D'une présidentielle à l'autre, la politique américaine à l'ombre du puritanisme

"Démission" collective en novembre 2015 de fidèles de "L'Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours" en protestation contre les nouvelles restrictions émises à l'égard des homosexuels au sein de l'un des courants les plus actifs des Mormons américains, quintessence de l'héritage puritaniste des pères fondateurs des Etats-Unis
"Démission" collective en novembre 2015 de fidèles de "L'Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours" en protestation contre les nouvelles restrictions émises à l'égard des homosexuels au sein de l'un des courants les plus actifs des Mormons américains, quintessence de l'héritage puritaniste des pères fondateurs des Etats-Unis
AP Photo/Rick Bowmer

Voilà une histoire des Etats-Unis véritablement « jouissive ». Et d’une totale actualité.  Au travers d’un récit épique qui lui fait parcourir plusieurs siècles, Nicole Bacharan revisite les moeurs des Pères fondateurs et le long cheminement d’un peuple dont l’émancipation, sexuelle ou raciale,  n’en a pas totalement fini avec l’  « exigence » des Puritains.

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Nul doute, au moment où les Primaires s’acheminent vers un duel entre Trump et Clinton, que Donald, le Républicain plusieurs fois divorcé, dégaine bientôt, comme une « arme de dissuasion massive », le sexe,  l’adultère et quelque métaphore vulgaire sur la perversité, pour chercher à atteindre son adversaire démocrate !

Tout sera bon pour empêcher que les Etats-Unis aient leur première Présidente. On peut compter sur la capacité des « trumpettes » de service à entonner leurs plus sordides refrains. La porte-parole du candidat Trump, Katrina Pierson a déjà ressorti les vieilles blessures du "Monica Gate", qui avaient failli entraîner "l'impeachment" du mari de Hilary, William Jefferson dit Bill, alors aux manettes.

Après le dévoilement par des partisans de Ted Cruz, dans la course à la primaire républicaine de photos de Melania Trump dénudée (c’était avant son mariage avec le milliardaire), Donald Trump fait courir des rumeurs d’adultère sur son adversaire principal et menace de tout dire sur Heidi Trump et ses dépressions. On appelle déjà cet échange le « Wifegate »…

Nicole Bacharan, analyste franco-américaine, est aussi une essayiste de talent, auteure de nombreux ouvrages sur les Etats-Unis comme « Faut-il avoir peur de l’Amérique ? », mais aussi « La plus belle histoire des femmes »  cosignée avec l’anthropologue Françoise Héritier, l’historienne Michelle Perrot et  la philosophe Sylviane Agacinski.

Avec « Du sexe en Amérique. Une autre histoires des Etats-Unis », ce sont les mœurs – successives - de ses compatriotes qui constituent le fil conducteur  qu’elle a choisi pour expliquer les grandes orientations qu’a prise cette jeune Nation, depuis le moment où des Européens, chassés de leurs terres d’origine ou résolus à les quitter pour construire un nouveau monde, se sont retrouvés nez à nez avec des populations indiennes aux pratiques sexuelles pour le moins détonantes. L’angle est des plus pertinents.

Documenté, romanesque, féministe

Le talent de l’auteure réside dans son sens du romanesque, sa capacité à raconter des épisodes bien concrets, savoureux ou terrifiants,  intimes ou publics, profondément ancrés dans les époques parcourues. Et en même temps  à toujours les mettre en perspective, avec un sens aigu de l’image et du sort réservé aux femmes, de leur responsabilité aussi, dans la construction de l’identité américaine.

La chercheure  s’appuie sur une foule colossale de sources historiques. La bibliographie occupe près de 20 pages et Nicole Bacharan remercie au passage les nombreux bibliothécaires, oeuvrant généralement dans des universités américaines, qui l’ont aidée, pendant près de 4 ans, à trouver des récits, des feuilles de route, des correspondances, des jugements, des sermons, avec toutes les difficultés qu’implique la traduction de l’anglais lorsque les textes remontent aux XVIème  ou XVIIème siècle.

