Terriennes

Colère des Marocaines contre les propos sexistes du Premier ministre

Manifestation des féministes marocaines le 24 juin 2014 à Rabat pour réclamer des excuses officielles suite aux propos sexistes du Premier ministres ©AFP
Manifestation des féministes marocaines le 24 juin 2014 à Rabat pour réclamer des excuses officielles suite aux propos sexistes du Premier ministres ©AFP

Près de 200 personnes ont manifesté devant le Parlement marocain, à Rabat, le mardi 24 juin 2014 pour dénoncer les propos sexistes du Premier ministre, ?Abdel-Ilah Benkiran? à l'égard des femmes actives au Maroc. Pourtant, la Constitution marocaine reconnaît depuis 2011 l'égalité homme-femme. Entretien avec Hanane Harrath, journaliste indépendante au Maroc.

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"Benkirane dégage"

"Les maisons sont éteintes depuis que les femmes en sont sorties pour travailler". Les propos publics du chef du gouvernement marocain, Abdelilah Benkirane, ont provoqué la colère des associations de défense des droits de l'Homme et des féministes au Maroc. 200 personnes, munies de casseroles, de cuillères et d'abat-jours, scandant des slogans "Benkirane, ça suffit!", "Benkirane dégage", "le Maroc n'est pas à toi!" devant le Parlement marocain le 24 juin 2014 à Rabat, ont exprimé leur indignation. Tous avaient répondu à l'appel de plusieurs associations de défense des Droits humains et féministes, dont la Coalition civile pour l'application de l'article 19 de la Constitution (texte qui garantit l'égalité homme-femme au Maroc).

"Sa vision rétrograde, nous ne l'accepterons jamais! Nous refusons cette humiliation de la part d'une personne qui considère les femmes comme des lustres de maison", a déclaré  l'ancienne ministre de la Famille, Nouzha Skalli. "Nous réclamons des excuses officielles depuis la tribune du Parlement, là-même où nos droits et notre dignité ont été atteints", a renchéri une autre militante, Latifa Jbabdi.

Les faits remontent au 17 juin 2014. Lors d'une allocution (vidéo en arabe) devant la Chambre des conseillers, le Premier ministre marocain, issu du Parti Justice et développement (formation islamiste) a déclaré vouloir remettre les femmes au foyer pour, selon lui, le bien de la famille et respecter le rôle sacré de la femme au sein du foyer :

"Les femmes qui travaillent ne trouvent plus le temps pour se consacrer à leurs enfants et à leurs familles" ; il faut donc "sacraliser leur place au foyer plutôt que de les traiter d'une manière condescendante car elles ont un rôle plus important à jouer dans les foyers familiaux qu'au sein des entreprises ou des administrations" . "Actuellement des enfants de 6 et 7 ans rentrent chez eux en trouvant une maison sans chaleur maternelle et doivent se débrouiller tout seuls en attendant tristement leur père et mère". "Vous qui êtes là, vous avez été éduqués dans des maisons où il y avait des lustres. Ces lustres étaient vos mères. Et ces lustres ont perdu de leur lumière (en travaillant)".


Des propos qui ont choqué une partie de la société marocaine et les féministes qui n'ont pas manqué de réagir immédiatement, en particulier sur les réseaux sociaux. Sous le mot-dièse (hashtag) #anamachitria ("je ne suis pas un lustre") accompagné souvent de photos détournées, les internautes se sont moqués du Premier ministre. D'autres associations féministes ont même appelé les femmes à arborer un ruban rouge pour exprimer leur désaccord à chaque fois que le chef du gouvernement tiens ce type de discours.

Le gouvernement n'a fait, à ce jour, aucune déclaration au sujet de la polémique autour de l'allocution du Premier ministre.

Pourquoi le chef du gouvernement a-t-il tenu ces propos dans un pays où pourtant la Constitution marocaine reconnaît l'égalité des sexes ? Éléments de réponse avec Hanane Harrath, journaliste indépendante au Maroc, et très intéressée sur par les problématiques de "genre".


