Terriennes

A corps et à cris

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Au centre de cette chronique de rentrée : la question du genre. Genre humain ou animal, genre sexuel aussi qui renvoie à la question de l'identité et de sa définition. La France a longtemps considéré la question du genre comme plus culturelle que politique. Elle a pourtant dû reconsidérer sa position sous la pression de lobbies à forte dimension identitaire et se confronter à des demandes telles la PMA (procréation médicalement assistée) pour les couples lesbiens, ou le mariage pour tous. Comment être ou devenir fille, comment se confronter à la rupture et conquérir son individualité que l'on soit gay ou pas, comment se trouver en concurrence avec un chimpanzé dans le coeur de sa propre mère : autant de problématiques à cogiter avec les trois livres que j'ai sélectionnés ce mois-ci. 

A quoi sert un corps ?

« Au commencement je ne sais pas que j’ai un corps. Que mon corps et moi on ne se quittera jamais. Je ne sais pas que je suis une fille et je ne vois pas le rapport entre les deux. »
J’adore les écrivains qui disent les choses mieux que vous n’auriez su le faire. Ainsi Brigitte Giraud dans « Avoir un corps » formule t-elle la difficulté de devenir fille, d’extirper la féminité de son corps asexué d’enfant. L’injustice de devoir ne pas montrer sa culotte lorsqu’on s’affale sur un canapé.

A quoi sert le corps ? Support identitaire et sexuel mais pas seulement. Corps social, carte de visite, porte d’entrée pour l’autre, et son amour. Porte de sortie pour l’enfant à naître. Enveloppe rétive dans la maladie ou le deuil. Avoir un corps ou être un corps ?
Comment un individu s’habite t-il ? C’est toute la question que pose ce livre, tour à tour touchant, poignant, traversé d’une touche d’humour.  

Brigitte Giraud est écrivaine et éditrice chez Stock où elle a créé la collection Forêt. Son ambition : éditer des auteurs dont « la démarche d’écriture, la voix et le travail sur la langue font preuve d’un engagement fort et singulier ». Rien d’étonnant de la part d’une auteure qui fait elle même entendre une voix singulière, pudique et forte mais aussi étrangement désincarnée. Les personnages portent le nom de leur fonction : le père, la mère, l’oncle. Seul l’enfant a un prénom tandis que la narratrice est Je. Son amoureux est le Garçon, jamais nommé autrement. Peut-être une façon de tenir à distance l’émotion liée à la perte, dans une écriture dégagée de tout pathos, d’une totale sobriété.

Etre un corps

Au commencement est le corps, un corps souffreteux d’enfant en proie à la fièvre. A la fin, est le corps encore, un corps qui retrouve son élan vital après le deuil. Le corps d’une femme amputée de son amoureux mais pas de son amour, qui a traversé la perte dans un état d’absence, et qui sans l’avoir décidé a vu son corps sur le point de disparaître littéralement, se vider, s’assécher. Entre les deux, tous les états du corps comme viatique de la connaissance de soi et des autres.

Tout passe par lui. L’amour devient une manifestation physique du ventre qui se creuse, la musique une sensation où le corps est caisse de résonance.
Pour la mère couturière, le corps est technique, découpé en quartiers. La poitrine devient buste, les hanches bassin.
Le christ se mange, bien que « manger le corps du christ va contre l’idée qu’il est interdit d’ingérer un corps humain ».
L’adolescence débute le jour où le corps se met à exister. « Parce que je peux le façonner. Le début du tourment puisque désormais je vais y penser. »

Livre carrefour

Dans une récente interview, Brigitte Giraud déjà auteur de 7 romans dévoilait la genèse de son dernier né. « J'ai commencé ce roman suite à un travail avec la chorégraphe Bernadette Gaillard, avec qui j’ai créé une "lecture dansée" intitulée "BG/BG Parce que je suis une fille". Notre travail m'a conduit à pousser plus loin cette approche du corps, en cinq points : l'enfance, l'adolescence, la relation de couple, la maternité, la traversée du deuil. Ce livre est, je crois, à la croisée de tous mes autres livres. Pour moi,  le corps a un langage et une mémoire et entretient avec la tête un dialogue aussi serré qu'énigmatique. »
Ni roman (malgré son appellation), ni essai, « Avoir un corps » est un témoignage, celui d’une vie passée à interroger son enveloppe, à l’apprivoiser, à en jouir, s’en méfier, et se l’approprier enfin. Jusqu’au miracle final: une femme-corps enfin connectée avec sa tête, qui trouve sa complétude.

