En marge de l'accord de paix entre les FARC et la Colombie, la psychologue Elsa Castañeda soigne les enfants de la guerre

Depuis plus de trente ans la Colombienne, Elsa Castañeda, oeuvre pour la reconnaissance des enfants en bas âge victimes de la guerre.
Depuis plus de trente ans la Colombienne, Elsa Castañeda, oeuvre pour la reconnaissance des enfants en bas âge victimes de la guerre.
Elsa Castañeda

Après la ratification des accords de paix entre la guérilla des Farc et le gouvernement colombien le 26 septembre 2016, le texte sera soumis à un référendum populaire le 2 octobre. L’après-guerre pourra commencer. Et la psychologue Elsa Castañeda poursuivra son labeur auprès des tout-petits : la reconstruction des victimes les plus fragiles d’un conflit qui dure depuis plus de cinquante ans. 

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Veste cintrée, cheveux mi- longs, regard bienveillant… Elsa Castañeda a entendu toutes les horreurs de la guerre de la bouche des plus fragiles : les enfants. Pourtant, à presque soixante ans elle n’a pas perdu espoir, au contraire : « La première génération qui vivra dans un pays en paix est en train de voir le jour».
 
C’est loin d’être un enthousiasme aveugle. Si la Colombie est en train de signer un accord de paix historique, résultat de quatre années intenses de négociations à La Havane, le pays a déjà connu d’autres processus de paix qui se sont soldés par un échec. De même, le président Santos, artisan de ces accords aux côtés des dirigeants des Farc, ne peut pas être réélu en 2018. Les conservateurs très opposés au texte signé avec la guérilla sont à l’affut.
 
Mais cette psychologue est habituée aux contextes politiques et sociaux extrêmes. D’ailleurs, elle n’a « jamais connu un pays en paix ». «La violence en Colombie a éclaté bien avant le conflit avec les guérillas, mon grand-père nous racontait les affrontements entre libéraux et conservateurs ».

Elsa Castañeda, fille de la guerre, psychologue pour la paix

Fille de la guerre, comme des millions de Colombiens, elle n’avait pas prévu de s’occuper des jeunes victimes de la violence : « J’avais commencé par des études d’économie mais ça ne me convenait pas. J’ai vite bifurqué vers la psychologie. Dès le début, j’ai travaillé avec les enfants et surtout les plus démunis en milieu rural [dépossédés de leurs terres, les paysans sont au cœur du conflit entre l’Etat et les Farc] ».
 
« C’est dans les années 90, quand les membres de l’Union patriotique (UP) ont commencé à être assassinés, que j’ai commencé à me spécialiser dans l’étude des 0 à 3 ans, poursuit-elle.  Ces enfants qui avaient perdu leurs parents avaient besoin d’un suivi particulier »
 
Ce parti politique de gauche a eu un tel succès face à la droite conservatrice que la plupart de ses membres a payé très cher cet affront et a été massacrée par des paramilitaires. Nombreux sont ceux qui ont demandé l’asile politique en France ou dans d’autres pays européens.

« J’ai commencé à prendre conscience du fait qu’on ignorait totalement la santé mentale des tout-petits. Un nourrisson qui était présent lors de la mort de ses parents doit être pris en charge. Même mes collègues universitaires ne faisaient pas la différence entre un enfant victime de la guerre, déplacé, et un enfant pauvre en zone rurale », rit (jaune) la spécialiste.

Prendre en charge « les citoyens invisibles »

La mission qu’elle s’est donnée depuis plus de trente ans est de faire reconnaître les enfants en bas âge victimes du conflit, dont les séquelles sont parfois imperceptibles pendant les premières années de vie : « Ce sont des citoyens invisibles. On rend très peu compte des conséquences que peuvent avoir les faits violents sur leur quotidien, sur leur personnalité et sur ce qu’ils deviendront plus tard ».
 
« La question qu’on doit se poser aujourd’hui c’est ‘comment reconstruire le tissu social avec des enfants qui gardent en mémoire les pires crimes’ ? », s’interroge-t-elle. Pendant des décennies « les politiques publiques ont complètement ignoré le problème ».

Les femmes et les enfants au coeur du conflit

Les FARC aujourd'hui réconciliées avec le gouvernement de  Bogota après plus de 50 ans de conflit, comptaient 17 000 combattants, dont 40% de femmes dans leurs rangs... sous une direction masculine. Malgré une revendication d'égalité entre les sexes les Farc auraient commis crimes sexuels et avortements forcés contre leurs partisanes, outre les enlèvements et autres actes de terreur à l'encontre des populations locales et des forces armées et politiques colombiennes... De nombreux enfants sont nés dans la clandestine, côté guérilleras comme côté prisonnières, comme celui de Clara Rojas, compagne d'infortune d'Ingrid Bétancourt en captivité, bébé qui lui avait été enlevé par ses geôliers avant de lui être rendu à sa libération.
Selon des chiffres officiels, en un demi siècle d’existence, le conflit colombien a fait 260.000 morts, 45.000 disparus, et 6 millions et demi de déplacés.

