Contrairement aux anges, malheureusement les métiers gardent un sexe bien marqué

Samantha Cristoforetti, profession astronaute, à droite, en compagnie de ses deux collègues, le russe Anton Shkaplerov (au centre) et Terry Virts, tout à fait à gauche...
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AP

«Les métiers ont-ils un sexe ? » Non, estime Françoise Vouillot dans un nouvel ouvrage. C'est nous qui fabriquons les compétences sexuées. Mais dans le cerveau des filles et des garçons, il n'y a aucune différence.

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Les métiers n'ont pas de sexe. Voici le message principal de Françoise Vouillot. Docteure en psychologie et membre du Laboratoire de L'Égalité, elle étudie cette question depuis longtemps. Aujourd'hui seules 12% des professions sont mixtes : « Aux hommes, la production et l’ingénierie, aux femmes, l’éducation, la santé, le social. Existerait-il des métiers plutôt féminins ou plutôt masculins ? Filles et garçons auraient-ils des aptitudes spécifiques qui les orienteraient "naturellement" vers des professions différentes ? » se demande-t-elle dans "Les métiers ont-ils un sexe ?", publié aux Editions Belin.

En partenariat avec le Laboratoire de l'égalité, cette maison d’édition, spécialisée dans les ouvrages scolaires, a lancé une toute nouvelle collection sous le nom de "Égale à égal" en mars 2014. L’objectif est d’attirer l'attention du grand public sur les questions d'égalité professionnelle et de stéréotypes.

Le 10 février 2015, le livre était présenté à l’Institut d’études politiques de Paris, Sciences Po, table ronde organisée par le Laboratoire de l'égalité en partenariat avec PRÉSAGE (Programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre) dans le cadre de la présentation du nouveaulivre. Au programme des échanges : les enjeux de la mixité sur le marché du travail et les solution possibles pour favoriser une meilleure répartition des femmes et des hommes au sein de toutes les professions.

L’Etat doit donner l’exemple


Un objectif difficile à atteindre, il faudrait commencer dès la toute petite enfance, or, on a vu la bataille homérique qui a divisé la France autour de l’introduction d’une éducation non sexuée dès l’école maternelle. 

Françoise Milewski, coresponsable du programme PRESAGE, responsable du groupe de recherche "Genre, emploi et politiques publiques", membre de l'observatoire de la partie et du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle, se lamente : « Il n’est plus admissible que les femmes ne représentent que 13,8 % des emplois de direction décidés par le gouvernement, ni que les administrations centrales fassent moins d’efforts que les autres services. Quel obstacle y a-t-il à augmenter franchement et très vite ce pourcentage ? À l’État de donner l’exemple, en attendant une loi pour l’ensemble des emplois des fonctions publiques. Ce serait la preuve d’une volonté effective de mettre en œuvre l’égalité professionnelle » 



La maison, lieu premier de l’inégalité
Dans le privé, les occupations semblent toujours réservées à l’un ou l’autre sexe. Cela voudrait-il dire que les enfant s'orientent naturellement ou qu'il existe une pression invisible dans son choix ? On intègre ainsi très tôt les rôles et les stéréotypes de la hiérarchisation et les inégalités des sexes.


Dans les années cinquante, quand les appareils ménagers "libéraient" les femmes...
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Wikicommons



Françoise Vouillot résume : dès qu'un bébé naît, il est éduqué en fonction de son sexe. La famille n'est pas aussi innocente que l'on pourrait supposer. C'est elle qui définit ce qu’est être fille ou garçon : « Très tôt, les enfants ont ces idées toutes faites en tête. Ils s'en imprègnent et vont même les véhiculer. En manifestant tel goût, tel intérêt, ils alimentent les stéréotypes. Les parents n'ont pas toujours conscience  des conséquences ultérieures de la division sexuée de l'orientation en matière d'insertion professionnelle. Une enquête menée pour le ministère de l'Education montre que sur douze critères déterminants dans l'orientation, ils classent le "sexe de l'élève" en avant-dernière position. À cette cécité familiale s'ajoute la volonté de permettre à l'enfant de choisir librement son orientation. Ce souci louable a pour effet de laisser les jeunes aux prises avec les normes et stéréotypes de sexe. Il en résulte des conduites d'auto-sélection, mais aussi d'autocensure : des formations et des professions sont difficilement envisageables, voire impossibles à évoquer quand on est une fille ou un garçon. La liberté ne rend pas forcément libre ».

