De l'espoir... malgré tout !

L'histoire d'une survivante. Que dis-je, d'une miraculée ! Léontine a 22 ans. Une jeune femme souriante et visiblement sereine. Quand on la rencontre, impossible d'imaginer que Léontine a connu l'horreur absolue. Ses parents, ses frères, ses soeurs ont été massacrés au Rwanda en 1994 lors du génocide. Aujourd'hui, elle vit à Montréal et elle témoigne.

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Léontine, rescapée du cauchemar rwandais (Photo CF)
Léontine, rescapée du cauchemar rwandais (Photo CF)
Léontine n’avait que 8 ans quand le génocide a commencé, elle a réussi à s’enfuir avec l’un de ses frères et à se cacher pendant les premières semaines des tueries dans des plantations où des âmes charitables venaient leur apporter à manger et à boire … jusqu’à ce que ces âmes charitables cessent de venir les secourir, Léontine et son frère n’ont donc pas eu d’autres choix que de sortir de leur cachette pour trouver de quoi boire et manger… ainsi, en retournant dans son village, elle a croisé des hommes armés de machettes ensanglantées qui lui ont dit : « ah, tu es toujours vivante toi la petite ? Où est ton frère ? Où se cache-t-il ? Dis-le nous sinon nous allons te tuer » … Dans les semaines suivantes, Léontine a réussi à trouver refuge à droite à gauche, chez des femmes qui acceptaient de la cacher le temps d’une journée, d’une nuit…  Seule – son petit frère avait disparu à son tour - terrorisée, Léontine n’a eu la vie sauve qu’au fait que les dernières semaines avant la fin des massacres, les assassins avaient décidé de ne plus tuer les petites filles. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée à quelques occasions en leur compagnie, parce que les seuls êtres vivants qu’elle rencontrait sur son chemin étaient les auteurs des tueries. Imaginez l’enfer qu’a vécu cette petite fille de 8 ans… Comment a-t-elle réussi à survivre dans ce chaos sanglant et apocalyptique ? Et comment a-t-elle réussi à vivre après ? C’est ce qu’on se demande quand elle vous raconte d’une voix calme et posée ces 101 jours qui ont changé sa vie à jamais.
Après la fin des massacres, Léontine a été recueillie par une tante qui avait elle aussi miraculeusement survécu. Elle a repris le chemin de l’école en compagnie de milliers de petits orphelins comme elle. C’est ainsi qu’elle s’est recomposée une « deuxième famille » comme elle l’appelle, des enfants plus âgés ou plus jeunes qu’elle mais qui avaient vécu les mêmes drames qu’elle et dont elle est devenue la « maman » symbolique.

Réconciliation ?

Sauf que voilà, en 2006, le gouvernement rwandais, dans une volonté de  tourner la page sur cet épisode atroce de leur pays, a créé une sorte de Commission de réconciliation, un peu dans le même esprit que la Commission mise en place en Afrique du sud après la fin de l’apartheid. C’est  ainsi que des milliers d’hommes emprisonnés pour leur participation aux massacres ont recouvré leurs libertés, rejoint leurs villages d’origine et retrouvé leur vie, leurs familles, etc. Une démarche qui a peut-être eu des répercussions positives collectivement mais qui a été vécue beaucoup plus difficilement sur le plan individuel par de nombreux Rwandais victimes du génocide. Cela a été le cas de Léontine, qui a eu de la difficulté à accepter qu’elle pouvait dorénavant croiser les assassins de sa famille en se promenant simplement dans son village. La jeune fille a alors décidé de quitter le Rwanda et d’aller au Canada,  où elle a été acceptée comme réfugiée et où elle vit depuis maintenant 3 ans, plus précisément à Montréal, où je l’ai rencontrée…