“Le problème pour un pays comme le Maroc, ce n'est pas seulement les lois mais c'est aussi leur application.“

25.06.2014Propos recueillis par Sémiramis Ide
Hanane Harrath - juin 2014
Hanane Harrath - juin 2014
Le chef du gouvernement a tenu des propos sexistes à l'égard des femmes. Il est arrivé au pouvoir parce que son parti (Parti Justice et Développement, formation islamiste), conservateur et religieux a été largement élu par la population marocaine. Est-ce que ses propos n'illustreraient pas en réalité la pensée d'une large partie de la population marocaine ?

Son discours peut avoir un écho certain auprès d'une partie de la population qui reste très conservatrice. Mais attention, il y a une distinction à faire entre être conservateur et être islamiste. C'est une distinction que fait d'ailleurs Olivier Roy, le spécialiste des mouvements islamistes. Le conservateur s'occupe de la famille et de la mosquée. L'islamiste s'occupe de la politique. Donc, il y a une grande partie de la population marocaine qui, effectivement, est conservatrice dans le sens où elle cherche à préserver les fondements et les valeurs d'une société majoritairement musulmane. Mais, ça ne veut pas pour autant dire que la population est islamiste et qu'elle veut voir ces mêmes principes gérer la vie quotidienne ou le cadre juridique dans lesquels elle y vit. A mon avis, il a tenu ce genre de discours pour flatter une partie de cette population, renouer avec son assise électorale et avec le fondement de son discours politique.    

Dans le milieu rural, beaucoup de femmes marocaines travaillent pour subvenir aux besoins de leur famille …


Au Maroc, c'est très compliqué. Ce travail des femmes n'est pas forcément comptabilisé puisqu'il s'agit d'un travail effectué dans les champs ou autres. En réalité les comptages sont variés. Il peut être intégré comme du travail. Pour elles, il ne s'agit pas d'un emploi mais plutôt d'une occupation quotidienne. En fait, son allocution a plus eu un impact sur les femmes qualifiées qui travaillent et qui représentent 25% de la population active au Maroc. Et là, à mon avis, le discours est puissant puisqu'il n'évoque pas directement le travail des femmes, mais son impact sur la gestion de la famille. C'est en ça que ses propos sont scandaleux parce qu'?Abdel-Ilah Benkiran lie l'incapacité des femmes à gérer leur foyer au fait qu'elles travaillent ou l'impossibilité des femmes à se marier parce qu'elles privilégient le travail. Il s'attaque à une valeur fondamentale pour les gens conservateurs : la famille qui selon eux, est en déperdition parce que les femmes travailleraient. 

Il est vrai lorsqu'on regarde les chiffres du Haut Commissariat au plan au Maroc, que la part de femmes mariées qui travaillent est beaucoup plus faible que la part des femmes célibataires qui travaillent. Pour les femmes mariées, c'est autour de 24% contre 30% pour les femmes célibataires. Quand on dépasse les 25 ans, on passe à 46% des femmes de plus de 25 ans célibataires qui travaillent contre seulement 25 % pour les femmes mariées. Cela veut dire qu'au Maroc le fait de se marier et de devoir entretenir un foyer est un frein au travail des femmes*.

Ce discours, aussi scandaleux qu'il soit, peut être saisi par les féministes marocaines pour poser cette question parce qu'en réalité même s'il est vrai qu'il est  difficile de gérer les deux, c'est parce que l’État ne permet pas de fournir les moyens qui permettraient aux femmes de concilier la vie active et la gestion du foyer. Je ne dis pas par là qu'elles sont seules responsables de la gestion du foyer mais quand on compare à d'autres pays où il y a des des services à la petite enfance, des États qui proposent des services de garde des enfants, il y a l'éducation, etc. On n'a pas ça au Maroc. Les associations féministes  ne devraient pas seulement dénoncer le discours, mais plutôt saisir comme une opportunité, pour poser cette question là et dire "retroussez-vous les manches, donner les moyens aux femmes de pouvoir gérer les deux et ne pas sacrifier sa carrière professionnelle pour s'occuper de leur foyer parce qu'elles n'ont pas tous ces services à la petite enfance".

