Terriennes

Cop21 : les femmes en marge des résolutions sur le climat

Une Bangladeshie marche sur une digue construite à la hâte sur l’île de Bhola pour contenir la rivière Meghna et la baie du Bengale. Le Bangladesh est l’un des Etats frappés de plein fouet par les catastrophes climatiques<br />
Une Bangladeshie marche sur une digue construite à la hâte sur l’île de Bhola pour contenir la rivière Meghna et la baie du Bengale. Le Bangladesh est l’un des Etats frappés de plein fouet par les catastrophes climatiques
AP Photo/Shahria Sharmin

Les femmes représentent plus de la moitié de l’humanité… et 70% des terriens les plus pauvres. Premières victimes du changement climatique, mais aussi actrices incontournables pour inverser la tendance, elles restent encore trop écartées des instances de décision. Ce que dénoncent de nombreuses organisations féministes et environnementales, qui font entendre leurs voix à la COP21 de Paris, en décembre 2015.

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La solution contre le dépérissement de la planète terre ? Les femmes ! Cela ne fait aucun doute pour les intervenantes de la « 33e causerie » sur les femmes et le climat au centre de l’égalité femmes-hommes Hubertine Auclert à Paris, ou au Grand Palais, au coeur de la capitale aussi, lors du colloque « Femmes et Environnement » de la fondation RAJA. Deux événements qui ont tenté
de replacer la contribution des femmes pour le climat à travers le monde dans les débats de la COP21... mais trop loin de la COP21.

Alors que la conférence mondiale s’achève vendredi 11 décembre 2015, la grande question est de savoir si, enfin, le rôle des femmes dans la lutte contre le réchauffement climatique sera reconnu à sa juste valeur, comme cela était annoncé par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et président de la Conférence.

Pour l’instant, ce n’est pas gagné. Qu’il est difficile pour les femmes, en large minorité à Paris – comme l’a parfaitement illustré la photo officielle des 150 chefs d’Etats présents à la Cop21 où l’on comptait les femmes sur les doigts de la main – d’accéder et de se faire entendre à tous les niveaux de concertations et de négociations.
 

Hindou Oumarou Ibrahim, coordinatrice de l’association des femmes peules autochtones du Tchad, s'indigne au Grand Palais (Paris) de la place minuscule accordée aux questions de genre lors de la COP21.
Hindou Oumarou Ibrahim, coordinatrice de l’association des femmes peules autochtones du Tchad, s'indigne au Grand Palais (Paris) de la place minuscule accordée aux questions de genre lors de la COP21.
© Marion Chastain


Dans les « points focaux » par exemple, qui servent de relais d’information avec le secrétariat de la Convention : « Je ne connais qu’une seule femme, une Sénégalaise, qui fait partie d’un point focal depuis un an », s’indigne Hindou Oumarou Ibrahim, coordinatrice de l’association des femmes peules autochtones du Tchad, invitée au Grand Palais.
 

Tout comme dans les délégations, où les femmes prennent rarement la parole et n’ont quasiment aucun pouvoir décisionnaire. « Comment peuvent-elles contribuer au plus haut niveau de la décision politique du changement climatique dans le monde ? », s’interroge Anne Barré, co-présidente de l’association WECF (Woman in Europe for a Common Future), intervenante au centre Hubertine Auclert. Alors que les femmes sont pourtant davantage concernées que les hommes par le dérèglement climatique, en tant que victimes et actrices du climat.
 

En première ligne au Sud face au climat…


« Une double injustice » pour Marie-Annick Bourdin, représentante du Haut Conseil à l’Egalité Femmes-hommes – coauteure du rapport « Les femmes, actrices de la lutte contre le dérèglement climatique » (septembre 2015) – lorsqu’elle évoque le sort des femmes des pays du Sud au centre Hubertine Auclert. En plus d’être précarisées, elles subissent de plein fouet les effets du réchauffement climatique au quotidien – inondations, sécheresse, désertification, conflits – dans la partie du monde la moins émettrice de gaz à effet de serre. « Par exemple, le continent africain n’est responsable que de 4% de ces émissions », précise Marie-Annick Bourdin.
 

Les femmes ont 14% plus de risques que les hommes de mourir dans ces catastrophes
Danièle Marcovici

Par ailleurs, le rôle social assigné à ces femmes – s’occuper du foyer, de l’éducation des enfants et des soins, du « care » – les expose davantage lors de catastrophes générées par le dérèglement climatique. Avant de pouvoir se déplacer, les femmes doivent s’occuper des personnes âgées, handicapées, et de leurs enfants. Une implication qui contribue à augmenter leur surmortalité. Sans oublier l’illettrisme et l’absence d’accès aux systèmes d’alerte et de prévention précoce. « Les femmes ont 14% plus de risques de mourir dans ces catastrophes », précise Danièle Marcovici, présidente de la fondation RAJA, lors de son discours d’ouverture au Grand Palais.