Petites discriminations entre amis
Le processus de socialisation - la  famille, l'école, les médias – accompagné de ses incessantes toutes petites discriminations, nous gave de règles qui déterminent les filles à se conformer au féminin et les garçons au masculin.



Par exemple, les garçons ne pensent pas aux études littéraires, parce qu'on leur a laissé entendre que c'était « pour les filles ». Pourtant, jusque dans les années 1960, les humanités (littérature, latin, grec, philosophie) étaient surtout pratiquées par les hommes.

L'élite n'était pas formée à polytechnique, les mathématiques étaient alors méprisées. C'est avec le développement des technologies et de leur place dans l'économie que les sciences « dures » sont devenues des savoirs élitistes et sélectifs, investies par les garçons.

Françoise Vouillot affirme :

« Souvent convaincus que les garçons sont meilleurs en maths, ils ont tendance à surestimer leur réussite dans cette matière. Le même phénomène s'observe à l'avantage des filles en français ».



Et l'auteure cite Nicole Mosconi, chercheure en sciences de l'éducation qui disait déjà voilà plus de 15 ans : 

« Les attentes des enseignants-es peuvent avoir un effet de 'prophéties auto-réalisatrices'. Forgées sur les stéréotypes de sexe, elles ont de forte chances de renforcer chez les élèves des façons d'être conformes à ces stéréotypes ».

L'avenir n'est pas si noir

Cependant, l'avenir n'est pas aussi noir qu'on a tendance à le présenter. Si on regarde en arrière les dernières décennies, plein de métiers masculins se sont féminisés. Des policiers, des médecins, des juges et même des ingénieurs sont de plus en plus souvent des femmes. La société française a progressé très fortement, même si elle ne rattrape pas encore les pays scandinaves ou les États-Unis, la Russie, ou l'Allemagne en raison de traits économiques, historiques, culturels, spécifiques à la France.



« Nous pouvons être chacun-e à notre niveau, à l'école, au travail, à la maison et dans tous les aspects de la vie sociale, des acteurs-rices du changement. Hommes et femmes au quotidien peuvent mettre en œuvre des 'microrésistance' avec cette résolution pour consigne : 'les stéréotypes de sexe, ça ne passera pas par moi!'  Parce que les métiers n'ont pas de sexe, agissons pour la mixité des métiers, c'est-à-dire plus de liberté et plus d'égalité pour toutes et tous ! »

,  conclut l’auteure de ce petit bréviaire à diffuser largement.

Des infirmières, "profession de femmes" dans un hôpital de Cleveland (Midwest) aux Etats-Unis
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AP
Stéréotypes, ça bouge… très doucement

Selon une étude commandée par l’entreprise SARENZA (chef de file de la vente de chaussures sur Internet), à  l'Institut de sondages Harris Interactive  et menée en février 2015 auprès de près de 500 hommes de 18 ans et plus, les Français semblent avoir accompli des pas de géant vers l’égalité des genres. Mais à y regarder de plus près, les clichés ont tout de même la vie dure…

Si 95% des hommes sont prêts à confier leur voiture à une garagiste

94% à élire une femme Présidente de la République

65%  à devenir homme au foyer
88 % à penser que l’école devrait inciter à plus de mixité dans le choix des filières scolaires…
Mais :
Ils ne sont que 23% des hommes prêts à quitter leur poste pour suivre la mutation de leurs compagnes
Ils ne sont en réalité que 1,5% à être effectivement homme au foyer
Et ils sont toujours très nombreux à estimer que infirmière est un métier difficile à conjuguer au masculin… tout comme puéricultrice, assistante maternelle, sage-femme ou secrétaire et assistante de direction.