Terriennes

"Vivre en Arabie saoudite en étant femme, journaliste et mère", Clarence Rodriguez

©Maghreb Orient Express

La journaliste Clarence Rodriguez raconte dans un blog sa vie en Arabie saoudite où elle habite depuis 11 ans. Une manière de faire comprendre aux lecteurs les contraintes, les difficultés mais aussi les avancées éprouvées par les femmes dans ce royaume ultra-conservateur. Avec ses soubresauts comme la pétition lancée fin septembre 2016 en vue d'abolir la tutelle des hommes. Rencontre avec une éclaireuse

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"De nombreux amis, confrères et consoeurs me demandent comment je peux vivre en Arabie saoudite en étant une femme, une mère et une journaliste", racontait-elle sur le plateau du magazine Maghreb Orient Express sur TV5MONDE.

Clarence Rodriguez a donc décidé de leur apporter des réponses au travers d'un blog hébergé par nos confrères du Huffington Post. Elle y raconte sa vie en Arabie saoudite au travers d'un prisme, celui des femmes. Parce qu'elle en est une, parce qu'elle affronte au quotidien les contraintes qui leur sont imposées, elle porte leur voix dans les médias français. Pour raconter aussi "de l'intérieur" la vie dans ce pays régi par la charia, la loi islamique, dans son versant le plus rigoriste. 

Depuis onze ans, que la journaliste - correspondante, entre autres, de TV5MONDE et RFI -  vit dans ce pays, elle a dû en adopter les us et coutumes au risque de se faire expulser, ou même de se mettre en danger. "Quand je débarque à Riyad je sais que je vais vivre une autre vie. Je vais devoir remettre à l’abaya (longue robe noire, ndlr). Si je veux déjeuner avec un confrère ou un ami, en France, c’est banal. Ici, c’est compliqué. Je peux être considérée comme une prostituée", nous explique-t-elle. Si elle avait été arrêtée, la sanction aurait été grave écrit-elle sur ton blog. 

« Au début, lors des premiers mois, j'ai eu l'occasion d'interviewer des hommes pour des reportages radio ou télévisés, transgressant involontairement la règle de la non-mixité. J'oubliais tout simplement que c'était interdit. J'ai compris quelques années après que j'avais pris un risque inconsidéré. Un ami saoudien m'a expliqué que j'aurais pu être arrêtée par la Mottawa, ou police religieuse, et être considérée comme une prostituée, et l'homme interviewé, un proxénète. Sanctions ? Direction case prison et expulsion du pays. »
> Onze ans de la vie d'une femme française en Arabie Saoudite

La plus grosse contrainte, pour elle : ne pas pouvoir conduire. Interdiction unique au monde. "Je suis obligée de faire appel à une compagnie de chauffeurs qui emmène mes enfants à l’école et que j’utilise pour me déplacer. Cela complique le moindre déplacement des femmes". Cette règle devient contraignante pour les hommes et onéreuse pour les familles saoudiennes dans un contexte économique difficile.

"Autrefois, seul le salaire d’un homme était suffisant, explique Clarence Rodriguez. Mais tout a augmenté ici, donc ce n’est plus assez . Les femmes vont être contraintes de travailler...et peut-être de conduire ! Les hommes en ont marre de jouer les chauffeurs et un chauffeurs privés, ça coûte cher.

Des journalistes saoudiennes lors d'une conférence de presse entre le secrétaire d'Etat américain John Kerry et le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir le 23 janvier 2016.
Des journalistes saoudiennes lors d'une conférence de presse entre le secrétaire d'Etat américain John Kerry et le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir le 23 janvier 2016.
©AP Photo/Jacquelyn Martin


La journaliste en est sûre, "cette mutation économique va avoir un impact plutôt favorable pour les femmes en matière de libération sociale et sociétale. Les libérations légales et administratives devront suivre." 
 

Inféodées à un homme

Car la femme en Arabie saoudite n'a pas d'existence propre. Elle dépend entièrement de son mari, père, oncle, neveu voire fils. Inféodées à un homme, vivant sous leur tutelle. Les Saoudiennes ont lancé une pétition sur les réseaux sociaux dans laquelle elle demande au roi Salmane d'abolir ce système de tutelle qui les contraint à obtenir l'autorisation d'un homme pour se faire soigner, travailler, voyager, obtenir un passeport et étudier. 