Mais que les « chers lecteurs et lectrices » auxquels le livre s’adresse soient d’emblée rassurés : c’est au récit d’une véritable épopée qu’ils et elles doivent s’attendre.
Une preuve ? Le « rideau » s’ouvre  sur la ronde haletante des femmes indiennes autour d’un feu et sur la gestuelle qu’elles partagent avec leurs compagnons, en communion avec le ciel et la terre.

Le choc avec les conquistadors, leur capacité à manier le viol et la foi comme outils de conquête et d’avilissement, la soif de pureté  utilisée par certains pour faire de l’indigène – la femme indigène, bien sûr ! -  la menace ultime, telle est la matière du premier chapitre.
Vient ensuite l’épisode britannique avec le débarquement de sujets de sa Gracieuse Majesté Elisabeth dans un territoire qu’ils baptisèrent « Virginie » en son honneur, et l’histoire, tant de fois contée depuis, du capitane John Smith et de la princesse Pocahontas ! Cela sur un fond de prosélytisme humaniste visant l’assimilation totale des populations,  de recherche de vivres pour les colons, et de  plaidoyer sur la légitimité du commerce avec la Mère Patrie, le tout  orchestré par les nouveaux arrivants, et ne souffrant aucune remise en question.

Les sorcières, de Salem  à Boston

L’influence des puritains débarqués du Mayflower, puis du Plymouth et d’autres embarcations similaires dans le Nord du continent, qu’ils pensaient désert, pour y fonder une terre « idéale », au plus près des préconisations des Saintes Ecritures, fait l’objet ici d’une analyse fouillée. Nicole Bacharan a bien en tête le fait que les Américains sont, aujourd’hui encore, fiers de ces « caractères d’élite, dévots et vertueux » qu’ils désignent comme les Pères fondateurs du pays. Une admiration qui ne les empêche pas d’arborer les hauts chapeaux noirs de ces ancêtres sexuellement intransigeants quand ils se déguisent pour la fête de Thanksgiving !

Evocation du procès des "sorcières de Salem", par William A. Crafts en 1876
Evocation du procès des "sorcières de Salem", par William A. Crafts en 1876
New York Historical Society

Deux villes, Salem et Boston,  sont ici au centre de la narration.
Salem est bien connue pour ses fameuses sorcières, exécutées au terme d’une hystérie puritaine et paranoïaque collective. La littérature, sous la plume d’Arthur Miller, leur a donné une visibilité magistrale, tandis que la psychiatrie puisera dans les récits et jugements qui les concernèrent de fines analyses en matière de « délire collectif ».
Et  Boston ? Bien des lecteurs seront surpris d’apprendre que les puritains pouvaient  exercer à l’égard de leurs semblables une violence inouïe, mais qu’en réalité ils n’étaient ni prudes, ni ascétiques. Et que l’acte sexuel était tout à la fois voulu par Dieu (dès lors qu’il y avait mariage, quand même : « il faut que le désir et le plaisir soient partagés pour faire de beaux enfants » avaient-ils coutume de dire), mais aussi vile tentation.

Michael Wigglesworth, un compte twitter est dévolu par ses adorateurs à ce poête symbole du puritanisme
Michael Wigglesworth, un compte twitter est dévolu par ses adorateurs à ce poête symbole du puritanisme
@mikewigglesw
Démonstration en est faite ici par l’auteure avec un jeune professeur de Harvard au nom prophétique, Michael Wigglesworth (1631 – 1705), qui veut dire « bon à se tortiller », torturé par le désir de conquérir ses étudiants et de ne pas être abandonné par le Seigneur suprême.

Les anecdotes fourmillent, toutes significatives au plan sociologique, qui   relatent très souvent des décisions bien plus pénalisantes pour les femmes, censées incarner la moralité familiale. Y apparaissent, au travers des documents recensés, des poursuites (la fornication avec une femme célibataire menait à la case prison et aux coups de fouet ; tandis que l’adultère valait à la femme mariée un marquage au fer rouge), des usages en matière de ségrégation (les domestiques étaient interdits de mariage tant qu’ils n’avaient pas épuisé leurs années de service), de pseudo explications de vengeances « divines », censées frapper les pauvres pécheurs et expliquer leurs malheurs.

