Décès de la photographe franco-marocaine Leïla Alaoui après l'attaque au Burkina

La photographe et vidéaste franco-marocaine Leïla Alaoui est décédée lundi 18 janvier après avoir été blessée par balles dans l'attaque terroriste à Ouagadougou le vendredi 15 janvier.
La photographe et vidéaste franco-marocaine Leïla Alaoui est décédée lundi 18 janvier après avoir été blessée par balles dans l'attaque terroriste à Ouagadougou le vendredi 15 janvier.
©Augustin-LeGall

Blessée par balles dans l'attaque terroriste à Ougadougou, Leïla Alaoui est décédée lundi 18 janvier au Burkina Faso. Au Maroc, en France ou encore au Liban, le travail de cette photographe et vidéaste franco-marocaine engagée était très remarqué. Portrait. 

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Le corps des femmes, leurs droits, transparaissaient partout dans son travail. Et c'était bien  pour cette sensibilité que le siège de Amnesty international à Londres l'avait choisie pour un travail de sensibilisation afin d'enrayer les mariages forcés au Burkina Faso. Leïla Alaoui, photographe et vidéaste franco-marocaine avait été envoyée à Ouagadougou par l'ONG pour une campagne intitulée "Mon corps, mes droits".

Grièvement blessée lors des attaques terroristes perpétrées, vendredi 15 janvier 2016 au soir, dans la capitale burkinabé, Leïla Aloui est décédée ce lundi 18 janvier "des suites d'un arrêt cardiaque post opératoire". "La dépouille de la défunte sera rapatriée au Maroc aussitôt après accomplissement des procédures requises", a précisé l'agence de presse marocaine MAP. 

Attablée vendredi soir à la terrasse du café-restaurant Cappuccino à Ouagadougou avec son chauffeur burkinabé tué sur le coup, correspondant d'Amnesty au "pays des hommes intègres", la photographe et vidéaste franco-marocaine avait été gravement touchée par balles quand des terroristes ont ouvert le feu contre cet établissement puis contre l'hôtel Splendid adjacent. 

Touchée au poumon, à l’abdomen, au bras, à la jambe et au rein, elle avait été transportée à la clinique Notre Dame de la Paix pour y être opérée pendant plusieurs heures. Ce lundi 18 janvier, son coeur a lâché alors qu'elle semblait sortie d'affaire quelques heures avant.

Sa mère Christine Alaoui avait alors indiqué sur son compte Facebook  que sa fille a été "admirablement bien soignée par l’équipe burkinabé de la clinique Notre dame que je remercie du plus profond de mon cœur". Elle remerciait l'ambassadeur du Maroc très présent au chevet de sa fille mais exprimait aussi sa colère à l'encontre du consulat français qui aurait montré moins de sollicitude. Ses propos ont fait l'objet d'un début de polémique sur les réseaux sociaux après la publication du tweet d'hommage de la ministre de la Culture française, Fleur Pellerin. Une polémique stérile dans de telles circonstances selon Amnesty International France.

Photographe humanitaire, regard politique

L'annonce de son décès a soulevé beaucoup d'émotions sur les réseaux sociaux où ont été publiés de nombreux messages de sympathie rendant hommage à la jeune femme de 33 ans très appréciée pour ses engagements personnels et son travail de photographe qui voulait combattre les clichés.

portrait leila alaoui
©Récit de P.Achard, P.Didier


Présidente d'Amnesty France, Geneviève Garrigos réagissait ce 19 janvier 2016 dans l'émission L'Invité de TV5MONDE : « Aujourd’hui pour nous, c’est une grande tristesse, un grand chagrin que nous voulons partager avec la famille, témoigne Geneviève Garrigos. C’est aussi l’occasion d’honorer sa mémoire ainsi que celle de son chauffeur qui était lui aussi très engagé avec Amnesty. »
 

video geneviève garrigos leila alaoui
©L'Invité de Patrick Simonin


« C’est une grande perte pour les droits humains », souligne encore Geneviève Garrigos. Son choix par Amnesty pour cette campagne au Burkina Faso  relève de l'évidence : « Ses photos étaient d’une telle force… Elle permettait d’émouvoir et de réveiller d’une certaine façon les consciences et l’indignation. Elle mettait sa sensibilité, son engagement, son talent au service d’Amnesty international, au service des droits humains et plus particulièrement dans ce cas au service des droits de ces jeunes femmes et de ces jeunes filles dont les vies sont sacrifiées aujourd’hui au Burkina Faso. On les force parfois à se marier à partir de 11 ans  ».

