Collectionneuses d’art ou l’histoire d’une émancipation féminine

Trois collectionneuses : Isabella Stewart Gardner (portrait de John Singer Sargent, 1888), Gertrude Stein (portrait de Carl Van Vechten, 1934) et Agnès b. (©AFP; 2012)
Trois collectionneuses : Isabella Stewart Gardner (portrait de John Singer Sargent, 1888), Gertrude Stein (portrait de Carl Van Vechten, 1934) et Agnès b. (©AFP; 2012)

Riches veuves ou rentières, curieuses, cultivées, passionnées, elles sont collectionneuses d’art. Méconnues depuis la fin du XIXe siècle, ces femmes sont aujourd’hui reconnues pour leur expertise. L’historienne Julie Verlaine leur consacre un livre dans lequel l’auteure montre qu’à travers l’histoire de ces collectionneuses d’art, c’est aussi le récit de l’émancipation des femmes en Occident qui s’écrit. Entretien. 

dans
Invisibles. Les femmes et leurs collections sont longtemps passées inaperçues au yeux de la société, en Europe davantage qu’aux Etats-Unis ou des historiennes se sont déjà penchées sur les traces de leurs existences. Julie Verlaine, historienne et enseignante chercheuse à l’université Paris I, a voulu pallier cette lacune au travers de son ouvrage Femmes collectionneuses d’art et mécènes (Editions Hazan 2014).

Si l’auteure s’intéresse à la période allant de 1880 à nos jours, l’histoire des collectionneuses est bien antérieure : « La Renaissance, c’est le moment où se constituent les premières collections d’art, nous explique Julie Verlaine. J’aurais pu remonter à la Rome et à la Grèce antiques où existaient des villas meublées et ornées d’objets d’art. Mais c’est vraiment au XVIe siècle - et notamment en Italie - que l’on voit apparaître des collections privées. Ce sont souvent celles de souverains, qui servent l’image extérieure que ces hommes et ces femmes [de pouvoir, ndlr] donnent d’eux-mêmes d’amateurs avec un goût artistique affirmé et qui passent des commandes aux artistes. »

Portrait d'Isabelle d'Este, du Titien vers 1534-1536 © cc
Portrait d'Isabelle d'Este, du Titien vers 1534-1536 © cc
Parmi ces figures de collectionneurs, une femme se détache : la marquise de Mantoue, davantage connue sous le nom d’Isabelle d’Este. « Elle a servi de modèle à énormément de femmes les siècles suivants. Elle est idéalisée mais on peut historiquement défendre l’idée que c’est la première grande collectionneuse d’art des temps modernes », souligne Julie Verlaine.  

S'affranchir des codes sociaux
 
Pour elle comme pour d’autres après : Catherine de Médicis, Isabella Stewart Gardner, Nélie Jacquemart, Gertrude Stein, Peggy Guggenheim, Agnès b., … collectionner ne représente pas un passe temps futile et frivole. Toutes n’y trouvent pas une « activité de compensation » à défaut d’être une artiste ou un moyen de combler le « vide affectif » pour celles qui n’ont pu avoir des enfants, clichés habituellement galvaudés sur ces femmes. 

La plupart de celles qui sont présentées dans l’ouvrage de Julie Verlaine embrassent cette activité comme un « outil de singularisation, d’expression de soi et de légitimation sociale, et participent donc d’une stratégie de déploiement public de soi, de sa culture et de son goût », écrit Julie Verlaine. En d’autres termes, s’affranchir des conventions de la société occidentale pour s’émanciper et obtenir une reconnaissance sociale.

Mais leur démarche n’est pas seulement personnelle. Elle s’inscrit dans un souci de partage de la culture. De nombreux musées privés sont créés par des collectionneuses d’art comme la maison-musée à Boston d’Isabella Stewart Gardner, celle de Nélie Jacquemart à Paris, mais aussi le Museum of Modern Art (MoMA) et le Whitney Museum of American Art à New York qui voient le jour entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. Une période qui marque un tournant pour les collectionneuses comme nous l’explique Julie Verlaine dans l’entretien ci-dessous. 
Le Whitney Museum à New York © cc/Gryffindor
Le Whitney Museum à New York © cc/Gryffindor

“Les femmes sont ainsi sorties de l’espace privé où elles étaient confinées“

Entretien avec l'historienne Julie Verlaine

propos recueillis par Léa Baron

Julie Verlaine ©TV5MONDE
Julie Verlaine ©TV5MONDE
Pourquoi la fin du XIXe siècle marque-t-elle un tournant ? 

