Dans la maison natale de Colette, "paradis absolu"

La façade restaurée de la maison natale de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye
La façade restaurée de la maison natale de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye
© Nicolas Castets

"Paradis absolu" de Colette, sa maison natale de Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne) a ouvert ses portes au public le 25 mai 2016, après une réhabilitation destinée à recréer fidèlement le décor qu'a connu l'écrivaine dans sa jeunesse.

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Ah le joli prétexte ! Lire ou relire Colette parce que – enfin – sa maison natale s’est refait une beauté et s’ouvre au public. Ou alors programmer une escapade dans un charmant village de la Puisaye (Yonne, centre Est de la France) parce qu’on brûle d’envie de découvrir la campagne, le jardin, les chambres, la bibliothèque, le salon de musique qui ont inspiré notre passion pour cette écrivaine d’un immense talent,  au sang chaud et à la patte de velours. Dans les deux cas, c’est le même charme qui opère. Tant il est vrai que Colette traversa la première moitié du vingtième siècle avec un sens total de la liberté. Une sorte de  « féminisme du quotidien ».

Au hasard, vous prenez dans votre bibliothèque « L’Ingénue Libertine » , un roman que Colette fut obligée de signer du nom de son premier  mari, Willy, avant qu’il redevienne sa propriété. Et vous bénissez le ciel que vos parents vous en aient laissé goûter tout le miel. L’éveil de la sensualité, le goût de l’affranchissement, et jusqu’à l’exacte compréhension éternelle des psychologies masculines,  campées ici dans le Paris de la Belle Epoque.

Les nombreux romans que Colette a situés dans la maison de son enfance et de son adolescence, à Saint-Sauveur en Puisaye, à 180 kilomètres au Sud de Paris,  plongent, eux aussi, le lecteur dans un suave ravissement. Que ce soit la série des Claudine, Sido, ou encore La Naissance du Jour.

« La maison était grande, coiffée d’un grenier haut… La façade principale de la rue de l’Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches d’un côté, dix de l’autre…
Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu’importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, — lumière, odeurs, harmonie d’arbres et d’oiseaux, murmure de voix humaines qu’à déjà suspendu la mort, — un monde dont j’ai cessé d’être digne ?…
»

(Colette - La Maison de Claudine)

Une visite comme on tourne les pages d'un livre
Frédéric Maget, président de l'association des Amis de Colette

Cette maison du bonheur familial et de l’inspiration  s'est dévoilée au public le 25 mai 2016. Grâce en soit rendue à l’obstination de la Société des Amis de Colette qui a réussi à l’acheter et à la rénover de fond en comble, ainsi qu’aux mécènes qui les ont accompagnés et financés, venus compléter les fonds recueillis lors d’une mémorable soirée au Théâtre du Châtelet en 2010, ainsi que des subventions publiques et européennes.
 

"Nous étions un peu tous déplafonnés" dira Colette du temps béni de son enfance
"Nous étions un peu tous déplafonnés" dira Colette du temps béni de son enfance
DR

Le maître des lieux, Frédéric Maget, professeur de lettres modernes et initiateur du Festival international des écrits de femmes (FIEF), a tout fait pour que la « maison de Colette »  se visite « comme on tourne les pages d’un livre ». Spécialiste  de son œuvre, il l’est à présent de « ses » murs. Et il ne tarit pas d’anecdotes. Sur le travail quasi archéologique qui a permis de retrouver des fragments des papiers peints derrière les plinthes et  de les faire reproduire à l’identique pour chaque pièce. Sur la recherche du mobilier éparpillé dans la région. Sur la reconstitution de la bibliothèque du beau capitaine dont Sido, la mère de Colette, s’était éprise après un premier mariage avec un homme riche, laid, alcoolique et violent dont elle avait dû se contenter faute de dot. Une bibliothèque où dominaient les œuvres de Balzac, Zola, Saint-Simon et dont aucun volume n’était jamais interdit aux enfants. Sur la résurrection des parterres et du potager à l’identique, grâce au savoir-faire de Françoise Phiquepal à qui on doit de nombreuses renaissances d’environnements historiques, comme celui de Clémenceau en Vendée. Un jardin, ici, aux couleurs, aux senteurs magnifiques, et dans lequel le frère de Colette, Léo, aimait organiser des cachettes, mais aussi creuser les tombes de ses personnages imaginaires. « Nous étions un peu tous déplafonnés », dira Colette, la malicieuse…

A retrouver dans Terriennes, le reportage sur l'édition 2015 du "Festival international des écrits de femmes" à Saint-Sauveur-en-Puisaye
> Reines du crime au pays de Colette

"Ma maison : une relique, un terrier, une citadelle…"Tous les chantiers de l’importante restauration qu’a demandée la bâtisse bourgeoise, volets gris et toit en ardoise où naquit Colette en 1873, nouvelle étape importante dans le circuit des maisons d’écrivains à travers la France, s’appuient sur les photos retrouvées, et surtout sur les évocations très précises qu’en fait Colette dans ses romans.
 

