Comment les femmes iraniennes résistent

Comme d'autres activistes, les femmes militantes iraniennes paient cher leur engagement depuis la réélection d'Ahmadinejad en juin 2009. Pourtant, elles ne renoncent pas et Internet est maintenant devenu un nouvel espace de militantisme. Analyse de Hanieh Ziaei, chercheure à l'Université d'Ottawa.

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« Dans les manifestations de juin 2009, quand les hommes reculaient, les femmes avançaient ! »

Hanieh Ziaei est née en Iran et parle le persan.
Hanieh Ziaei est née en Iran et parle le persan.
Peut-on dire qu'il y a des féministes en Iran ?

Ce n'est pas le terme qui convient. Je dirais que les Iraniennes sont humanistes avant d'être féministes. A contrario des féministes ailleurs, elles ne luttent pas uniquement pour une amélioration des conditions de vie des femmes ou l'égalité hommes-femmes, mais elles défendent des valeurs comme la liberté d'expression, la démocratie, l'amélioration des conditions de vie pour la société dans sa globalité.

Comment ces femmes sont-elles organisées ?

L'action collective la mieux organisée aujourd'hui c'est la campagne « un million de signatures », qui a pour objectif de changer la législation iranienne et de mettre fin aux discriminations législatives. Lancée en 2006, elle a son propre site internet et est reconnue à l'international. Cette initiative rassemble des femmes journalistes, juristes, avocates, écrivaines... Les autres mouvements de femmes ne sont pas institutionnalisés.

Le régime iranien a–t-il plus peur des femmes que d’autres activistes ?

Pour le gouvernement iranien, à partir du moment où un individu ou un groupe d'individus émet des critiques sur la politique ou la société, il est perçu comme une menace. Le gouvernement utilise l'argument de « sécurité nationale » pour pouvoir légitimer la répression. Diffuser des idées dans l'espace virtuel est donc aussi une menace. Le système de filtrage et de blocage des sites internet - en place depuis 2005 - a été intensifié depuis juin 2009 : Facebook, Gmail, You Tube, Hotmail, BBC, CNN, des chaînes de télévision iraniennes ... Enormément de sites sont censurés. mais les internautes trouvent le moyen de contourner cette censure. C'est le jeu du chat et de la souris.

Sont-elles réprimées plus fortement que d’autres activistes par le gouvernement iranien ?

Je pense que la répression est la même pour tous les acteurs sociaux. On a très peu de statistiques fiables puisqu'elles sont officielles : je ne sais pas aujourd'hui combien de femmes sont emprisonnées en Iran.

Ce qui est sûr, c'est que le gouvernement semble avoir peur des Iraniennes, surtout quand elles sont éduquées et actives. Par exemple, il y a plus d'étudiantes que d'étudiants dans les universités aujourd'hui. Les autorités ont choisi de mettre des quotas de femmes à l'entrée des universités, afin de réduire ce nombre. 

(© Omid-e-Mehr)
(© Omid-e-Mehr)
Quels sont leurs moyens d'expression ?

Réprimées, limitées dans leur mode d'action, les Iraniennes ont trouvé d'autres voies pour s'exprimer en s'appropriant l'espace virtuel comme outil d'expression et de résistance.
En 2003-2004, des femmes activistes et militantes ont commencé à créer un réseau en ligne en lançant leurs blogs. Cependant c'est impossible de vous donner le chiffre exact des femmes iraniennes dans l'espace virtuel. La seule étude de genre existant sur ce thème est basée sur les blogueurs iraniens expatriés (PDF) et date de 2008, et on voit qu'il y a parmi eux 35% de femmes, ce qui est important.

Certains blogs peuvent êtres qualifiés de féministes, comme Nesvan. C'est un blog collectif tenu par trois blogueuses. Elles parlent ouvertement de politique, des comportements masculins, de sexualité, bref des sujets complètement tabous dont on ne peut débattre nulle part dans l'espace public iranien.

Les femmes ont-elles abandonné l'espace public au profit de l'espace virtuel ?

Non, elles continuent à manifester dans la rue. Par exemple, en juin 2009, les femmes ont participé à la contestation anti-Ahmadinejad. Très souvent, elles étaient à l'avant-scène du mouvement vert (la contestation contre le président et ses soutiens, ndlr), ce qui est une belle preuve de courage. Conscientes de la forte répression, elles n'hésitent pas à aller sur le terrain. Si leurs collègues masculins reculaient, elles avançaient. Elle sont aussi très créatives : par exemple, quand les pancartes et affiches sont interdites, elles écrivent les slogans sur leur foulard !

Vous parlez de « résistance créative » également sur Internet...

C'est devenu le lieu de la création « underground ». Des artistes femmes utilisent You Tube pour diffuser leur créativité et faire circuler des clips vidéos. Je pense par exemple à la rappeuse iranienne Say Skye. Elle se définit comme lesbienne et féministe. Evidemment il n'y a pas de place pour elle dans la société iranienne. Elle est en exil au Canada. Via le web, elle s'exprime et critique la société iranienne.

Plus largement, il y a aujourd'hui, à travers l'espace virtuel, la création de ce qu'on appelle en sociologie une identité collective : les gens se contactent et interagissent, ce qui donne naissance à un esprit de cohésion et de solidarité. Les nouvelles technologies ont renforcé l'échange d'information.