De quoi la jupe est-elle le nom ?

Il y a jupe, jupe et jupe - trois versions d'un même vêtement, à travers les âges et les cultures
Il y a jupe, jupe et jupe - trois versions d'un même vêtement, à travers les âges et les cultures
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Mini, longue, plissée, droite, la jupe est un objet subversif, à travers le temps. Marqueur de la séparation entre les sexes, les femmes s’en servent pour s’émanciper dans les années 1960 en France, devenu aujourd’hui l’un des symboles de la lutte contre le sexisme aux quatre coins du monde. Jusqu'à l'excès.

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Trop courte, trop longue, trop sexy, trop religieuse, la jupe, vêtement principalement féminin, mais pas toujours - cf encadré plus bas -, a fait coulé beaucoup d'encre ces dernières semaines, en France, mais pas seulement. Des gendarmes de la morale ou de la laïcité passent leur temps à vouloir la mesurer... En témoigne encore l'exclusion d'une élève pour port de jupe trop longue, et donc jugée ostentatoire (mais de quoi ?), par une principale d'un collège de Charleville-Mézières... Avec pour principal effet un mot dièse qui buzze en réaction : #JePorteMaJupeCommeJeVeux. Comme cela avait été le cas voilà quelques semaines  dans un établissement de l'Hérault au Sud de la France. 

Les jupes trop longues à la Une du Monde du 30 avril. 
Les jupes trop longues à la Une du Monde du 30 avril. 


Ces affaires de jupes trop longues ont mobilisé jusqu'au New York Times, qui y consacre un long développement, ce genre d'interdiction étant incompréhensible pour la pensée américaine. C'est le signe "d'une politique de la laïcité qui pousse les musulmanes dans des coins de plus en plus reculés où elles peuvent porter des vêtements conformes à leur foi". Dans le cas de Charleville-Mézières, l'adolescente a décidé elle même de ses vêtements, ses parents n'ayant jamais rien exigé d'elle...

La jupe c'est bien connu fait tourner les têtes et on passe son temps, bien trop de temps, comme dans la chanson d'Alain Souchon, à aller voir ce qu'il y a sous les jupes des filles...

Une jupe trop longue interdite dans un collège de Charlevilles-Mézières, à la Une de L'Ardennais
Une jupe trop longue interdite dans un collège de Charlevilles-Mézières, à la Une de L'Ardennais

En France, les femmes portent plus de pantalons que de jupes. Ce n’est pas pour autant que celle-ci a disparu des armoires, loin de là. Un bout de tissu qui, selon sa forme, sa taille, sa couleur, est un vecteur de multiples langages. Que ce soit une question de mode, pour affirmer sa féminité, par convention ou encore militantisme.
 
La jupe est avant tout l’expression du genre dans sa logique de différenciation et de séparation entre les femmes et les hommes, encore très ancrée dans notre société judéo-chrétienne. « De manière générale, les religions préconisent un vêtement différencié entre les deux sexes. Dans certaines écoles privées religieuses, le port d’un uniforme est encore imposé et se résume aux jupes pour les filles et aux pantalons pour les garçons », explique l’historienne Christine Bard, auteure du livre « Ce que soulève la jupe : identités, transgressions, résistances » (Autrement, 2010).
 
Fort heureusement, une majorité de femmes, avec leurs jupes, ont fini par se libérer : « Il y a clairement un rapport entre la mini-jupe et la libération sexuelle, portée dans cet esprit par les femmes dans les années 1960 ». Et même si la jupe s’est faite plus rare post révolution sexuelle, les femmes ne l’ont pas complètement délaissée. Au contraire, elles ont choisi la diversité vestimentaire, avec au choix pantalons et jupes, dont la mode des années 1970 a dû s’adapter à la variété des besoins et des désirs des consommatrices : « du long, du court, voire du très court ! », précise Christine Bard.

 

Le fait même que « la jupe soit devenue un objet de lutte féministe était assez inattendu »

Symbole de la résistance au sexisme

 
« La jupe est plus sexy que le pantalon, c’est la représentation qui domine aujourd’hui », explique l’auteure. Trop sexy ? En 2012, alors que Cécile Duflot, ministre du Logement et de l'Egalité des territoires, s’apprête à prendre la parole en séance à l’Assemblée, elle est huée. Sa robe du jour, blanche à motifs bleus laissant voir ses avant-bras, est jugée trop féminine pour certains députés UMP. Une réaction machiste, courante dans le quotidien des femmes en jupe. C’est d’ailleurs pour lutter contre ce sexisme ambiant que des lycéennes d’Ille-et-Vilaine ont lancé une journée de la jupe en 2006, devenue le Printemps de la jupe et du respect, qui invite aussi les garçons à en porter une ce jour-là.

Un phénomène popularisé par le film « La journée de la jupe » en 2009 de Jean-Paul Lilienfeld, où une enseignante de collège dépressive, interprétée par Isabelle Adjani, est exaspérée par le machisme de ses élèves qu’elle prend en otage. Le film a reçu des louanges mais aussi des critiques féroces - et justifiées - parce que "vision grossière et fausse de la réalité sociale" qui mettait aux prises une femme en jupe (donc un appel au viol) et un adolescent de banlieue, ciblé ethniquement donc forcément machiste et ultra violent. La journaliste et essayiste Mona Chollet écrit avec rage au sujet de cette fiction caricaturale : "En somme, ce dont la France a besoin, c’est de vrais hommes, qui ne « baissent pas leur froc », et de vraies femmes, qui portent des jupes et des talons. Chacun dans son rôle, et les vaches seront bien gardées, et les mahométans n’auront qu’à bien se tenir.."