La chambre de Colette dans sa maison natale
La chambre de Colette dans sa maison natale
© Nicolas Castets

Quant à l’atmosphère toute vibrante du bonheur d’une famille, étonnamment libérale dans une France très provinciale, où les plus jeunes étaient subjugués par l’amour que se portaient leurs parents, où tous se plaisaient à faire de la musique et lire, et où arrivaient toutes les revues littéraires et savantes qui comblaient les longues soirées d’hiver à la campagne, elle transparaît dans les objets savamment dispersés sur les meubles : partitions de gammes chromatiques, jeu de dominos, chapeau de paille, cire à cacheter, tabatière, vaisselle de porcelaine rapportée de Paris, natures mortes peintes par des artistes belges, le pays dont Sido était originaire, petite chocolatière d’argent, celle-là même qui attira une belle araignée de jardin, venue y boire à satiété. Et jusqu’au grand cahier censé abriter les écrits du capitaine après qu’il eut perdu une jambe au combat. Un cahier où après sa mort, sa famille ne découvrit que des pages …blanches !

La maison de Colette fut, 18 années durant, un véritable paradis pour elle. Les récits qu’elle fit des mille aventures vécues, les portraits de certains voisins ou compagnons d’école, lui valurent l’admiration des uns, l’inimitié farouche des autres. Au point que quand l’écrivaine eut l’occasion de revenir dans son village après qu’un mécène, Francis Ducharme, soyeux lyonnais de son état, lui eut fait don de l’usufruit des lieux dont ses parents avaient été obligés de se séparer, elle faillit être accueillie à coups de pierre. Un état d’esprit aujourd’hui révolu.
 

Saint-Sauveur-en-Puisaye, village natal de Colette au coeur de la Puisaye
Saint-Sauveur-en-Puisaye, village natal de Colette au coeur de la Puisaye
© DR


Que ce soient la Mairie, le Conseil général ou simplement les riverains de la Maison de Colette, tous sont ravis de cette belle initiative qui met en valeur un solide village, perché sur les collines de la Puisaye. Outre l'ouverture au public, un centre d’archives est appelé à s’installer dans les combles de la maison, grâce notamment aux 2000 documents, objets et correspondances dont le collectionneur Michel Remy-Bieth a décidé de faire don à la Maison ; des  animations seront organisées pour les scolaires (ce sont les enfants qui auront le privilège de cueillir les fruits et les légumes au jardin et de les cuisiner) ; des conférences, des lectures des projections seront organisées ; une boutique est appelée à mettre en valeur l’artisanat local (l’Yonne foisonne de potiers, d’apiculteurs et autres fabricants de confitures et de savons) ; un parcours "Sur les pas de Colette"  permet de sillonner les paysages que l’auteure a rendus familiers dans le monde entier et dans toutes les langues, à commencer par l’italien qui lui vaut beaucoup de fans dans la péninsule ; on pourra, enfin, acquérir ses livres ici, mais aussi au château de Saint-Sauveur qui abrite, depuis 1995, un musée Colette tout bruissant de sa voix, des meubles de son appartement du Palais-Royal à Paris et de photos de sa vie.

Colette, faut-il le rappeler, fut actrice, journaliste, mime, créa sa ligne de beauté, présida l’Académie Goncourt de 1949 à 1954, année de sa mort, fut la première femme à recevoir des obsèques nationales après avoir obtenu les plus hauts grades de la Légion d’honneur. Elle entretint de nombreuses relations dans le monde du Music-Hall et de l’art en général : Cocteau, Claude Autant-Lara, Yannick Bellon, Alain Cuny et notamment Audrey Hepburn dont elle fit la Gigi de Broadway. Ces univers, on les retrouve aussi dans nombre de ses romans  ainsi que dans plusieurs des études que Colette et son œuvre ont inspirées, que ce soit sa biographie, signée Gérard Bonal, parue chez Perrin, ou le Hors série du Monde publié en 2015 avec  des textes de Juliette, Julia Kristeva, ou Eric-Emmanuel Schmitt, qui évoquent notamment le témoignage unique que Colette ramena des tranchées de 14-18 ou des procès de grands criminels, tels Landru ou Violette Nozière.

Renseignement : sur le site >  Maison de Colette 
Tél + 33 (0) 3 86 45 66 20