Julie Verlaine : C’est la transformation des sociétés occidentales. On passe d’une période aristocratique d’Ancien régime à une période industrielle. Cela a des influences sur la société en général. On passe des élites aristocratiques avec des privilèges, une fortune héréditaire et des titres à une société où les fortunes se font dans la finance, l’industrie. 

Ces nouvelles élites bourgeoises vont avoir besoin de justifier leur position sociale dominante et la culture va en être un moyen de justification. Beaucoup d’hommes, mais aussi des femmes, se lancent dans des collections d’art pour légitimer leur capital symbolique et pas seulement financier. Pour marquer son appartenance à l’élite, il est de bon ton d’avoir une collection d’art ou d’autres loisirs. 

Dans le même temps, de plus en plus de femmes se mettent à collectionner. D'abord, ce sont des femmes qui héritent d’une fortune que leur famille leur a transmise ou parce que leur mari est décédé. Ce sont des veuves pour beaucoup d’entre elles. Elles ont l’usage d’une fortune qu’elles vont utiliser pour acheter des objets ou des œuvres d’art. 

Il y a une correspondance entre la condition féminine en Occident et l’évolution de ces pratiques. Progressivement, on vote des lois dans les années 1880/1890 qui permettent aux femmes de gérer leur fortune, de posséder des biens ce qui était impossible avant juridiquement. Les femmes possèdent désormais de l’argent et peuvent en disposer librement. Cela a un effet d’entraînement sur des pratiques de collections. Et puis, quand on avance dans le XXe siècle, l’accès au travail, à des carrières qui permettent à certaines de gagner énormément d’argent, leur offre la possibilité d’avoir leur propre collection. 

Musée Jacquemart-André à Paris ©Chatsam-cc
Musée Jacquemart-André à Paris ©Chatsam-cc
Collectionner serait-il alors lié à l’émancipation des femmes ?

Un parallélisme très fort existe entre l’histoire des collectionneuses et celle des femmes en Occident. Dans cette société bourgeoise du XIXe siècle, collectionner pour une femme, reste un loisir attaché à l’espace domestique. 

On ne dit pas qu’elle collectionne, on dit qu’elle orne sa maison. Les femmes sont des décoratrices. Ce sont des objets plutôt décoratifs (vases, verreries, bibelots) que des beaux arts au sens très légitime du terme qu’elle rassemble. Mais progressivement, quand une valeur artistique est reconnue à cette collection et un goût de la collectionneuse, elle va sortir de la maison, être exposée, donnée à des musées, vendue aux enchères. 

Cela va permettre à des femmes de sortir de l’espace privé dans lequel elles sont, jusque-là, très confinées. A la fin du XIXe siècle, la collection devient un instrument d’émancipation car cela permet le contact avec l’espace de la cité, l’espace politique. 

Hélène Kröller-Müller, née en Allemagne et vivant aux Pays-Bas par exemple, se met à collectionner très tardivement. A 40 ans, elle découvre l’art, et à 45 ans, elle se met à en acheter. Elle se spécialise progressivement sur Van Gogh et une peinture très avant-gardiste. Le fait que ses peintures fassent l’objet d’un intérêt considérable de la part des historiens d’art, des marchands d’art, etc, la légitime elle-même - et non pas comme femme de, fille de - dans ses choix. Cela lui permet aussi de donner des conférences, d’écrire des livres, et donc d’avoir une vie publique qu’elle n’avait pas avant.

Intérieur de la salle Titien© Isabella Stewart Gardner Museum, Boston, MA, USA / Photo © Sean Dungan / Bridgeman Images
Intérieur de la salle Titien© Isabella Stewart Gardner Museum, Boston, MA, USA / Photo © Sean Dungan / Bridgeman Images
Quel rôle tiennent ces collectionneuses dans la vie culturelle occidentale ? 

