Dans le regard de Nadine Labaki : des femmes s'arment d'humour pour combattre la guerre

Réalisatrice et actrice libanaise, Nadine Labaki ne s'en cache pas, elle se revendique naïve et utopiste. C'est une femme révoltée qui rêve d'un autre monde. Quatre ans après le succès de son premier film Caramel, elle revient avec Et maintenant on va où ? . Une fable pleine d'humour et d'amour, dénonçant avec bonheur l'absurdité de la guerre de religions qui ravagea durant des décennies (et continue parfois à le faire) le pays du cèdre. Cela se passe dans un petit village de montagne, lieu et époque indéterminés, où des femmes, musulmanes et chrétiennes, décident un jour de tout faire pour empêcher leurs hommes de (re)prendre les armes. Le film, soutenu très fort par Terriennes, sort presque au même moment en France et au Liban. Rencontre.

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Femmes russes et libanaises unies pour sauver les hommes d'eux-mêmes, instantané de “Et maintenant où on va ?“
Femmes russes et libanaises unies pour sauver les hommes d'eux-mêmes, instantané de “Et maintenant où on va ?“
Comment est née l'idée de ce film ?


C'était une coïncidence de plusieurs choses. Quand j'ai appris que j'étais enceinte, en 2008, des événements sont survenus au Liban provoquant une guerre de rue de quelques jours. Des voisins, dont les enfants fréquentent la même école et partagent le même repas, sont devenus subitement des ennemis. Face à une telle absurdité, j'ai commencé à réfléchir et mon instinct maternel m'a poussé à écrire l'histoire d'une femme qui ferait tout pour empêcher son fils de prendre les armes et de descendre dans la rue. C'est comme cela que l'idée est née puis s'est élargie à toutes les femmes d'un même village. C'est vraiment un instinct maternel de protection qui m'a poussé à réfléchir au monde dans lequel mon fils sera élevé. Quand on devient mère, les priorités changent. On devient moins égoïste, on fait plus attention aux autres. Je pense que je n'aurais pas écrit ce film si je n'avais pas été enceinte.




Pour jouer les femmes du village, vous avez choisi des comédiennes non professionnelles, de vraies villageoises chrétiennes et musulmanes. Comment avez-vous réussi à les faire non seulement jouer mais aussi chanter et danser de manière si juste et intense ?


Dans mon premier film Caramel, j'avais déjà travaillé avec des non professionnels et cela avait très bien fonctionné. En fait, j'aime flirter avec la réalité, donner aux spectateurs des films qui relatent vraiment des choses du réel. On y adhère plus facilement. On peut s'y retrouver, s'identifier à des personnages. Ce qui provoque une prise de conscience plus forte. J'ai le sentiment que ces films ont le pouvoir de changer les choses.


Pendant le tournage du film, j'ai beaucoup échangé avec ces femmes. On a passé énormément de temps ensemble. Je les aime et les admire. En fait c'est impossible pour moi de travailler avec des gens que je n'admire pas, que je n'aime pas. Nos différences religieuses n'ont pas été un souci. Au Liban, on est tout à fait capable de vivre au sein de différentes communautés mais il suffit juste d'un truc pour que ça éclate. C'est la contradiction du Liban...
 
La réalisatrice/actrice Nadine Labaki pendant le tournage
La réalisatrice/actrice Nadine Labaki pendant le tournage
Avez-vous le sentiment d'accomplir une mission en faisant du cinéma ?


Oui la mission "toute simple" de changer le monde ! Je ne pense pas que le monde dans lequel on vit va très bien. Que ce soit dans les pays en guerre mais aussi dans les pays en paix où les gens se font la guerre sans les armes. J'aimerais vivre dans un monde où on se salue quand on monte dans le métro ! Dans notre monde actuel on ne trouve pas cela normal. On a peur des uns et des autres. Mais je trouverais cela plus normal de se dire "bonjour" dans les lieux publics. J'aimerais que mon fils puisse grandir dans un tel monde. Je suis un peu naïve et utopiste mais j'ai envie de ça.




Le cinéma est-il une bonne arme pour changer le monde ?


C'est une arme très redoutable. En divertissant, par le rire et les émotions, on peut faire passer beaucoup de choses. Mon film ne va peut-être pas changer le monde mais j'espère qu'il va au moins faire réfléchir sur l'absurdité des guerres et sur ceux qui les mènent. Dans mes prochaines films, j'aimerais proposer des alternatives, montrer d'autres manières de vivre.




Dans votre film, les femmes en restant unies parviennent à vaincre la guerre. Est-ce à dire que la solidarité féminine constitue une véritable force ?


