Créer c'est résister : un dictionnaire monumental dédié aux créatrices

L'encyclopédie a été lancé le 22 novembre 2013 au siège de l'Unesco à Paris, en présence de personnalités telles que l'ex-Premier ministe française Edith Cresson ou encore l'actrice Catherine Deneuve.©S.Ide/TV5MONDE
L'encyclopédie a été lancé le 22 novembre 2013 au siège de l'Unesco à Paris, en présence de personnalités telles que l'ex-Premier ministe française Edith Cresson ou encore l'actrice Catherine Deneuve.©S.Ide/TV5MONDE

Remettre les femmes au coeur de l'histoire de l'art, de la littérature, des sciences et même de la politique : tel est le but affiché du « Dictionnaire universel des créatrices »,  paru le 26 novembre 2013 et parrainé par l'Unesco. Les auteur-e-s ont voulu mettre en lumière des femmes connues et méconnues, souvent peu citées dans les manuels scolaires en France comme ailleurs. Mais celles qui ont le privilège de figurer dans cette encyclopédie sont en majorité des Européennes.

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" Nous vivons dans une société qui ne serait pas ce qu'elle est si il n'y avait pas tout l'apport de ces femmes " déclarait l'universitaire et écrivaine Mireille Calle-Gruber, au siège l'Unesco le 22 novembre 2013 à Paris, lors du lancement du "Dictionnaire universel des créatrices". Sauf que cet apport reste invisible. "Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, c'est sa femme", lançaient ironiquement les fondatrices du MLF en 1970.

Parrainé par l'institution onusienne dédiée à la culture et à l'éducation, cet ouvrage de près de 5000 pages, veut recenser toutes les femmes ayant contribué à la civilisation et la culture humaine. Une encyclopédie, co-dirigée par trois d'entre elles : Mireille Calle-Gruber et Béatrice Didier, toutes deux professeures de littérature à l'Université (Paris III - Sorbonne pour la première et Ecole normale supérieure pour la deuxième), mais aussi Antoinette Fouque, féministe, fondatrice du Mouvement de Libération des Femmes en 1968 et de la maison d'édition "Des femmes", qui a édité le dictionnaire universel des créatrices.

A leurs côtés, lors du lancement, se pressaient des personnalités politiques et artistiques, dont la styliste Sonia Rykiel qui a illustré le dictionnaire, en dessinant les lettres de chacune des entrées. L’ouvrage aurait nécessité six ans de travail, selon les directrices du dictionnaire, dans le but de faire reconnaitre et "revaloriser ce qui avait été méprisé parce que réalisé par des femmes" explique Mme Calle-Gruber dans l'une des préfaces du dictionnaire.

Des hommes comme des femmes ont contribué aux trois volumes du dictionnaire.
Des hommes comme des femmes ont contribué aux trois volumes du dictionnaire.
Un ouvrage ambitieux mais incomplet et euro-centré

Dirigées par une équipe d’universitaires, près de 1600 personnes auraient contribué à l’élaboration de cet ouvrage qui comprend trois volumes parcourant huit grands domaines où les femmes ont excellé : Arts, Arts du spectacle, Géographie-Exploration, Histoire-Politique-Économie, Littérature et livres, Sciences et techniques, Sciences humaines et Sports.

En tout, 10.000 articles évoquent des femmes, vivantes ou non, « connues ou méconnues », comme disait Mireille Calle-Gruber, issues « de tout continents et de toutes époques », selon l’éditeur. Malheureusement, cette promesse d’universalité édictée dans le titre de l’ouvrage lui-même, n’a pas été tenue.

« Éviter l’européocentrisme », tel était donc le message de Béatrice Didier, l’une des co-directrices de l’ouvrage dans la préface du Dictionnaire. Or, le nombre d'entrées vers des « créatrices » d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie ou du Moyen-Orient reste très nettement inférieur à celui des "occidentales", d'Europe ou d'Amérique du Nord, présentes dans l'ouvrage. Ainsi dans le seul domaine de "l’Art", dans l’index thématique figurant à la fin du troisième volume, seules 26 femmes, ou mouvements artistiques dans lesquels elles se sont illustrées, sont répertoriées en Afrique, contre plus de 1100 européen(ne)s.

Pire encore, certaines personnalités féminines (ou civilisations) qui ont contribué au développement des continents autres que l’Europe y sont oubliées. A titre d’exemple, Türkân Soray, une actrice turque aujourd’hui respectée dans tout le Moyen-Orient, ou encore la Sénégalaise Oumou Sy, une styliste africaine reconnue, ne sont pas mentionnées dans l’ouvrage. « Nous avons fait un effort énorme. On a fait tout ce qu’on a pu. Peut-être que nous n'avons pas reçu assez d'informations de la part des Africaines. Certainement, nous le rééditerons pour qu’il soit encore meilleur. Dans le Larousse, il y avait seulement 5% de femmes citées, on a fait quelque chose qui n’a pas été fait ailleurs. J’ai 77 ans et ce sont les jeunes qui doivent l'améliorer demain »,  s'est défendue Antoinette Fouque devant Terriennes.