Et donc justement, ça serait pour vous un des moyens d'action des féministes contre ce type de propos par exemple ?

Exactement, je pense que la contestation pure et simple ne fera rien avancer parce qu'on est dans un pays qui est encore relativement conservateur. Et le chef du gouvernement le sait très bien. Il a placé tout son discours sur la question de la morale et pas du tout sur une vision rationnelle des choses. Il utilise des arguments religieux comme celui de dire "pourquoi vous ne laissez pas la femme remplir le rôle sacré que Dieu lui a assigné".
Au Maroc, c'est la meilleure manière de bloquer toute discussion. Quand on a un argument religieux, c'est un argument sacré et donc incontestable car automatiquement si on le conteste, on est profane. Du coup, si les féministes restent dans une réaction de dénonciation, il va leur dire qu'en fait elles sont profanes car elles sont contre cette règle sacrée. Il faut être plus intelligent que ça et ne pas s'arrêter à la contestation.

Il faudrait partir plutôt du principe que le travail des femmes les empêcherait de remplir ce rôle là parce que l’État ne leur offre pas les moyens de pouvoir concilier les deux. Idem sur le plan de l'égalité homme-femme parce que là encore, il parle de moral. Il utilise un argument religieux en disant qu'on ne peut pas faire de l'homme et de la femme des semblables. Là aussi, il a une approche religieuse des choses et pas du tout sociologique.

Mais ces propos faisant appel à un discours religieux pour ne pas être contesté, un cheikh marocain aussi l'avait utilisé à l'encontre d'un député de gauche qui demandait l'interdiction de la polygamie...

Absolument, c'était il y a quelques mois par un leader d'un des plus grands partis de gauche. Il y a quand même une grande réforme, vantée par tout le monde, qui a fait évoluer les choses. Mais, on est encore loin du compte. En effet, dans la Moudawana, la réforme du code du statut personnel, deux choses n'ont pas été changées : la polygamie et l'héritage. A l'époque, le roi, lui-même, Hassan II, avait dit, je ne peux pas permettre ce qui a été interdit et je ne peux pas rendre illicite ce qui est licite, c'est-à-dire, je ne peux pas permettre aux femmes d'hériter comme les hommes, alors que c'est interdit et je ne peux pas interdire la polygamie, alors qu'elle est autorisée. Ce sont vraiment deux points d'achoppements. Et puis le discours qu'a tenu le chef du gouvernement n'est pas incarné seulement par lui. Quand on regarde les discours de Bassma Hakaoui, qui est la ministre aux Affaires familiales et qui est aussi issue du PJD, ça fait longtemps qu'elle est dans un bras de fer permanent avec les associations féministes parce qu'elle a le même type de discours.

Est-ce que le gouvernement actuel a les moyens aujourd'hui de mettre en place une législation restrictive à l'encontre des femmes ?

Il y a une bataille en ce moment sur l'âge du mariage des mineures car les associations féministes demandent depuis longtemps qu'il soit élevé à l'âge de 18 ans.
Elles mènent un bras de fer sur ce sujet avec la ministre de la Femme, Basma Hakaoui et le ministre de la Justice (El Mostafa Ramid, ndlr), tous deux du même parti.

C'est une grosse loi qui fait l'objet de discussions houleuses en ce moment. Les deux ministres veulent maintenir l'âge minimum légal du mariage à 16 ans. Ils ont le pouvoir d'imposer leur vision des choses car ils sont au gouvernement. Dans le même temps, il y a l'opposition qui veille. Mais face aux islamistes, la gauche ne sait pas quoi faire de ce conservatisme social. La gauche, traditionnellement progressiste, a une vision détachée du cadre juridique de l'influence du religieux. La gauche marocaine d'il y a 40 ou 50 ans, n'existe plus aujourd'hui parce qu'il y a ce poids d'une société conservatrice. Ils ne savent pas allier le progressisme, qui est une des valeurs de la gauche, et le conservatisme social. C'est là le plus grand risque, c'est-à-dire qu'après le printemps arabe, le défi ce n'est pas celui des islamistes, le défi, c'est celui de la renaissance de la gauche qui tarde. On est en train de le voir dans beaucoup de pays tels que l’Égypte où les islamistes sont tombés et les militaires ont repris le pouvoir parce qu'il n'y avait pas de forces de gauche progressiste capable d'alternative. Je le vois ici au Maroc. Là se trouve l'enjeu des pays de la région.