Pour montrer à son pays les ravages de la guerre sur les enfants, la chercheuse a dirigé de nombreuses enquêtes de terrain, d’abord en tant que directrice de l’Institut ibéro-américain de la première enfance et des Droits des enfants de l’Organisation des Etats Ibéro-americains (OEI) puis au sein de l’Alliance pour l’enfance (Alianza por la niñez).
 
Pour provoquer un électro choc, elle et ses équipes ont passé un an auprès des centaines d’enfants touchés par les déplacements forcés, la mort violente de leurs parents ou d’un proche, la mutilation à cause des bombes anti personnelles ou encore la destruction de leur propriété.
 
Tout a commencé à Bogotá, la capitale accueille des milliers de familles déplacées. Celui-ci s’est poursuivi à Medellín, épicentre de la violence, puis à Antioquía – un département très touché par toutes les problématiques de la guerre et ensuite dans quelques zones rurales plus reculées.

Ce sont les enfants eux-mêmes qui ont pu exprimer leur douleur en dessinant ou écrivant des contes basés sur leur histoire personnelle. Ces contes ont été animés et filmés. On peut les visionner en espagnol et écouter leur témoignage.
 

Nous ne sommes pas invisibles 2
Une fillette qui a perdu son père explique, par exemple, que « les méchants ça entre la nuit. » « Ce qui me manque le plus ce sont les chansons que me chantait mon papa. Nous avons dû quitter Cali [côte ouest] pour Bogotá », regrette-t-elle.

Au moins 400 000 enfants seraient concernés

En quelques lignes et en quelques traits cette petite raconte le drame qu’ont vécu environ 400 000 enfants de moins de 6 ans : un père tué par les paramilitaires, déplacement forcé et traumatisme durable.
 
« Ce conflit, comme beaucoup d’autres, se caractérise par le fait que les enfants apprennent à vivre en société en pleine guerre. Ils intègrent ce fait, ainsi que les deuils et les rancunes des adultes. Ils vivent la peur au ventre. Le défi est de surmonter cette peur ou de l’empêcher de bloquer leur développement. La douleur ne s’effacera jamais, mais ils peuvent apprendre à la gérer».
 
D’autant que, quand la tragédie survient, c’est d’abord leur univers d’enfants qui s’effondre : « Cela peut paraître anodin pour un adulte qui  doit surmonter un événement traumatisant. Mais les enfants souffrent énormément de la perte de leur espace de jeu ou encore de la perte d’un animal de compagnie».

Un petit garçon a mis en scène la mort de ses chevaux. Ils ont été tués par les paramilitaires qui ont attaqué le village. Un épisode très traumatisant pour lui. 
Un petit garçon a mis en scène la mort de ses chevaux. Ils ont été tués par les paramilitaires qui ont attaqué le village. Un épisode très traumatisant pour lui. 
OEI
Le travail d’accompagnement de cette population si spécifique commence à la maison. Les adultes ignorent bien souvent la souffrance de leurs enfants car eux-mêmes sont fragiles. La plupart des victimes se trouvent dans les zones rurales les plus pauvres, font partie des communautés indigènes, afro-colombiennes… 

Les enfants savent très bien qui sont les acteurs du conflit armé
« Les adultes croient souvent à tort que les enfants ne comprennent rien. Au contraire, ils savent pertinemment qui sont les acteurs du conflit armé et ils peuvent même identifier les auteurs des crimes subis. Quand une famille fait face à la violence, les parents pensent que les plus jeunes n’ont rien vu, n’ont rien senti parce qu’on les a cachés dans le placard. C’est faux, explique-t-elle. Il est donc important de les écouter et de recueillir leurs récits pour nourrir la mémoire historique. Il faut que plus tard ils puissent raconter la guerre».
 
Un petit garçon de 5 ans contribue déjà à l’écriture du triste récit national : «  Mon papa a dû se rendre à l’hôpital parce qu’il avait pris une balle dans la jambe. J’ai peur qu’on ne le tue. Si on le tue je vais être tout seul. On a quitté notre maison et on est parti à Bogotá. On n’arrive plus à dormir et il n’y a pas de rivière ici. Je n’aime plus mon chez moi »

Nous ne sommes pas invisibles
La mobilité constante de ces enfants rend leur prise en charge plus difficile. Parfois c’est le pur hasard qui alerte les professionnels. C’est ce qui s’est passé avec Martina, 2 ans. Dans son école, elle était apathique, n’aimait pas qu’on la touche et jouait toujours toute seule. Sa maîtresse croyait qu’elle était autiste.
 
« Mais elle ne présentait aucun trait lié à l’autisme, se souvient la psychologue. Elle habitait avec sa grand-mère dans un des quartiers de la capitale hébergeant des personnes déplacées. Tous les habitants de son village ont été tués. Il a fallu 48 heures pour s’occuper de tous les corps. Martina n’était qu’un bébé. Elle n’a pas pleuré, selon la grand-mère. Elle a été retrouvée accrochée à sa mère bien après la tuerie. Il a fallu au moins un an de suivi intense pour que cette petite fille aille mieux et qu’elle sorte de son mutisme ».
 