Une situation qui ne s’arrange guère, pour ces femmes sinistrées, lorsqu’elles arrivent dans les camps de réfugiés où les attendent extrême instabilité et insécurité, violences, harcèlements et viols.
 

Les Européennes ne sont pas épargnées par le climat

 

En Europe, les femmes aussi sont les plus touchées par le climat, sans être les premières responsables du dérèglement. D’ailleurs la « précarité énergétique » - habitat dégradé, difficulté de mobilité, prix des ressources – concerne avant tout les femmes, en milieu urbain et rural, qui constituent les « ménages » les plus pauvres. « C’est pour cela qu’on se bat pour une justice climatique », explique Yveline Nicolas de l’association Adéquations, membre du groupe Genre et justice climatique. « Il s’agit de rétablir l’équilibre en apportant plus d’aides et de soutien à ces femmes victimes, pourtant porteuses d’une moindre empreinte écologique en moyenne que les hommes. »

Mais si les femmes vivant au Europe émettent moins des gaz à effet de serre sur la planète, « ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons », ajoute Yveline Nicolas. « Par exemple, en termes de mobilité, les femmes utilisent beaucoup plus les transports en commun que les hommes parce qu’elles sont moins propriétaires de voitures, par manque de moyens financiers. »
 

Dans la vraie vie, ce sont les femmes qui ‘font’
Corinne Lepage

Restaurer la fertilité des terres grâce à une agriculture durable peu gourmande en eau, fabriquer des foyers de cuisson réduisant la consommation de bois et de charbon et donc la déforestation, protéger la biodiversité grâce à des connaissances et des savoir-faire traditionnels. Les femmes regorgent de réponses concrètes et d’innovations pour s’adapter au climat à leur échelle, mais manquent clairement de soutien. « Dans la vraie vie, ce sont les femmes qui ‘font’. Il faut donc leur donner des moyens matériels et techniques pour mener à bien les projets de développement », explique Corrine Lepage, présidente internationale de WECF au colloque « Femmes et Environnement ».

Penser l'environnement, local et global


Pour l’organisation internationale CARE, représentée au Grand Palais par Philippe Lévèque, directeur général France et seul intervenant masculin du colloque, il faut aussi penser global. En premier, reconsidérer la dimension même du « genre ». Une question qui est systématiquement associée aux programmes de l’ONG, mais qui reste insuffisante pour le directeur. « On utilise la question du genre ou de la femme uniquement comme un instrument pour remplir les conditions d’un programme de développement, et pas comme une fin en soi. Ce qui pose problème pour changer les rapports de forces entre les hommes et les femmes. Il est pourtant essentiel de travailler ensemble », explique-t-il. Une bataille qui ne va pas de soi non plus dans les propres équipes de l’organisation. « À travers le monde, les bureaux sont souvent dirigés par des hommes. Le travail doit se faire aussi chez nous ».

Philippe Lévèque, directeur général France de l'ong Care propose une approche global où l'on associerait genre, éducation, environnement.
Philippe Lévèque, directeur général France de l'ong Care propose une approche global où l'on associerait genre, éducation, environnement.
© Marion Chastain

Philippe Lévèque défend aussi l’idée d’une désectorisation des programmes de développement contre le réchauffement climatique. « Si on veut vraiment changer la tendance, il ne faut traiter ensemble les projets pour les femmes et l’accès à l’eau, l’éducation primaire, la santé, la reproduction, les financements, etc... »   

Cette COP21 sera-t-elle enfin la première conférence mondiale sur le climat à placer les femmes comme actrices incontournable du développement durable ? Maria-Noel VAEZA, directrice des programmes d’ONU Femmes, invitée au Grand Palais, y croit. « Je suis très confiante. Nous essayons au maximum de faire reconnaître le droit du genre dans l’article 2 qui lui est consacré. Et nous espérons partir de Paris sachant les femmes au cœur de ce nouvel accord mondial. »

L’histoire du climat est celle de l’humanité
Hindou Oumarou Ibrahim

Hindou Oumarou Ibrahim est quant à elle déjà déçue. « Comment le genre peut-il faire l’objet d’un seul article ? », demande-t-elle. « C’est une question transversale. Car tout le monde est concerné par le changement climatique, les femmes et les hommes confondus ». Avant de conclure : « Il est grand temps que les ‘cravates’ y réfléchissent vraiment ! Car l’histoire du changement climatique n’est pas une question de gestion financière, ni de pouvoir, ni de politique. C’est l’histoire de l’humanité. »