Pour la génération de la fin du XIXe - début XXe, il y a un souci de la transmission et que cette collection, très personnelle dans un premier temps, soit accessible au public. 

Beaucoup de collectionneuses vont donner leurs œuvres à des musées, ouvrir leur propre maison plus ou moins transformée en musée comme celle d’Isabella Stewart Gardner  ou Nélie Jacquemart. La pensée de la diffusion de l’art dans la société est une caractéristique répandue parmi ces femmes. 

Elles ont un souci altruiste de partager ce qu’elles aiment au public.  Cela passe par la volonté d’éviter que la collection soit vendue aux enchères. Pour la majorité de ces femmes, la dispersion post mortem de leur collection aux enchères, c’est la négation de tout ce qu’elles ont fait. 

Alors, elles anticipent, écrivent des testaments dans lesquels tout est prévu pour que la collection soit préservée comme telle, qu’il y ait des fonds pour l’entretenir ainsi que le lieu où la collection va être exposée dans un souci de la postérité. 

Gertrude Stein à côté de son portrait photographiée par Man Ray ©CC
Gertrude Stein à côté de son portrait photographiée par Man Ray ©CC
Comment ces femmes si soucieuses de la transmission vont-elle progressivement sortir de l’ombre ? 

Les conventions bourgeoises engendraient une invisibilité sociale de ces collectionneuses. Il y a sans doute des centaines de femmes dont on n’a pas idée qu’elles étaient collectionneuses car à l’époque ce n’était pas jugé convenable de s’afficher comme telle. Un présupposé négatif existait sur cette pratique, considérée comme de la frivolité, dilapider de l’argent, sortir de son rang, ...

Après le début du XXe siècle, certaines d’entre elles vont avoir des comportements publics, s’inscrire dans l’avant-garde, dans la transgression, l’émancipation. Elles vont porter le flambeau, se rendre visibles. Gertrude Stein, Peggy Guggenheim font parties de ces grandes figures de femmes qui ne cachent absolument pas qu’elles collectionnent, soutiennent des artistes, tiennent salon. Leur activité publique va entraîner une plus grande visibilité des collectionneuses. 

Agnès B. en avril 2013 à Tokyo ©AFP
Agnès B. en avril 2013 à Tokyo ©AFP
Quelle place tiennent aujourd’hui les collectionneuses ?  

Il y a de grandes collectionneuses très médiatiques. Depuis 30 ans, la figure du collectionneur est très valorisée et quel que soit son genre.  

Beaucoup de collectionneuses sont dans l’ombre et souhaitent y rester car cela reste une pratique privée, discrète. Dans les enquêtes, on constate qu’il y a peu de femmes mais beaucoup fonctionnent en couple. L’attention médiatique s’attache peut-être davantage encore à la figure masculine qu’à la figure féminine. 
 
Qui sont aujourd’hui les grandes femmes collectionneuses ? 

J’en ai choisi quatre mais j’aurais pu en prendre une dizaine pour mon ouvrage. Agnès b. pour l’intérêt des femmes sur la photographie et la réflexion sur le corps. Patrizia Sandretto parce qu’elle a la volonté de créer une fondation et de montrer des œuvres tout en participant à la création par son soutien aux artistes. La Russe Tatiana Kolodzei (lien en anglais) prouve qu’il y a un élargissement géographique. On n’est plus occidentalo-centré pour la période contemporaine. Enfin l’Allemande Ingvild Goetz montre bien comment on peut devenir collectionneuse professionnelle. Cette femme galeriste a arrêté sa galerie pour commencer sa collection de manière très professionnelle. 

Avant, collectionner pouvait être un loisir discret et privé, là où maintenant on voit apparaître des figures de collectionneuses expertes. Leur collection représente le socle sur lequel elles s’appuient pour affirmer leur position, leur goût, leur choix d’artistes, et donc influencer aussi le marché de l’art. En fait du pouvoir culturel.

L'ouvrage de Julie Verlaine, paru aux Ed Hazan, 288 pages, 35 euros
L'ouvrage de Julie Verlaine, paru aux Ed Hazan, 288 pages, 35 euros