Terriennes

Danser pour défier les apparences sexuées

La danseuse et chorégraphe Maxence Rey poursuit son exploration du corps féminin en accordant une grande place à la performance. Dans le cadre de sa résidence dans le théâtre de l’Etoile du Nord, elle a invité des artistes femmes – à une exception près - à la rejoindre pendant trois jours. Résultat : la remise en question de la féminité et du genre en général.  

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La scène est noire, la musique absente. Au fond, une forme incertaine éclairée de lumières bleuâtres. Peu à peu, elle prend vie, se dilate. D’étranges volumes couleur chair commencent à sortir de leur membrane plastique. Ils sont comme expulsés de l’intérieur de cette structure. Le spectateur est témoin d’une naissance d’un autre genre.

Des formes féminines, dont la peau est complètement dissimulée par une combinaison intégrale noire, finissent par s’échapper en grignotant le plastique. Les corps s’entrelacent, rampent, roulent avec les formes molles, se confondent avec elles, occupent l’espace. La respiration haletante presque angoissée et le froissement du plastique sont les seuls sons s’échappant des planches. Soudain, les corps sont nus, on ne voit pas tout à fait les visages, que des fesses, des bras, des cuisses, rouler sensuellement sur la matière molle.
 
« Qu’est-ce qu’un être normal ? »

Il va falloir attendre la fin du spectacle, Isotope, pour comprendre que cette matière en mouvement est une sculpture nommée Mitsi et que derrière une des combinaisons se cache l’artiste plasticienne Elisabeth Saint-Jalmes. « Il s’agit d’explorer la difformité de l’être humain. Qu’est-ce qu’un être normal ? », se demande la plasticienne pour qui les corps qu’elle met en scène ne sont ni féminins ni masculins. Elle était accompagnée des danseuses Blandine Pinon et Mathilde Monfreux. « Ce qui est important pour moi dans cette création est l’emboîtement du féminin et du masculin sans forcément définir ce qu’est une femme ou un homme. Il faut défier les apparences », conclut-elle.

Entre désirs et frustrations 

Parmi les artistes invités de Maxence Rey, un seul homme a pu se faire une petite place. Il s’agit du comédien et chanteur Christophe Bonzom qui a choisi de se taire sur scène et donner la parole aux désirs des femmes à travers un enregistrement sonore truffé d’humour.  Alors que l’artiste s’avance lentement sur scène complètement nu et frêle, on entend au loin les rires de femmes anonymes qui parlent de leur sexualité. « Je m’endors en reniflant ma culotte mouillée.» Des mots crus comme « bite » et «con» en côtoient d’autres plus aériens et laissent entrevoir l’ample éventail de situations auxquelles les femmes sont confrontées dans leur intimité.

Entre désir fougueux à assouvir et frustrations, ces femmes qu’on devine de tous âges, offrent un spectacle sonore auquel on a rarement l’occasion d’assister ; le désir féminin à l’état brut étant encore tabou.

Les témoignages de toutes ces femmes emplissent tellement les oreilles qu’on oublie presque Cristophe Bonzom qui a l’air terrifié, écrasé, par ces mots qui lui sont étrangers. On pourrait deviner la difficulté de certains hommes à entendre la sexualité féminine s’exprimer aussi franchement.  Ce n’est pourtant qu’une interprétation. Car sa nudité le laisse aussi vulnérable que ces voix qui s’exposent. L’artiste confie que l’invitation de Maxence Rey à participer à cette série de spectacles l’a profondément troublé. Un trouble qui se ressent sur scène. «Nous verrons ce qu’il adviendra », dit-il à propos de cette (re)présentation. Ce qui advint, en tout cas, c’est la réceptivité du public plutôt averti qui riait - parfois avec gêne - à gorge déployée.

Poésie en mouvement

Dans un tout autre registre, se déroule Rouge avril en corps et voix. Ou quand la poésie et la danse s’entremêlent. Toute vêtue de noire, l’écrivaine Hélène Lanscotte se tient face aux spectateurs. Maxence Rey, également en noir est étendue par terre les jambes fléchies.  L’écrivaine lit son poème. Ses mots sont la musique qui met en mouvement le corps de la danseuse qui ne lâche pas la poétesse d’une semelle, la chorégraphe s’enroule autour de sa partenaire de scène, la suit et quand on l’attend le moins, se met à chanter. Si elles partagent l’espace et si les gestes s’accompagnent, elles ont l’air d’être chacune dans des mondes à part : dans ceux de la parole et de la chair.  Et pourtant, comme dans Isotope, un corps n’est que le prolongement de l’autre. Une fois de plus, il s’agit d’emboîtement, mais cette fois-ci d’un corps féminin dans l’autre. De quoi s’interroger sur les limites de la définition de notre anatomie.

On retrouve une des caractéristiques de la création de Maxence Rey : le partage. Et partager, elle l’a fait en 2012 au cours de l’atelier, Corps et féminité, aux côtés de femmes issues de cultures différentes suivant pour la plupart des cours d’alphabétisation. C’est grâce à ces ateliers qu’elles ont retrouvé la confiance en elles-mêmes. Même si ces spectacles qu’elle a partagés avec ses amis artistes à l’Etoile du Nord sont moins grand public, l’essence de sa démarche est bien là, l’exploration de la féminité et des corps des femmes en s’enrichissant des expériences d’autrui.  Elle poursuit d’ailleurs en parallèle ces ateliers et ses chorégraphies dans sa résidence artistique jusqu’à l’horizon 2014.