elle défend entre autres, l’agriculture paysanne traditionnelle et le partage des semences avec la création d’une ferme biologique où celles-ci sont plantées, renouvelées et redistribuées aux paysans. Opposée à la construction de barrages, à toute recherche sur les OGM, elle s’attire régulièrement les foudres des industriels et des multinationales. 
Elle est aujourd’hui l’une des femmes les plus influentes dans le domaine environnemental, désignée par Forbes en 2010 comme l’une des sept féministes les plus puissantes du monde. Diplômée en philosophie des sciences, elle obtient le prix Nobel alternatif en 1993 pour « avoir placé les femmes et l’écologie eu cœur du discours sur le développement moderne »
Vandana Shiva à Turin, 2012. -Wikicommons
Vandana Shiva à Turin, 2012. -Wikicommons

Alors que la bourgeoisie indienne de l’époque dénigre les femmes des basses castes, la scientifique va démontrer que ces femmes peuvent contribuer largement à la préservation de la biodiversité. Dans une étude intitulée Staying Alive, Women Ecology and Survival in India, Vandana Shiva répertorie les tâches des hommes et des femmes, le nombre d’heures et les connaissances de chacun. Elle met alors en valeur l’expertise des femmes malgré leur illettrisme grâce à leur lien quotidien à la terre. Un combat déjà initié par son grand-père, Mukhtiar Singh, mort en 1956 d’une grève de la faim pour obtenir la création d’une école de filles à Duhai (Uttar Pradesh, Nord de l'Inde). 

Mais si Vandana Shiva est devenue une icône des questions environnementales sur la scène internationale, d’autres femmes dans l’ombre, commencent à se faire entendre. Ruth Buendia, une indigène péruvienne qui défend la communauté amazonienne a été couronnée du Prix Goldman pour l’environnement en 2014. Elle a participé à la COP20 à Lima cette année. Mais d’autres voix féminines émergeront encore. Elles sont attendues à Paris, en 2015. 

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