Presque dix ans après l’instauration de cette journée, reprise par des associations féministes comme «Ni putes ni soumises », celle-ci fait toujours polémique. Lors de la dernière en date, des garçons en jupe d’un lycée de Nantes se sont fait prendre à partie par « la Manif pour tous » lors d’une opération contre le sexisme en 2014.  
 
Pour Christine Bard, le fait même que « la jupe soit devenue un objet de lutte féministe était assez inattendu ». Autrefois obligatoire pour les femmes, la jupe incarnait tout ce que les associations féministes rejetaient : la différences des sexes, l’imposition d’un vêtement ouvert, la soumission de la femme. Elle est désormais un « emblème de résistance paradoxale », cependant justifié pour l’historienne : « il n’y a qu’à voir le contrôle des femmes, de leur sexualité, leur place dans l’espace public, qui passe par des remarques sexistes sur leurs jupes. »
 
Une femme, avec le slogan "My dess, my choice" (Ma robe, mon choix) sur ses joues, proteste pour avoir le droit de porter ce qu'elle veut à Nairobi (Kenya) en novembre 2014. Crédit photo : AP/Ben Curtis<br />
Une femme, avec le slogan "My dess, my choice" (Ma robe, mon choix) sur ses joues, proteste pour avoir le droit de porter ce qu'elle veut à Nairobi (Kenya) en novembre 2014. Crédit photo : AP/Ben Curtis

Mode internationale, géométrie variable

 
Mais selon les pays et les régions du monde, la jupe ne se porte pas de la même manière et ne symbolise pas toujours la même chose. Dans le dernier « Regards croisés » du magazine web étudiants « Crossworlds », les jupes et les comportements associés ont été observés dans huit pays.
Au Danemark, la mode est non seulement unisexe, mais surtout jamais dénudée, pour ne pas choquer le royaume danois. Car « montrer ses jambes, c’est presque de l’insolence », raconte Laure Vaugeois, correspondante pour le magazine à Copenhague.

Bien plus à l’Est, à Hong-Kong, en Chine, c’est une toute autre histoire. Ou plutôt trois autres histoires, à travers trois styles de jupe : « La première est sérieuse, on la retrouve surtout en centre-ville à l’heure du déjeuner. Elle avance d’un pas pressé et se fait à peine remarquer. C’est la jupe-crayon des business women. La seconde avance en rang, un peu maladroitement. Elle se fond dans la masse de celles qui lui ressemblent. C’est la jupe des écolières en uniformes scolaires. Enfin, le soir près d’un club aux néons tremblotants on peut en apercevoir une troisième. Elle ne cache jamais rien et se veut attirante. C’est la jupe des prostituées du quartier de Wanchai. »

En Afrique du Sud, des femmes et des hommes racontent comment le port d’une jupe courte est synonyme de risque d’agression, dans un pays où une femme se fait violer toutes les 26 secondes. Pendant qu’au Chili, les femmes serveuses dans les cafés con piernas (littéralement, cafés avec jambes) sont obligées de porter des mini-jupes « très ajustées » pour attirer la clientèle.
 
Mais depuis quelques années, « un langage commun s’est instauré malgré les différences sociales et culturelles, à travers le port de la jupe dans le monde », explique Christine Bard. Au même titre que la nudité est devenue une arme de protestation, à l’image du mouvement ukrainien des Femen, des étudiantes chinoises ou des expropriées cambodgiennes, qui protestent seins nus pour réclamer leurs droits et l’égalité femmes-hommes, des filles, partout dans le monde, dénoncent les violences qu’elles subissent en jupe.

C’est ainsi qu’est né le mouvement mondial Slutwalks (« marches des salopes ») à Toronto en 2011, suite à la remarque sexiste d’un policier à l’encontre de victimes de viol. Ou encore avec ces femmes kényanes qui ont lancé le mot clé #MyDressMyChoice (« Ma robe, mon choix ») sur Twitter à la fin 2014, pour revendiquer le droit de s’habiller librement.

 
"Des avantages intrinsèques !"
Une jupe pour homme créée par le styliste français Jean-Paul Gaultier, photographié par Paolo Roversi. Crédit photo : AP/Diane Bondareff 
Une jupe pour homme créée par le styliste français Jean-Paul Gaultier, photographié par Paolo Roversi. Crédit photo : AP/Diane Bondareff 
Le pantalon est devenu un vêtement mixte, non sans difficulté. « La jupe, (elle), n’a pas encore connu le même mouvement par la gente masculine », explique l’historienne Christine Bard, aussi auteure du livre « Une histoire politique du pantalon » (Seuil, 2010). Les résistances sexistes et homophobes envers les hommes qui portent des jupes sont encore très fortes. Alors que de nombreux exemples dans l’Histoire et dans la géographie, y compris en Europe avec le célèbre kilt écossais, montrent des hommes portant des vêtements ouverts.

« Et les hommes qui choisissent de se vêtir d’une jupe aujourd’hui ne sont pas tous homosexuels », précise l’auteure. Il ne fait aucun doute que la jupe mixte, encore très minoritaire, finira par s’imposer : « Les hommes sont engoncés dans un code vestimentaire du 19e siècle qui va forcément évoluer avec de nouveaux comportements et de nouvelles aspirations ».

Au-delà de la logique politique liée au genre, un autre élément se révèle déterminant pour Christine Bard : « Il ne faut pas oublier que la jupe a des avantage intrinsèques ! À la période estivale, c’est beaucoup plus agréable de porter un vêtement ouvert, comme on peut souvent le voir dans les pays chauds ».

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