On retiendra ici  quelques récits qui ont fait fantasmer l’Amérique bien longtemps autour de ses « captives aux yeux clairs ». Nicole Bacharan s’attarde sur le cas d’une femme de pasteur, Mary Rowlandson, kidnappée par des Indiens en 1675, et qui, après plusieurs années de captivité, raconta les belles découvertes qu’elle avait faites au contact de ses geôliers,  y compris les nuits passées avec ses compagnes dans les wigwams, mais aussi le ravissement d’avoir été respectée de bout en bout. Ce « conte de fées » servit de fondement à la dynastie des pasteurs  Mather, dont le plus célèbre, Cotton, homme d’une grande ardeur matrimoniale avec ses épouses successives, mais aussi sujet à la tentation comme il le confessa, officia à la Old North Church de Boston, présida l’Université de Harvard et publia  400  ouvrages et sermons.

L’ordre sexuel à l’ombre des plantations de coton

Après avoir rappelé l’origine de l’esclavage aux Etats-Unis et ses fondements économiques, l’ouvrage traverse le XVIIIème siècle et son « nouvel ordre sexuel » animé par les plus purs gentlemen-farmers. L’un d’entre eux raconte, au fil de son journal intime ,  dans quelles circonstances il offrait à son épouse une « flourish » (on dirait platement aujourd’hui une réconciliation sur l’oreiller) … qui pouvait éventuellement se dérouler sur le billard familial ; pourquoi pas. En bon adepte du jeu à plusieurs bandes, il s’obligeait à avouer son inclination pour la femme d’un autre. Et  il notait avec entrain combien de fois il lui arrivait de commettre un acte impur avec une femme noire. De toutes les manières, n’était-elle pas à sa disposition dès lors qu’elle servait sur sa  plantation ?

Pour la défense du mâle blanc de service, on indiquera que – et cela valait bien plus pour les colons français et canadiens installés en Louisiane – il était bien difficile de faire venir de futures épouses, tant l’Amérique d’alors semblait grouiller d’animaux malfaisants et être finalement, sauf exception, peu propice pour faire fortune.

Au cœur de l’esclavage, les propriétaires américains et ceux qui les gouvernaient tenaient à exercer un strict contrôle de la sexualité de leurs domestiques et ouvriers.

L’ordre moral concernait tout un chacun et  dans les villes enclines à la dépravation, Nicole Bacharan nous rappelle qu’il y eut des générations de pasteurs itinérants, les animateurs des « Grands Réveils »,  pour sillonner le pays, depuis le Massachusetts jusqu’à la Caroline du Nord, et pour rassembler des milliers de pécheurs.

« Qui trahit sa femme, trahit ses électeurs »Au-delà des ecclésiastiques, c’est la férule des pères et des maris sur le corps de femmes, filles, épouses et esclaves, qui est analysée dans cet essai, avec pour « balises » des personnalités qui ont marqué l’histoire américaine y ont conforté le conservatisme ou ont cherché à faire évoluer les esprits, tel Benjamin Franklin. On apprend notamment que ce « Père fondateur » avait commis une petite nouvelle,  Le discours de Miss Poly Baker : à travers le plaidoyer d’une fille mère, récidiviste de surcroît, il tançait pasteurs et juges sur les risques démultipliés d’avortements et d’infanticides que leurs mises en accusation et leurs procès risquaient d’engendrer.

Abigail Adams, portraiturée en janvier 1766 par Benjamin Blythe, fut de mars 1797 à mars 1801 la deuxième première dame des Etats-Unis, après Martha Washington et avant Martha Jefferson
Abigail Adams, portraiturée en janvier 1766 par Benjamin Blythe, fut de mars 1797 à mars 1801 la deuxième première dame des Etats-Unis, après Martha Washington et avant Martha Jefferson
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Quant à John Adams, Alexandre Hamilton, Thomas Jefferson, ils sont tous décrits au travers des valeurs dont ils se firent les chantres, mais aussi de leurs vies amoureuses ardentes, en parfaite harmonie  avec leurs combats  pour la liberté de leur  grand pays. Et de citer notamment Abigail, qui forma avec John Adams un couple uni et intellectuellement complice, comme en attestent les 1200 lettres qu’ils échangèrent pendant les innombrables séparations liées aux occupations politiques de celui qui fut le deuxième président des Etats-Unis. Au passage, on apprend que certaines de ces missives traverseront l’Atlantique alors que plusieurs artisans de l’indépendance américaine y négociaient avec Louis XVI. Ce qui nous vaut un paragraphe  sur le vocabulaire bien espiègle de l’hôtesse d’un dîner parisien, devant les visages empourprés de ses invités américains, peu habitués à entendre une femme s’exprimer avec une telle liberté.