« Avoir un corps » de Brigitte Giraud - Editions Stock, 235 pages – 18,50 euros.

Ecrire, dit-elle

Elle avait 5 ans lorsque sa mère devint l’amante puis l’épouse et muse de Léo Ferré.  Annie Butor a attendu  d’avoir 60 ans pour écrire ce livre sorti au printemps. Elle a laissé s’écouler 20 années après la mort de ces amants terribles pour réhabiliter sa mère et livrer sa vérité sur leur histoire. La leur mais aussi la sienne. Une subjectivité revendiquée que certains contempteurs du livre semblent volontairement oublier.

L’amour entre Léo et Madeleine est total, intellectuel et physique. Certaines images, photos ou vidéos de l’époque, montrent un Ferré farceur et joyeux,  accompagné d’une jeune femme rayonnante et d’une longue enfant. Une image bien loin de celles habituelles de Ferré en vieux chanteur hirsute et grimaçant.
Avant, il y eut cette vie où l’argent manque, mais où la débine chemine avec le bonheur à trois (avec Annie, la fille de Madeleine née d’une précédente union), puis à beaucoup, humains et animaux mêlés. Ferré montrera toujours une immense tendresse pour ses bêtes avant que le couple ne s’en trouve submergées et que le chanteur ne fuit cette ménagerie.

Un couple, une époque

Au-delà de Dédée la gueunon qui signa la faillite du couple, le livre est riche de l’esprit d’une époque pleine de démesure, celle du show-biz parisien des 50’s. On croise le prince Rainier dans le modeste logement familial avenue Pershing. On écoute «La symphonie inachevée», composée par Léo et présentée à Monaco. On traîne dans les cabarets pour entendre Piaf et Catherine Sauvage, Montand et Francis Blanche. On est à l’Olympia où Ferré passe en 1ère partie de Joséphine Baker.

L’heure des vaches maigres cède brusquement le pas à l’aisance. Léo Ferré rencontre le succès. L’argent rentre et sort: restaurants, belles voitures, hôtels…Le vedettariat crée aussi des dommages : amitiés intéressées  et caprices de stars… Léo écrit, ses interprètes le chantent et gare à celui qui change la moindre parole. Sa violence verbale est grande. Comme celle qu’il manifestera plus tard contre la femme qu’il avait chérie 18 ans durant.

Ecorner le mythe

Il est vrai que le récit d’Annie Butor égratigne l’image sanctuarisée de Ferré. Mais la figure du grand homme était-elle à ce point intacte qu’elle en pâtit vraiment ? Le Léo dépeint est comme Janus :  anar mais jouisseur, savourant les biens matériels qui récompensaient à juste titre disait-il, son labeur, bourreau de travail dont la célébrité ne changeait rien à son exigence rageuse de poète. Un artiste reconnu mais pas un homme consensuel.  Jean Édern-Hallier ne conseillait-il pas au public de le recevoir «à coup de pavés dans la gueule».
Trop  manichéen de vouloir confire l’image du grand homme sans admettre ses injustices et sa complexité : procédurier et talentueux, anar et dandy, amoureux puis lâche… Le livre souffre parfois de l‘excès du désir de la fille de réhabiliter la mère. S’il n’est pas un texte à charge contre Ferré, il est clairement à décharge de cette épouse, fantasque et fragile, qu’il abandonna à sa folie d’Arche de Noë.

