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Daphne Caruana Galizia, femme, journaliste, assassinée pour son combat anti-corruption

Daphne sujet malte sophie goldstein
Commentaires Sophie Golstein/TV5Monde
Crédit AP Photo/ Rene Rossignaud

L'onde de choc provoquée par l'assassinat de Daphne Caruana Galizia va bien au-delà du petit archipel de Malte. A 53 ans, la journaliste-blogueuse a passé l'essentiel de sa vie et carrière à dénoncer la corruption gangrénante de son pays. Des milliers d'internautes lui rendent hommage derrière les mots-dièses #DaphneCaruanaGalizia et #justicepourDaphne.

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" Chère Daphne, il y a des choses qui ne devraient jamais arriver ", ce sont les premiers mots de la lettre publiée sur le net par un collectif réclamant justice pour Daphne Caruana Galizia, journaliste maltaise, tuée dans l'explosion de sa voiture, lundi 16 octobre 2017 à Mosta (Malte), non loin de son domicile . 


Au lendemain de l'attentat, les autorités de Malte, par la voix du Premier ministre Joseph Musca, ont réclamé justice. C'est le même gouvernement que le fils de la journaliste accuse de complicité dans cette attaque ciblée à la voiture piégée. Matthew Caruana Galizia, l'un des trois fils de Daphne Caruana Galizia, est lui aussi journaliste, à Berlin. Voici ce qu’il écrivait sur sa page Facebook, quelques heures après le drame.

[Ma mère fut assassinée parce qu’elle se tenait, comme de nombreux bons journalistes, entre le Droit et ceux qui cherchent à le violer. Mais elle fut aussi visée car elle était seule. C’est ce qui arrive quand les institutions d’un Etat sont rendues inopérantes: la dernière personne encore debout est souvent un(e) journaliste. Ce qui fit d’elle la première à mourir.]

Voilà à quoi ressemble une guerre, et il faut que cela se sache
Matthew Caruana Galizia

Membre du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), Matthew Caruana Galizia accuse les autorités: "Vous êtes complices, vous êtes responsables de ça". Il s'en prend directement au Premier ministre travailliste Joseph Muscat et à son entourage, cibles fréquentes de sa mère, les accusant d'avoir rempli le gouvernement, la police et les tribunaux d'"escrocs".

"Je n'oublierai jamais comment j'ai couru autour du brasier dans le champ, en essayant d'ouvrir la porte alors que le klaxon sonnait encore (...). J'ai regardé par terre et j'ai vu le corps déchiqueté de ma mère", poursuit-il.

Agée de 53 ans, Daphne Caruana Galizia a été à l'origine d'accusations de corruption ayant poussé Joseph Muscat à convoquer des élections anticipées en juin 2017, qu'il a largement remportées grâce au boom économique actuel du petit pays.

"Voilà à quoi ressemble une guerre, et il faut que cela se sache (...). Nous sommes un peuple en guerre contre l'Etat et le crime organisé, qui ne se distinguent plus l'un de l'autre", a-t-il ajouté.
 

#JusticePourDaphne

Le soir de la disparition tragique de la journaliste, spontanément, des milliers de Maltais sont venus, bougies à la main, lui rendre hommage, et réclamer "justice pour Daphne" devant le tribunal de La Valette, la capitale de ce petit archipel méditerranéen de 430.000 habitants qui a assuré de janvier à juin la présidence de l'UE.

"<em>Nous voulons la justice</em>" affiche en Une le quotidien maltais anglophone Independent, ta,dis que le français le Monde, lui rend hommage...
"Nous voulons la justice" affiche en Une le quotidien maltais anglophone Independent, ta,dis que le français le Monde, lui rend hommage...
"C'est un meurtre politique parce qu'il y a clairement un contexte politique et que l'Etat n'a pas protégé une journaliste qui était en danger", a déclaré à l'AFP, Michael Briguglio, ancien chef des Verts. "Je suis en colère et je suis venue ici parce que quelqu'un est en train de voler mon pays", a ajouté le blogueur Manuel Delia.
 

Seul orateur à prendre la parole, Andrew Borg Cardona, un avocat de renom et collègue du mari de la journaliste assassinée, a lancé: "L'Etat n'a rien fait pour défendre Daphne. Nous faisons partie de cet Etat et nous non plus n'avons rien fait".
 

Il y a des escrocs partout où l'on regarde maintenant, la situation est désespérée
Daphne Caruana Galizia, sur son blog

Dans les rues et sur les réseaux sociaux, beaucoup reprennent, depuis sa mort, les derniers mots de cette ancienne journaliste, publiés moins d'une heure avant sa mort sur son blog suivi par 400.000 lecteurs.