Chemin faisant, Nicole Bacharan nous narre les soubresauts de la politique des Etats-Unis et l’utilisation qui y est faite, de longue date, de l’infidélité, réelle ou supposée,  des responsables politiques. « Qui trahit sa femme, trahit ses électeurs » est  une « vérité » qui trotte dans les têtes. Et, dans le passé, elle ne pouvait se décliner évidemment qu’au masculin. Nous sommes en un temps où les femmes ne disposent pas du droit de vote et encore moins de celui d’être élues. Il faudra attendre, ici comme ailleurs, le 20ème siècle pour cela.

Calamity Jane à cheval, devant des tentes et tipis de l’Exposition Pan Américaine de Buffalo
Calamity Jane à cheval, devant des tentes et tipis de l’Exposition Pan Américaine de Buffalo
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Du Marquis de La Fayette à Calamity Jane

L’essai accorde une belle place aux  précurseuses du féminisme, qui entrent en piste, dans le sillage ou non de « grands » hommes.
C’est le cas de France Wright, qui débarque en Amérique avec son protecteur, le Marquis de La Fayette et accomplit avec lui une tournée triomphale sur les lieux qui avaient fait sa gloire. Elle militera concrètement et jusqu’au bout pour les droits des femmes et des esclaves, pour l’amour libre, et contre les Quakers, obsédés par le « péché de la chair ».

Parmi d’autres personnalités mises en relief, deux écrivaines originaires de la charmante petite ville de Concord (Massachusetts) d’où partit en 1776 la Guerre d’Indépendance, et qui fut, bien plus tard, le siège d’une belle communauté d’intellectuels.

Margaret Fuller,  muse inégalée de ses pairs victoriens, fut la rédactrice en chef d’un grand quotidien new-yorkais et publia  Women in the Nineteenth Century, considéré comme un texte fondateur de la cause, avant de devenir correspondante en Europe et de suivre la révolution italienne.
Louisa May Alcott rencontra un succès mondial avec son  roman Les quatre filles du Docteur March.

Nicole Bacharan s’est aussi penchée sur les nombreux récits laissés par quelques-uns des 300 000 aventuriers américains qui traversèrent les Etats-Unis vers l’Ouest, entre 1840 et 1870, sur  la polygamie prônée par les Mormons, sur l’homosexualité cachée née de la proximité de nombre de chercheurs d’or, sur les prostituées « au grand cœur » qui inspirèrent quelques-unes des plus célèbres héroïnes de westerns, en les rapprochant de la dure réalité que connaissaient ces travailleuses du sexe pudiquement baptisées « nymphes de pavé » (en français, dans le journal d’ Alfred Doten, qui indique au passage que les prostituées françaises étaient plus appréciées que les autres…) ou « colombes souillées », ce qui est nettement moins poétique. La plus célèbre étant Calamity Jane !

Prohibitions

La sexualité d’un pays passe inévitablement – banalement dirait-on, au sens que l’histoire traverse toutes les couches de la population avec une violence variable  - par les grossesses subies. Par  la mortalité maternelle.

Victoria Woodhul, obsédée par l'adultère et son "imposture morale", devenue héroïne de roman
Victoria Woodhul, obsédée par l'adultère et son "imposture morale", devenue héroïne de roman
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Elle se manifeste aussi au travers des épreuves que sont les guerres. L’impact de la Guerre de Sécession peut faire figure de pièce maîtresse du puzzle identitaire américain. Elle  dura 4 ans et fit 600 000 morts, sans compter les innombrables blessés et mutilés. Elle laissa des correspondances amoureuses, entre maris et femmes, entre fiancés, qui inspirent de judicieux passages dans cet essai. Elle vit aussi surgir des cohortes de prostituées pour le repos des guerriers. Elle fut sujette aux  fantasmes attachés à la supposée supériorité sensuelle et sexuelle des hommes  et des femmes à la peau d’ébène. En matière de ségrégation, elle jeta ensuite sur les routes les expéditions punitives du Ku Klux Klan, fondé au lendemain de cette guerre civile. Celles aussi des « ligues pour la sobriété », nées de la volonté de femmes qui se sentaient investies d’une mission civilisatrice et qui allèrent notamment jusqu’à éventrer les tonneaux à la hache dans les bars.