Montrer qu'il y a de l'espoir (Photo CF)
Montrer qu'il y a de l'espoir (Photo CF)
Si je l’ai rencontrée, c’est parce que depuis un an, Léontine fait partie d’un projet spécial de l’Université Concordia, la deuxième université anglophone de Montréal, un projet intitulé « Cartographier les mémoires » et qui consiste à faire raconter par des réfugiés provenant de divers pays leur expérience de réfugiés via toute sorte de plateformes – vidéo, radio, photos. Il faut comprendre qu’il a fallu 15 ans à Léontine pour réussir à mettre des mots sur des cauchemars enfouis au plus profonds d’elle-même, pour pouvoir enfin RACONTER son histoire. Et c’est dans le cadre de ce projet que Léontine a réussi à raconter cette histoire qu’elle a résumée en trois minutes dans une vidéo. Une vidéo qu’elle présente maintenant à des jeunes dans des cours d’histoire d’écoles secondaires anglophones et francophones de Montréal. C’était l’objet du reportage qui a été diffusé en décembre dernier au téléjournal de Radio-Canada et dans les bulletins de TV5 Monde, nous sommes allés filmer l’un de ces ateliers animés par Léontine et une autre réfugiée rwandaise, Stéphanie. Ensemble, les deux jeunes  femmes expliquent aux jeunes ce qu’est un réfugié, ce que veut dire devenir réfugié dans un autre pays, et elles présentent à tour de rôle leur histoire. L’accueil des jeunes à ces ateliers est tout simplement extraordinaire : ils participent pleinement en posant plein de questions à Léontine et Stéphanie, en commentant leurs présentations et ils nous ont dit à quel point ils avaient apprécié la présence des deux jeunes femmes  et leurs témoignages, que c’était beaucoup plus intéressant comme expérience qu’un simple cours d’histoire ou la lecture d’un chapitre dans un livre d’histoire. L’objectif de ces ateliers est d’ailleurs d’offrir une nouvelle façon de raconter l’Histoire aux élèves, de l’incarner en quelque sorte à travers des récits de vie et des témoignages. Ces jeunes ont visiblement été marqués par ces rencontres et l’expérience m’a semblé plus que concluante.

Le reportage de Catherine François (12 décembre 2011)

De l'espoir... malgré tout !

Y croire

Léontine quant à elle croit en ce projet : elle veut montrer aux jeunes, en leur racontant son histoire, qu’il y a toujours de l’espoir, même quand on réussit à survivre aux pires atrocités que l’on puisse imaginer. Sa participation au projet de l’Université Concordia a même été si bouleversante sur le plan personnel qu’elle a décidé de réorienter ses études vers la psychologie – elle étudiait auparavant en comptabilité. Léontine  va donc poursuivre l’animation de ces ateliers au cours des prochains mois, mais elle caresse aussi le projet de retourner un jour prochain au Rwanda pour retrouver sa « deuxième famille » et qu’ensemble, ils puissent se raconter leurs histoires, ce qu’ils ont vécu… Léontine aimerait bien les aider à leur tour à mettre des mots sur ces drames parce que, comme elle le dit, « ça aide, de mettre des mots et de raconter ».
Les nuits de Léontine sont peut-être encore peuplés de cauchemars, mais ces journées dans la réalité montréalaise sont bien occupées et intéressantes… la jeune femme a réussi à se refaire un nid ici et à s’ouvrir des horizons personnels et professionnels dans lesquels elle se réalise. Elle a été une de mes belles rencontres professionnelles de l’année 2011, une de ces rencontres qui nous réconcilie avec l’humanité, dans ce qu’elle peut avoir de meilleur et de plus beau, un exemple de résilience tout à fait fascinant et porteur d’espoir. Un espoir que Léontine incarne dans ce magnifique sourire qui irradie son visage, un sourire qui restera gravé dans ma mémoire...

A propos de Catherine François

Journaliste française à Radio Canada, Catherine François est correspondante depuis maintenant trois ans de TV5 Monde à Montréal. Elle tient un blog sur le site de TV5MONDE : Les chroniques québécoises.