L'Unesco, présidée par Irina Bokova, a parrainé le dictionnaire des créatrices. ©S.Ide/TV5MONDE
L'Unesco, présidée par Irina Bokova, a parrainé le dictionnaire des créatrices. ©S.Ide/TV5MONDE
Manuels scolaires : une « extrême invisibilité de femmes »

Ce dictionnaire avait été lancé parce que « partout, les femmes sont très peu représentées. Elles sont privées de richesses et de reconnaissance » insiste Antoinette Fouque. La contribution des femmes à l’humanité est peu, voire pas, évoquée dans l’enseignement. Tous les domaines sont concernés. En Arts plastiques, l’artiste Orlan avait pointé du doigt la faible présence d’œuvres produites par des femmes dans les « 100 Chefs-d’œuvre du XX° siècle » répertoriés par le Centre Georges Pompidou. Seules six femmes y figurent, dont quatre décédées.

La minorisation des femmes est une « tendance mondiale », explique Béatrice Didier. Pour la France, le cas est sans appel. Les femmes sont quasiment absentes des manuels scolaires destinés aux lycéens, supports de l’éducation et de la culture générale des jeunes dans l’Hexagone. La dernière étude sur la représentation des femmes dans les manuels scolaires de français, publiée ce mois de novembre 2013, par le Centre Hubertine Auclert, un organisme spécialisé dans l’expertise et l’information sur l’égalité hommes-femmes, le prouve bien. Il parle d’une « extrême invisibilité de femmes ». Et pour cause,  seules 6,1% de femmes sont citées parmi les noms de personnes réelles mentionnées dans les ouvrages passés au crible du centre. Ironie pointée par les chercheurs : ces livrets scolaires sont écrits en majorité par des femmes.

En philosophie, le constat est encore plus alarmant, leur présence dans les livres est quasi nulle : 0,7% de femmes philosophes y seraient citées. Ces deux dernières années, ce centre francilien avait publié deux études semblables, cette fois-ci sur les manuels scolaires d’Histoire et de Mathématiques où les proportions ne sont pas plus enviables : 3,2 % de femmes citées. Depuis ces études, il n'y a eu presque aucune amélioration. La parité n’est toujours pas respectée dans ces livres. Et pour celles qui sont évoquées par coup de chance, l’étude précise que les textes les accompagnant véhiculent des clichés à leur égard.

Pourquoi une telle absence ? L’Éducation nationale français, qui est chargée d’établir les programmes scolaires via son Conseil supérieur des programmes installé en octobre dernier, a été contactée par Terriennes. Notre question est restée lettre morte. Le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, avait pourtant initié cette réforme pour infléchir l’évaluation des élèves, la formation des professeurs et des programmes. Sur ce dernier point, la page de présentation de ce nouvel organisme, publiée sur le site internet du ministère n’évoque aucun projet de parité dans le contenu des enseignements destinés aux enfants, de la maternelle au lycée. Seule l’égalité des sexes est respectée dans la composition des membres du conseil : 9 femmes et 9 hommes.

Un premier dictionnaire sur les femmes célèbres, écrit par Lucienne Mazenod, avait été publié en 1992. L'ouvrage composé de 940 pages est plus généraliste. <br/>
Un premier dictionnaire sur les femmes célèbres, écrit par Lucienne Mazenod, avait été publié en 1992. L'ouvrage composé de 940 pages est plus généraliste.
« Créer, c’est résister »

Le dictionnaire universel des créatrices « s’inscrit dans la poursuite d’une nouvelle conception de l’Histoire et pourrait permettre de changer le contenu des manuels scolaires » explique, optimiste, Béatrice Didier. Ces dernières années, les facultés d’Histoire en France, telles que l’université Lyon 2, Paris 8 ou Toulouse 2, ont intégré des cours d’Histoire des femmes, ou d’Histoire du genre et des femmes. D’autres, comme Paris 4, s'efforcent d'inclure à leur enseignement le rôle des femmes à une période donnée. Une avancée tardive par rapport aux États-Unis où les « gender studies » (l’étude du genre et des différences entre les sexes) ont émergé dans les années 1970 et y sont désormais académiquement reconnues.

Mais l’absence des femmes dans le contenu des enseignements scolaires secondaires persiste. Un paradoxe en ce XXI° siècle, marqué dans certains pays par une avancée des droits des femmes. D’après Béatrice Didier, l’une des trois directrices du Dictionnaire des créatrices, la cause est plus profonde. « Avant, les femmes culpabilisaient beaucoup de créer. C’était le cas de l’écrivaine George Sand au XIX° siècle. Il y a eu une intériorisation de l’interdit qui a beaucoup bloqué les femmes avant et encore aujourd’hui » déclare-t-elle avant que sa collègue, Mireille Calle-Gruber clôture la conférence par cette phrase : «  A travers ses récits de vie, ce dictionnaire doit donner du courage aux femmes. Il ne faut pas oublier que créer, c’est résister ».

Combattre les stéréotypes, un autre livre

Elise Eliot, neurobiologiste américaine, démontre dans son livre, que les cerveaux des filles et celui des garçons présentent très peu de différences sur le plan biologique. En terme d'aptitudes, les différences se feraient au sein d'un même sexe.

ELIOT, Elise, Cerveau rose, cerveau bleu. Les neurones ont-ils un sexe ?, Robert Laffont, 2011, Paris.