Les adeptes de l’amour libre entrèrent ensuite en scène, dont une des plus célèbres fut Victoria Woodhull, qui inspira à Henry James l’héroïne de son roman Les Bostoniens et qui songea à se présenter à l’élection présidentielle des USA, ce qui la poussa curieusement à accuser d’adultère, ou plus précisément d’ « imposture morale »  certaines personnalités en vue et à les traîner devant les tribunaux.
Ce fut aussi l’époque d’une  croisade contre la propagation de livres « obscènes » et de substances abortives, menée jusqu’en 1915, année de sa mort,  par un certain Comstock,

Les tabous promis au crépuscule…


Dans l’histoire du sexe aux Etats-Unis, il s’agit de ne pas oublier le rôle des scientifiques. Les psychologues se risquent à évoquer le  droit de la femme au plaisir. Nicole Bacharan évoque les conférences données par Sigmund Freud et, plus encore, les expériences menées en laboratoires ( !) par les sociologues Robert et Helen Lynd. L’influence  des chiffres et statistiques sur la sexualité des Américains d’alors fut à la mesure du degré de vulgarisation de leurs écrits et de la popularité que les médias voulurent bien leur donner. Il y avait de quoi vendre du papier, faut-il le dire. Il s’agissait pour nombre d’acteurs de la communauté scientifique, de préparer la jeunesse au désir, au mariage. De lui passer des messages sur l’orgasme, l’onanisme. De lui apprendre à maîtriser ses pulsions, à initier le conjoint. Missions salutaires, s’il en est, qui suscita des approches très variables du partage des rôles entre femmes et hommes, ce dont s’amuse l’auteure.  Et nous aussi !

Avec le chapitre « le crépuscule des tabous », nous en sommes arrivés, en effet,  à l’aube du 20ème siècle, aux bouleversements de l’ère industrielle et de la société des loisirs, lorsque sonna  ce qu’on appelait « l’heure du sexe ».
C’était au temps où la contraception en était à ses balbutiements prometteurs, tandis que la prohibition était brandie comme l’élément qui allait permettre aux Etats-Unis de redevenir « l’exemplaire Cité sur la colline ». Voire même, alliée à un retour à la morale et à l’ordre public, sous couvert de lutte contre la traite des êtres humains, comme le meilleur moyen d’endiguer la propagation des maladies vénériennes.

Parler de sexe aux Etats-Unis passe aussi, inévitablement, le moment venu, par la case cinéma.
Avec dans les salles de cinéma, un dernier rang baptisé  « lover’s lane » (la voie des amants). Avec, plus sérieusement,  l’arrivée d’un lot de scénarios,  donnant à voir des modèles féminins et masculins, mais aussi  des interdits codifiés.
Avec bientôt, en écho à la Seconde « Guerre mondiale », des torrents  d’étreintes passionnées  de la part des Européennes à l’égard des soldats vainqueurs, mais aussi les narrations beaucoup plus discrètes, voire muselées, des relations forcées, des femmes séduites et abandonnées. Celles aussi,   des militaires américains traumatisés par les horreurs auxquelles ils avaient assisté ou dont ils avaient été les acteurs.

Et dans ce même temps là, on vit émerger sur les grands et petits écrans, des histoires fleuries à souhait mettant en scène la middle class qui accédait sagement à une vie plus confortable  et très rangée.

Guerre froide, chasse aux communistes, aux homosexuels et aux séducteurs…


Marylin Monroe, la pulpeuse et Ava Gardner, la tentatrice, d’un côté. De l’autre les « bombes sexuelles » qu’incarnaient un Marlon Brando ou un Elvis Presley : ces personnages traversent l’essai de Nicole Bacharan et y  incarnent, les facettes nuancées de la révolution des mœurs qui s’est  saisie de l’Amérique dans les années 60.