C’est ce silence assourdissant qui pèse sur la plupart des victimes : « Les orphelins ne disent rien. Il est donc indispensable de former les enseignants à observer les comportements qui peuvent indiquer un profond mal-être. Beaucoup le font déjà mais souvent le manque de moyens et connaissances les mène à faire un faux diagnostic : ils sont injustement catalogués comme des enfants problématiques ».

La psychologue choisit l'art pour aider ces enfants à surmonter la peur et à raconter l'indicible.
La psychologue choisit l'art pour aider ces enfants à surmonter la peur et à raconter l'indicible.
OEI
La prochaine étape est de les identifier et de les suivre comme il se doit. Depuis plus de dix ans, Elsa Castañeda est aux avant-postes pour garantir à tous les enfants du pays le respect de leurs droits. En 2005, elle a rédigé le texte qui déterminerait la politique du pays concernant les enfants en bas âge. A l’époque, ce texte très complet ignorait complètement les enfants de la guerre. Elle a encouragé les autorités à ajouter un paragraphe pour prendre en compte leurs besoins.

Ces quelques lignes ont été déterminantes pour la suite en devenant une loi sur l’enfance. Ce qui a permis à la psychologue de mener à bien ses programmes.  En 2011 entre en vigueur une loi sur les victimes (réparation, restitution des terres, suivi psycho-sociologique). Cette loi ne prend toujours pas en compte les 0 à 3 ans, mais elle sert de base pour la prochaine étape qui commence dès aujourd'hui.

« Il faut adapter tous ces mécanismes à une population qui ne peut pas se défendre. On travaille dessus. J’ai écrit le texte l’année dernière. On peut déjà se réjouir du fait que le pays a beaucoup fait pour les plus de six ans », nuance Elsa Castañeda qui pourra également s'appuyer sur une nouvelle loi intégrale sur l'enfance votée cette année allant dans le sens de son travail.

A La Havane, on a fait face à la complexité de la situation en Colombie
Les négociations à la Havane et les accords de paix auraient pu être le moment idoine d’accélérer le processus, d’autant que tout un chapitre est consacré aux victimes, à leur reconnaissance et aux réparations destinées à des milliers de personnes.

« A Cuba on a fait face à la complexité de la situation. Les accords de paix comprennent plusieurs points, pas un seul ne concerne exclusivement les enfants, en revanche 100% des enfants des zones les plus fragiles auront droit à une attention toute particulière. Ce qui est une vraie avancée. Mais malgré tous nos efforts, on n’a pas réussi à en faire une priorité parce que d’autres sujets comme la démobilisation des Farc, la non répétition de la violence, ont pris le dessus », soupire-t-elle.

On a tendance à avoir une idée manichéenne des combattants 
Malgré d’énormes efforts de diplomatie, des points de friction persistent entre les Farc et l’Etat colombien. Selon les accords, la guérilla doit rendre les enfants soldats. Le gouvernement estime qu’ils sont 500. Mais les Farc ont déjà déclaré qu’ils n’en rendront que 27 : « On a tendance à avoir une idée manichéenne des combattants. On pense qu’ils ne tombent pas amoureux, qu’ils ne fondent pas de familles. Pendant le temps des négociations, l’intensité des combats a diminué. Ils ont eu le temps de faire des enfants et de récupérer ceux qu’ils avaient confiés à des tiers pendant les pires moments des affrontements».

Et de poursuivre : «Ces enfants sont les enfants des soldats pour la plupart, ils ne vont pas y renoncer. Mais il faudra tout de même s’en occuper. Ce n’est pas anodin de grandir dans ces conditions ».
 

Trouver les enfants disparus 

Une autre problématique qui préoccupe au plus haut point la psychologue : « Il faut qu’on trouve des milliers d’enfants disparus. Lors des moments les plus critiques, les combattants ont confié leurs enfants à des 'familles de soutien'. Des familles très pauvres qui ont été par la suite des victimes de déplacement forcé. Ne pouvant pas subvenir aux besoins de ces enfants, ils ont été confiés à l’institution chargée de la protection de l’enfance».

Avec le temps, ils on été adoptés. Leurs familles ignorent complètement où ils sont et vont commencer à les chercher. L'équipe de la spécialiste pense qu'ils sont nombreux à avoir trouvé un nouveau foyer en Europe.

Elsa Castañeda voudrait s’inspirer de l’exemple des grand-mères de la Place de Mai. Ces Argentines qui se battent depuis des décennies pour retrouver les enfants volés de la dictature. La spécialiste milite pour la création d’une banque de données génétiques comme en Argentine : « La vérité et la réconciliation passe aussi par connaître ses origines ».


Cette psychologue qui fait avancer la cause des enfants victimes de la guerre sait que des décennies de travail l’attendent car « rare sont les petits dans ce pays qui n’ont pas été touchés par la violence ». Son sourire et un courage à toute épreuve l’accompagneront sans aucun doute dans cette bataille qu’elle mène au nom d’une paix durable.