Ce sont des femmes qui agissent dans mon film car je suis moi-même une femme. Je n'ai pas envie de donner des leçons aux hommes quand je fais du cinéma, je pars de mon point de vue et de mes réflexions. Comment moi, en tant que femme et mère, pourrais-je contribuer à rendre la société meilleure ? Est-ce que moi-même je serais capable, comme ces femmes dans le film, d'emmener des femmes à mon fils pour l'empêcher de prendre les armes ? Est-ce que moi j'irais jusqu'à lui tirer une balle dans le pied ? Ce sont mes propres interrogations et mes propres espoirs que je mets en scène.




Vous considérez-vous féministe ?


C'est une question délicate. Tout dépend comment on comprend ce terme. Mais, non, je ne me considère pas féministe. Je suis juste consciente de la responsabilité qu'ont les femmes au sein de la société. Mais je ne veux pas dire que les femmes soient les seules capables d'apporter des solutions. Il faut mieux miser sur une collaboration entre hommes et femmes. Dans mon film, d'ailleurs, certains hommes collaborent avec les femmes, comme l'imam et le curé, ce qui est complètement utopiste. Mais face à la guerre, il faut bien le reconnaître, les femmes agissent différemment que les hommes. Elles s'enflamment moins vite. Par notre instinct maternel, je pense, on réfléchit un peu plus avant d'agir.




Bien qu'il traite de problèmes concrets, votre film est construit comme un conte. Pourquoi ce choix ?


En effet, le film commence comme un conte avec cette voix off qui dit « cette histoire je vais la raconter à qui veut bien l'écouter.... » J'ai fait ce choix par ce que je sais que c'est utopique... Quelque part dans les montagnes, un village réussit à conserver la paix alors que partout ailleurs on se bat. C'est une sorte de conte de fées.


Cette dimension du conte permet aussi d'avoir une portée universelle que je souhaitais. Dans ce film, je ne parle pas que du conflit libanais mais de tous les conflits. J'aurais pu mettre en scène deux nouvelles religions ou parler de noirs et de blancs ou de deux voisins ou de deux frères... En fait, ce qui m'importe, c'est de ridiculiser les raisons pour lesquelles on se fait la guerre




Qu'est-ce qui nourrit votre cinéma ?


Je pense que c'est un amalgame de tout ce que j'ai pu voir dans ma vie. Quand j'étais petite, j'étais confinée dans la maison à cause de la guerre. Je ne faisais rien d'autre que de regarder la télé. J'ai donc dû voir plein de choses différentes. Mais je ne pourrais pas dire qui est mon maître dans le cinéma. Je pense que je suis en recherche de mon propre style qui est sans doute le mélange de beaucoup de choses en même temps.




Qu'est-ce qui vous a conduit à faire, très tôt, du cinéma ?


J'ai décidé de faire du cinéma à l'âge de 12, 13 ans quand j'ai réalisé que c'était mon moyen d'évasion. Enfant, sans école, entre quatre murs à la maison, je m'ennuyais beaucoup. C'est le cinéma qui me permettait d'échapper à la monotonie de mon petit quotidien. J'ai fait donc décidé de faire des études d'audiovisuel à Beyrouth et dans ma famille personne ne s'y est opposé. Pour tout le monde, c'était claire depuis longtemps que j'allais faire du cinéma.




Les hommes seront-il à l'honneur dans votre prochain film ?


Qui sait ? Peut-être... Tout dépend de l'obsession, de la révolte, de la frustration du moment. Un film doit naître d'une envie de dire quelque chose.




Avez-vous l'intention de faire un film inspiré des révolutions qui bouleversent en ce moment les sociétés arabes ?


C'est possible mais en général je m'inspire des choses qui m'entourent directement. Or, pour l'instant, il n'y a pas de révolution au Liban. Je laisse les gens qui ont vécu ces révolutions le soin d'en parler eux-mêmes. C'est mieux en fait de parler de choses qu'on a vécues. C'est pour ça d'ailleurs que je continue de faire des films au Liban... pour être dans le vrai.



En tant que Libanaise, comment percevez-vous ces révolutions ?


Je suis pleine d'espoir. Je suis heureuse de voir ces peuples se soulever. J'espère qu'ils vont réussir et surtout qu'ils vont parvenir à trouver un sens à la nouvelle liberté qu'il sont en train de gagner.




Espérez-vous un soulèvement similaire au Liban ?

Mais contre qui se soulever au Liban ? On a plein de tracas politiques. On n'arrive même pas à se mettre d'accord sur le fait que l'on soit Libanais avant d'être chrétien, musulman ou druze ou autre chose encore. On appartient plus à une religion qu'à un pays. C'est cela qu'il faut résoudre d'abord.

 
 

Et maintenant on va où ?, la bande annonce du film

 

Un film récompensé

Et maintenant on va où ? de Nadine Labaki a remporté de prestigieux prix. Il a reçu le Prix du public au festival de Toronto au Canada et le Bayard d'Or au festival du film francophone de Namur en Belgique. Il représentera également le Liban aux Oscar dans la catégorie meilleur film étranger.