Et donc les Marocaines ne seraient pas à l'abri d'un éventuel retour en arrière dans leurs droits dans un pays où pourtant la Constitution reconnait l'égalité entre les sexes  ?

Le problème pour un pays comme le Maroc, ce n'est pas seulement les lois mais c'est aussi leur application. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir un retour en arrière sur le plan juridique. Je pense que le Maroc est engagé sur une voie inverse depuis quelques années. Et pour le Maroc, c'est aussi un gage vis-à-vis de l'étranger, de ne pas être dans la régression mais au contraire de continuer le processus d'ouverture. En revanche, le vrai défi, c'est de mettre en application ce qui est écrit. Tout n'est pas complètement appliqué. Par exemple la Moudawana (le code du statut personnel qui a été réformé il y a plus de douze ans et qui a donné la possibilité aux femmes de demander le divorce, et a reconnu l'autorité parentale des deux parents, révolution en matière de divorce … ) n'est pas vraiment appliquée. Depuis que la Moudawana a été signée, il y a eu une explosion de mariages des mineures car les juges n'appliquent pas forcément ce qui est écrit dans la loi et qu'il suffit parfois de leur donner un peu d'argent aux juges, notamment en milieu rural, pour qu'ils n'appliquent pas la loi.

Les élections locales sont prévues en 2015. Est-ce que les propos du chef du gouvernement ne serait pas aussi un discours électoraliste ?

Bien sûr. Le gouvernement est aujourd'hui très décrié parce que traditionnellement les islamistes étaient les leaders de la contestation et de l'opposition au pouvoir. Ils ont finalement été intégrés au jeu politique et ils en ont accepté les règles. Ils ont accepté tous les décorums c'est-à-dire l'avis officiel. Donc, ils sont beaucoup décriés par les gens. On a l'impression qu'ils sont devenus comme les autres alors que depuis vingt ans, ils n'arrêtaient pas de décrier les autres. De temps en temps, ils ont besoin de passer par ce genre de discours pour revenir à leurs racines et flatter le conservatisme de la société. Effectivement, on est maintenant à quelques mois des municipales et le grand danger des islamistes c'est qu'ils sont toujours en campagne tout au long de l'année. Si vous allez dans les régions reculées, ils sont sur le terrain et font un travail de proximité. Ils sont toujours en campagne. 

* NDLR : Les chiffres représentant la part des femmes célibataires et mariées chez les femmes actives varient en fonction de leur provenance géographique (rural ou urbain). Selon Hanane Harrath, "le travail des femmes en milieu rural est comptabilisé par les organes institutionnels pour faire baisser les chiffres du chômage. Or, le chiffre des femmes mariées en milieu rural est plus élevé. Du coup, les comptabiliser comme femmes actives fait augmenter le nombre de femmes mariées actives. Mais d'autres organes considèrent que ce n'est pas vraiment un travail, que c'est une activité de femme au foyer (il n'y a pas de salaire, pas de couverture maladie, pas de cotisation retraite pour ces femmes et jeunes en milieu rural)". Selon le dernier rapport du Haut Commissariat au Plan au Maroc publié en décembre 2013, les femmes mariées constituent 57,7% des femmes actives contre 30,7% de femmes célibataires.

“Nous ne sommes pas des lustres“

25.06.2014JT TV5MONDE, 25 juin 2014
Notre correspondante Anna Ravix revient sur la manifestation du 24 juin qui réclamait les excuses officielles du Premier ministre.
“Nous ne sommes pas des lustres“