Sur son blog, Clarence Rodriguez montre comment elles est habillée chez elle (à gauche) et lorsqu'elle sort dans le rue vêtue de son abaya (à droite). 
Sur son blog, Clarence Rodriguez montre comment elles est habillée chez elle (à gauche) et lorsqu'elle sort dans le rue vêtue de son abaya (à droite). 
©Clarence Rodriguez


Cette pétition appelle à ce que les 10 millions de femmes du royaume soient traitées comme "des citoyens à part entière" et que soit fixé "un âge (...) à partir duquel elles sont adultes et responsables de leurs propres actes", a précisé l'activiste Aziza Youssef qui a lancé cette pétition avec Suraya Ahmed Al Homaid, membre de la Choura (sorte de parlement) et représentante pendant 30 ans de l’Arabie saoudite aux Nations unies. Le texte a déjà recueilli plus des dizaines de milliers de signatures et sera remis au roi. 
 

De Women2drive à #stopenslavingsaudiwomen 

D'autres campagnes ont eu cours auparavant pour l'émancipation des femmes, notamment pour la conduite de véhicules avec Women2drive.

Mais la nouveauté de cette pétition, c'est qu'elle est soutenue par les hommes. "En 11 ans, je me rends compte que les femmes sont plus véhémentes et beaucoup plus visibles sur les réseaux sociaux, observe la journaliste française. Elles étaient seules avant. Mais cette fois, elles sont aidées et soutenues par les hommes qui prennent plus de risques qu’avant. Et ça, c’est nouveau. Avant, ils n’osaient pas. Là je me rends compte que les choses sont en train d’avancer. La société saoudienne est en train de changer, d’évoluer parce qu’elle n’a pas le choix avec la crise économique qu’elle traverse aujourd’hui.

La pétition s'est répandue sur les réseaux sociaux au travers des mots-clés : #EndMaleGuardianship  (Arrêtez la tutelle des hommes) #stopenslavingsaudiwomen (Stop à l'esclavage des femmes) créés par l'ONG Human Rights Watch qui a lancé l'été dernier une campagne de lutte contre la tutelle en Arabie saoudite. 

©Human Rights Watch


Le pays a pourtant promis de mettre fin à cette soumission des femmes, à deux reprises en 2009 et 2013 devant le conseil des droits de l'homme de l'ONU. En vain. 

Plus de femmes au travail

Pourtant les choses bougent. Comme le suggère Clarence Rodriguez, le pays devra impliquer davantage les femmes pour pallier les carences économiques. C'est apparemment ce que projette le plan "Vision 2030", annoncé en avril 2016 par le vice-prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane pour diversifier l'économie saoudienne afin de réduire la dépendance au pétrole dont les prix chutent. "La part des femmes sur le marché de l'emploi devrait passer de 23% à 28% en 2020", relèvent nos confrères de l'AFP. 

En 2013, le roi Abdallah avait nommé 30 femmes au conseil de la Choura. En 2015, les Saoudiennes ont pu voter et se porter candidates aux élections municipales pour la première fois de leur histoire.

► Notre article : Saoudiennes et fières de l'être

Des avancées réclamées, certes, par une minorité de femmes. Mais c'est aussi grâce à elles, souligne Clarence Rodriguez que les autres peuvent "vendre de la lingerie, des produits cosmétiques ou être caissières..."

Pas question non plus de les victimiser ou de leur donner des leçons. "Elles me disent qu’elles n’ont pas besoin de recevoir des leçons des Occidentales parce qu’elles connaissent leurs traditions, souligne Clarence Rodriguez. Elles ont leurs propres règles et nous ne pouvons pas leur imposer notre vision. Mais ces femmes sont en train d’avancer. Elles sont en train de prendre une place qu’elles n’avaient pas ces derniers années.

Aujourd'hui, les Saoudiennes font preuve de pugnacité pour faire avancer leurs droits, exister en tant qu'être humain indépendant. Alors comme le lançait la journaliste sur le plateau de TV5MONDE : "Action messieurs !