«Comment voulez-vous que j’oublie…» d’Annie Butor – Editions Phébus, 207 pages – 17 euros

La vie sans toi

“Depuis peu, j’ai décidé de ne plus nommer les gens. A toutes les femmes, je dis, ma belle, ma chérie, mon coeur. A quoi bon, nous sommes tous interchangeables. Et puis, cela m’évite les maladresses.”
Encore un livre sur l’amour et sur la rupture, ici entre femmes, mais universel en ce qu’il raconte la reconquête de soi. Une problématique au-delà des genres, même si l’auteur en doute : “Je ne crois pas bien à l’universel, même si c’est ce que je vise avec ce texte sur l’amour. Je crois plus à l’expérience singulière.”

Résultat : un roman très personnel, une auto-fiction qui revendique sa part de crudité sensuelle et sexuelle. Rien d’étonnant si l’on considère que l’on a affaire à une spécialiste de la question en la personne d’Agnès Vannouvong, enseignante en théories du genre à l’Université de Genève. Ses domaines de recherche : la représentation du corps, de la sexualité et du genre dans les arts et la littérature des XXème et XXIème siècles. Auteur d’un essai, “Jean Genet. Les revers du genre”, sujet de sa thèse, elle publie avec «Après l’amour» son premier roman.

“Après l’amour” : tout est possible ?

Agnés Vannouvong doit son titre à un autre écrivain du Mercure de France, Gilles Leroy, un frère de littérature dont les romans évoquent la difficulté d’aimer, de s’en sortir mais aussi comme chez l’auteur l’homosexualité. «Après l’amour», on peut faire beaucoup de choses : fumer, dormir, manger. Souvent aussi prendre la fuite.  Dans un style sec, haché pour dire la difficulté de se rassembler, le roman promène la narratrice dans un Paris de carte postale, propice à la rencontre et à la réflexion. Chaque amante a son quartier. Le lecteur navigue dans des lieux pour Happy Few, le champagne y est de mise mais il noit page après page un tenace sentiment de solitude. Paris est une friche où tout est à reconstruire.

Stratégie de survie

Agnès Vannouvong est fascinante à écouter (http://www.youtube.com/watch?v=igqHzahjKSI).  Car si son personnage se disperse de bras en bras dans une ronde de la séduction, son discours lui est très construit, intellectuel. Ce n’est pas ce qui ressort du livre, très charnel, centré sur le désarroi de cette anti-héroine, orpheline de l’amour, aventurière du divan, cérébrale et en même temps enfermée dans son mutisme affectif.

Agnès Vannouvong dit avoir souhaité peindre un tableau du sentiment amoureux. Ses personnages forment une galerie d’archétypes romanesques : Paola la figure de l’amour primal, Héloise la femme rêvée, Sandy l’anti-modèle, autant de figures de la quête amoureuse. Une carte du Tendre au 21ème siècle, plutôt brutale, où la quête de l’autre passe autant par le corps que par le sentiment. Une carte où ne figure plus le temps de la séduction, ce sas qui permettait de s’approcher, de s’apprivoiser.

Vous souvenez-vous de cette carte de l’amour courtois, en vogue au 17ème ? Tendre est un pays imaginaire,  traversé par le fleuve Inclination, rejoint à son embouchure par deux rivières, Estime et Reconnaissance. Il s'agit d'aller de la ville de Nouvelle-Amitié à la ville de Tendre. À partir de la rencontre, trois voies s’offrent aux amoureux dont la plus rapide, au milieu, conduit au désastre. On peut voir le  désastre comme la voie amoureuse contemporaine par excellence. Qu’est-ce qui distingue la conquête d’aujourd’hui de celle d’hier ? Précisément, la dimension initiatrice du désastre, qui a ici un bénéfice: celui, pour ce personnage éperdu, de se trouver enfin.

«Après l’amour» d’Agnès Vannouvong – Mercure de France, 202 pages – 16,50 euros

Isabelle Soler : à propos de l'auteure

Journaliste à la rédaction de TV5Monde depuis une dizaine d’années, je suis toujours bluffée par l'hystérie de parution lors de grands événements tels la rentrée de septembre ou la remise des prix littéraires. Après avoir dépouillé au printemps 2012, tous les ouvrages liés à la présidentielle française, pour Terriennes, je me pencherai sur la littérature de et autour des Femmes : thématiques, essais, romans, coups de coeur ou coups de gueule… Je vous propose un décryptage régulier de la littérature francophone.