Ronit Elkabetz, disparition d'une actrice lumineuse et cinéaste israélienne sans concession

Ronit Elkabetz, actrice lumineuse et réalisatrice engagée, disparue à l'âge de 51 ans
Ronit Elkabetz, actrice lumineuse et réalisatrice engagée, disparue à l'âge de 51 ans
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L'actrice et cinéaste israélienne, Ronit Elkabetz, est décédée, ce mardi 19 avril 2016, des suites d'un cancer à l'âge de 51 ans. Elle était l'un des visages les plus connus du cinéma israélien, dans lequel elle abordait de front, comme comédienne et comme réalisatrice, les travers de son pays. 

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Elle interprétait souvent des personnages tout à la fois lumineux et difficiles, aussi bien en français qu'en hébreu. Des femmes fortes, battantes, insubmersibles malgré les aléas de la vie comme on avait fini par croire qu'elle l'était elle-même.

En Israël, elle fut l'une des actrices fétiches d'Amos Gitaï, réalisateur d'oeuvres sans concession sur l'histoire d'Israël, où les femmes jouent des rôles majeurs, comme dans Millim où Alila. Sa longue silhouette brune irradie les films de Dover Kosashvili, autre cinéaste israélien, au regard féroce sur les travers et normes sociales de la société israélienne. Dans "Mariage tardif", elle est une mère divorcée et amante passionnée, contrariée par les exigences de la famille de son amant. Elle est une prostituée vaillante et déclinante dans Mon Trésor de Keren Yedaya, Caméra d'Or à Cannes en 2004. Elle se glisse dans le rôle d'une improbable et énergique patronne de café au grand cœur dans l'exquis "La Visite de la fanfare", de Eran Kolirin, en 2007.

Elle finit par passer des deux côtés de la caméra, en compagnie de son frère pour une trilogie très féministe. « Prendre femme », avec son cadet Shlomi Elkabetz, drame conjugal inspiré de l'histoire de leurs parents, en est le premier volet dont le fil conducteur est Viviane, une femme en quête d'émancipation, interprétée par la réalisatrice. Le deuxième opus de cette trilogie, "Les Sept jours", huis clos centré cette fois sur les relations fraternelles face à un deuil, a fait l'ouverture de la Semaine de la critique à Cannes en 2008. Cette série s’achève en 2014 avec « Gett, le procès de Viviane Amsalem », combat judiciaire acharné d’une femme pour obtenir le divorce dans un Etat théocratique où  seuls les rabbins peuvent prononcer ou dissoudre un mariage.

De la condition des femmes


Elle était ouvertement féministe et pacifiste. Lors d'un entretien accordé au magazine français Le Nouvel Observateur pour la sortie de "Les sept jours" où elle est à la fois actrice et co-réalisatrice, elle confiait :

« Quand on vit en Israël, il est impossible d’évoquer un sujet sans qu’apparaissent la guerre ou les conflits communautaires. C’est ainsi. Dans ’Les Sept Jours’, nous n’abordons pas frontalement la question politique, mais celle-ci rattrape tout de même les protagonistes. La nouvelle génération de cinéastes partage une conviction : pour évoquer Israël et ses contradictions, il faut s’éloigner de la prétendue objectivité des reportages télévisés et raconter des histoires à la première personne du singulier. Je suis en permanence à la recherche de mes racines. Je suis née de parents immigrés du Maroc. Mes fondements et ma culture sont pluriels, mais mon histoire, c’est Israël. J’ai envie de raconter ce pays où, dès le jour de notre naissance, nous entendons le grondement des sirènes. »

Là d'où l'on vient


Sur le même registre, celle de l'histoire, de l'identité et de la combinaison entre les deux elle répondait aux questions du Monde, après la sortie de La Visite de la Fanfare, film délicieux sur l'errance et le vivre ensemble, rencontre improbable entre un orchestre de policiers égyptiens et un regroupement de solitudes israéliennes :
"Je suis issue d'une famille marocaine. Lorsque j'étais enfant, ma famille se réunissait tous les vendredis après-midi pour visionner un film égyptien à la télé. Je suis née en Israël, mes parents sont revenus s'y installer quand j'avais 12 ans. Je me suis toujours demandé ce qui serait arrivé si je n'avais pas vécu ces trajets. J'ai en moi une force inouïe qui me pousse à choisir mon destin. Je fais donc partie des deux peuples, Israël et Palestine, depuis toujours et pour toujours. La culture arabe est dans nos veines, dans notre cuisine, notre musique et notre langue. Les gens qui le nient sont loin du réel. Le film ne parle que de cette nécessité de favoriser l'amour plutôt que prononcer les mots de la peur. Je ne peux pas croire que la paix soit impossible, c'est au point que je ne supporte plus d'entendre ce mot, "paix", puisqu'il est une pierre d'achoppement. Oublions-le et vivons ensemble dans le respect et le dialogue. J'espère qu'un jour viendra l'heure de cet amour entre tous. Peut-être peut-on montrer l'exemple par l'art, en faisant ce type de films."

Sans avoir jamais pris de cours d'art dramatique, elle avait aussi joué dans le film d'André Téchiné "La Fille du RER" en 2009 aux côtés de Catherine Deneuve. En 2010, elle interprétait Judith dans "Cendres et sang" de Fanny Ardant.

Elle était née le 27 novembre 1964 à Beer-Shev’a à la porte du désert du Neguev, au sein d’une famille juive marocaine émigrée dans le sud d’Israël. Sa mère, personne fondamentale pour sa carrière et son chemin de vie, était coiffeuse et son père financier dans les postes israéliennes. Elle était mariée et mère de deux enfants. Le cancer l'a rattrapée à l’âge de 51 ans.