La couverture culte de Playboy avec Marilyn Monroe en décembre 1953
La couverture culte de Playboy avec Marilyn Monroe en décembre 1953
Dans le même temps, il nous est rappelé que quelques « bons docteurs » ou statisticiens bien intentionnés, soucieux du bien-être de leurs contemporains, s’employaient à  faire en sorte, chiffres à l’appui, que le devoir conjugal soit l’occasion d’un parcours quasi olympique et scrupuleusement concentré sur  l’orgasme obligatoirement simultané.

Et que des moralistes de choc continuaient à faire la chasse aux supposés responsables de la décadence. Charlie Chaplin, soupçonné pour ses amitiés communistes, fut une des victimes les plus célèbres du directeur du FBI, Edgar Hoover, et partit pour la Suisse, alors même qu’il avait été blanchi face à une sombre accusation de liaison « inappropriée ». Le pourfendeur s’attaqua ensuite à la chasse aux homosexuels au sein de l’administration et du gouvernement, rejoint dans cette croisade par le fameux sénateur du Wisconsin, John Mac Carthy, dont la traque obsessionnelle donna un néologisme, en forme de nom commun, le maccarthysme.

L’Amérique, quelques années auparavant, avait été à  la fois celle  d’Eisenhower signant un décret qui permettait de bannir les lesbiennes et les gays de tout emploi public. Celle de Sur la route  de Jack Kerouac. Celle des premiers poèmes noirs et hallucinés d’Allen Ginsberg glorifiant l’homosexualité. Celle de William Burroughs. Trois écrivains mythiques et « libérés »  certes, mais dont Nicole Bacharan  ne masque pas le machisme ordinaire.
L’Amérique dont elle parle ici est aussi celle  de Playboy et de la libération progressive de la censure au cinéma, faute de quoi ce serait les réalisateurs étrangers qui auraient probablement eu les faveurs des cinéphiles. Et de citer « Et Dieu créa la femme »  avec lequel Brigitte Bardot et Roger Vadim provoquèrent une petite révolution outre Atlantique.

Bill Clinton et Monica Lewinsky réunis pour l'éternité sur un timbre abkhaze (ex URSS) en 1998
Bill Clinton et Monica Lewinsky réunis pour l'éternité sur un timbre abkhaze (ex URSS) en 1998
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C’est enfin l’Amérique de Betty Friedan, figure de proue de la deuxième vague du féminisme, qui s’employa à argumenter l’impérieuse nécessité pour la femme de conquérir son indépendance économique, et y relia l’épanouissement sexuel, tandis que ses émules, dans les années qui suivirent,  s’employèrent à vanter le célibat et la non maternité auprès des femmes, à militer pour le droit à disposer de son corps et à avorter. Un combat dont cet essai explicite, au travers de jugements mais aussi de discours électoraux, combien il continue à empoisonner la vie politique et combien les stéréotypes ont la vie dure. Et de citer comment le président (1981 à 1989) Ronald Reagan fit les yeux doux aux Evangélistes, comment l’apparition du sida fut utilisée pour ressusciter les vieilles peurs devant la punition divine, comment des accusations de harcèlement furent montées de toute pièce pour barrer la route à des hautes fonctions judiciaires. Comment, l’Amérique n’hésita pas à mener des politiques publiques sur la base de valeurs qui auraient dû rester de l’ordre du débat éthique. On songe notamment à l’éducation sexuelle à l’école et au plaidoyer pour l’abstinence.
Avec, dans la foulée le rappel du Monica Gate où, même s’il dut se plier à l’exercice humiliant de la contrition publique, Bill Clinton réussit à sauver sa tête. Mais aussi les efforts louables de George W Bush pour échapper aux ennemis de l’IVG.

Qu’en sera-t-il demain, dans la dernière ligne droite qui mènera les électeurs américains vers les Présidentielles ? Nous ne sommes probablement pas au bout de nos surprises. Et plus particulièrement de celles que pourrait nous réserver Donald Trump, le plus machiste des candidats jamais observés de mémoire contemporaine.