"Il y a des escrocs partout où l'on regarde maintenant, la situation est désespérée", concluait-elle après s'en être pris une nouvelle fois au chef de cabinet de Joseph Muscat, Keith Schembri.

"Rassissime dans l'UE"


La Commission européenne s'est dite "horrifiée" par l'assassinat "d'une journaliste bien connue et respectée" et a réclamé que "justice soit faite".

Lundi après-midi, Joseph Muscat avait dénoncé un acte "barbare" et promis qu'il n'aurait "de cesse que justice soit faite" après l'assassinat.


Le Premier ministre maltais a ordonné aux forces de l'ordre de concentrer toutes leurs ressources pour retrouver les meurtriers, et demandé l'aide de la police fédérale américaine (FBI), dont des agents doivent arriver jeudi.

Des experts néerlandais de la police scientifique sont arrivés mardi pour aider les enquêteurs, qui pour l'instant n'ont fait état d'aucune piste tangible. Selon des sources policières maltaises, l'explosif utilisé, qui a propulsé la voiture de la journaliste dans un champ à plusieurs dizaines de mètres, était du Semtex, produit très puissant souvent utilisé dans des attentats d'envergure.

L'attaque à la voiture piégée n'est pas une nouveauté à Malte : celle de lundi est la 6e en 13 mois, et la 4e mortelle. Mais jusqu'à présent, les victimes étaient des membres de réseaux criminels ou des hommes d'affaires soupçonnés de liens avec ces réseaux. Les auteurs n'ont jamais été retrouvés.

Pour Reporters sans frontières (RSF), cet assassinat "fait plus penser à la Russie de (Vladimir) Poutine qu'à l'Union européenne", où les meurtres politiques ou mafieux de journalistes sont "rarissimes". Ces dix dernières années, RSF n'a relevé que deux cas similaires, celui du Grec Socratis Guiolias abattu en 2010 et celui du Croate Ivo Pukanic, mort dans l'explosion de sa voiture en 2008. Malte est un pays que Reporters sans frontières place 47e dans son classement mondial de la liberté de la presse, et où les poursuites judiciaires à l’encontre des médias sont courantes.

Dans l'édition du 64' sur TV5monde, depuis Bruxelles, Ricardo Guttierrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, s'est dit "choqué et révolté, car nous assistons ici à un drame annoncé, Nous étions informé des menaces qui pesaient sur Daphne Caruana Galizia, et nous en avions informé le Conseil de l'Europe en février dernier (...) Daphne était quelque part l'empêcheuse de tourner en rond, celle qui révélait ce que tout pouvoir s'efforce de dissimuler".
 

Un WikiLeaks entier en une seule femme Politico

Daphne Caruana Galizia avait beaucoup d'ennemis, elle qui traquait sans relâche les trafics illicites, prébendes et avantages fiscaux pour les sociétés étrangères dans une île abritant quelque 70.000 sociétés offshores et les sièges des plus grands groupes de jeux de hasard. Souvent rebaptisée “Panama de l’Europe”, l’île est un paradis fiscal souvent méconnu, utilisé par des entreprises dont Bouygues, Total, BASF, Ikea… – comme le précise un communiqué d'Europe Ecologie Les Verts, citant le rapport de la député Européenne Eva Joly, publié en janvier 2017, sur les pratiques fiscales de l’île méditerranéenne.

"Du fait de l’action des associations, des lanceurs d’alerte et des politiques, tous les pays de l’Union européenne, dont Malte, devront transposer d’ici à 2019 une série de directives fiscales permettant de lutter contre l’évasion fiscale", ajoute le texte d'EELV qui insiste sur l'urgence de protéger les lanceurs d'alerte.

Daphne Caruana Galizia était de ceux et celles là. Elle n'avait de cesse de dénoncer ces scandales dans la presse internationale, comme ici lors d'un entretien accordé sur la chaîne italienne, Raï news.


Selon le magazine américain Politico, elle était devenue "un WikiLeaks entier en une seule femme en croisade contre le manque de transparence et la corruption à Malte ".

On rappelera ces mots de Nadine Hoffmann, directrice adjointe de l'International Women's Media Fondation. Dénonçant le danger couru par les femmes journalistes, elle réagissait au meurtre de la journaliste suédoise Kim Wall en août dernier : "Nous savons que les femmes avec qui nous travaillons sont confrontées au danger partout dans le monde, mais de savoir que cela s'est passé au Danemark, un pays relativement sûr pour les femmes, nous rappelle que notre communauté est en danger partout. C'est un problème que le milieu médiatique ne combat pas encore assez sérieusement."