 

Ma démarche, qui cherche à révéler plus qu’à affirmer, rend les portraits réalisés doublement “documentaires”
Leila Alaoui

Sur le site de l'exposition de ses oeuvres présentée par la Maison européenne de la photographie à Paris, elle explique sa démarche, à l'encontre des reliquats de la vision orientaliste et coloniale toujours à l'oeuvre dans l'objectif des photographes occidentaux lorsqu'ils voyagent au Maghreb ou au Moyen Orient. « Les photographes utilisent souvent le Maroc comme cadre pour photographier des Occidentaux, dès lors qu’ils souhaitent donner une impression de glamour, en reléguant la population locale dans une image de rusticité et de folklore et en perpétuant de ce fait le regard condescendant de l’orientaliste. Il s’agissait pour moi de contrebalancer ce regard en adoptant pour mes portraits des techniques de studio analogues à celles de photographes tels que Richard Avedon dans sa série “In the American West”, qui montrent des sujets farouchement autonomes et d’une grande élégance, tout en mettant à jour la fierté et la dignité innées de chaque individu. »

BIO

Leïla Alaoui est née en 1982 à Paris.
Elle étudie la photographie à la City University of New York. Puis elle partage sa vie entre entre Marrakech et Beyrouth. 
Depuis 2009, son travail a été exposé en France, Suisse, Maroc, Espagne, Argentine, Danemark ou encore aux Etats-Unis.
Une démarche qui ne fut pas toujours comprise, certains voyant dans ses clichés un écho à cet orientalisme dénoncé. Une critique repoussée par la militante marocaine des droits humains et féministe Ibtissame Betty Lachgar : "En photographiant ces femmes 'traditionnelles', elle donnait d'abord la parole à celles qui ne l'ont pas, elles donnait à voir les invisibles. Et ce qui était particulièrement attachant chez Leila Alaoui c'est son humilité, elle s'effaçait derrière ses sujets."
Souk de Boumia, Moyen Atlas (2011) et Tamesloht (2011). Deux portraits signés Leila Alaoui, son travail sur "Les Marocains", exposés à la Maison européenne de la Photographie à Paris
Souk de Boumia, Moyen Atlas (2011) et Tamesloht (2011). Deux portraits signés Leila Alaoui, son travail sur "Les Marocains", exposés à la Maison européenne de la Photographie à Paris
©Leïla Alaoui

En mai 2014 sur le plateau de notre magazine Maghreb Orient Express, la jeune photographe présentait son travail débuté 3 ans plus tôt « sur la diversité ethnique et culturelle du Maroc ». Elle voulait réaliser un « travail d’archive sur les traditions qui sont en train de se perdre » comme le tatouage des femmes berbères. « Beaucoup de femmes que j’ai photographiées dans les villages berbères ont des tatouages sur le visage. Elles ont été marquées dès la naissance pour indiquer à quelle tribu elles appartenaient. Aujourd’hui, quand on va dans un village reculé de la campagne marocaine on ne voit plus de jeunes femmes avec ces tatouages. Ce sont seulement les plus âgées. »
 


A travers ce projet, Leïla Alaoui a découvert des traditions, des cultures qui lui étaient étrangères « même en étant marocaine » expliquait-elle encore. Vidéaste, elle a aussi réalisé des vidéos sur le parcours de migrants de leur pays d’origine jusqu’à leur destination finale pour leur rendre hommage « sans faire de misérabilisme ». Elle voulait à travers ce projet que chacun « se mette à la place de ces personnes ». Le Maroc autrefois terre de transit est devenu un pays d’accueil. Un sujet qui tenait particulièrement au coeur de cette citoyenne des deux rives de la Méditerranée.
 


Retrouvez d'autres photos de Leïla Alaoui exposées récemment à la Maison européenne de la photographie. 

Retrouvez aussi l'entretien accordé par Leila Alaoui à Patrick Simonin dans l'émission L'Invité de TV5MONDE