Terriennes

Défis et réussites des femmes sur les chantiers de New York

Des étudiantes en cours à la Nontraditional Employment for Women Center, se préparent à travailler sur les chantiers ©Jonathan Alpeyrie
Des étudiantes en cours à la Nontraditional Employment for Women Center, se préparent à travailler sur les chantiers ©Jonathan Alpeyrie

Alors que la France vient de lancer une campagne pour inciter à plus de mixité dans les métiers traditionnellement cloisonnés, selon les sexes, les Etats-Unis ont impulsé depuis les années 1980 une politique volontariste pour permettre aux femmes de se lancer dans des professions d'hommes. Avec des succès mais aussi encore beaucoup de résistances. Rencontres avec quelques unes de ces vaillantes qui ont franchi les lignes.

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Que ce soit en France ou aux Etats-Unis, les femmes restent marginales dans le bâtiment, un secteur traditionnellement réservé aux hommes : tandis que la Fédération française du Bâtiment (FFB) estime qu’elles représentent 11% des effectifs dans l’Hexagone, aux Etats-Unis, elles seraient 13%, selon le ministère américain du Travail. Le chemin accompli est pourtant énorme. En quarante ans, elles ont progressivement bousculé les idées reçues et gagné leur place sur les chantiers, à force de compétence et de détermination. Souvent plus impliquées dans les projets que leurs homologues masculins, elles impressionnent aujourd’hui par leur professionnalisme.

Tandis qu’en France, le secteur est déconsidéré, aux Etats-Unis, les emplois dans le bâtiment sont parmi les mieux rémunérés, un ouvrier expérimenté pouvant aisément gagner 8 000 dollars par mois. Une écharpe bariolée sur le nez pour la protéger du froid glaçant qui a marqué l’hiver new-yorkais, Michelle McKenzie, 48 ans, acquiesce. « Cela fait 17 ans que je travaille sur les chantiers et je gagne 50 dollars de l’heure, plus l’assurance maladie, soit un total de 1 800 dollars net par semaine. Je suis propriétaire de ma maison. J’ai une belle vie. » Pourtant elle se souvient d’un parcours difficile. « Quand j’ai commencé dans la maçonnerie, les hommes autour de moi ont essayé de me briser, de me décourager. Mais j’ai tenu bon. »

Lenore Janis, une pionnière qui par hasard et nécessité à fait de l'entrée des femmes dans le bâtiment, son combat  ©Jonathan Alpeyrie
Lenore Janis, une pionnière qui par hasard et nécessité à fait de l'entrée des femmes dans le bâtiment, son combat ©Jonathan Alpeyrie
L'arrivée des femmes sur les chantiers : un bénéfice pour les hommes aussi

Sur la difficile relation avec leurs homologues masculins et la nécessité de faire leurs preuves deux fois plus efficacement que les hommes, toutes ont une histoire à raconter. Ainsi de Lenore Janis qui, obligée de trouver un travail après le départ de son mari en 1972 a repris les rênes de l’aciérie familiale. Elle préside aujourd’hui l’organisation Professional Women in Construction. « A cette époque, je me souviens d’une jeune femme très bien. Son patron l’avait envoyée sur le chantier afin de contrôler les travaux. Mais là-bas, les hommes se sont mis à lui crier dessus et à lui jeter des pierres. Le patron est alors intervenu, demandant à ses ouvriers ce qui leur arrivait. Et leur réponse fut : “On ne la veut pas sur le chantier car quand elle est là, on ne peut pas pisser tranquillement !” Cette femme est devenue l’un des meilleurs maîtres d’œuvre dans la région de New York mais elle n’a jamais oublié cette histoire. Depuis, des entreprises ont décidé d’installer des sanisettes sur les chantiers et ça a réglé le problème… »

Les professionnels du bâtiment s’accordent d’ailleurs pour dire que l’arrivée des femmes a apporté énormément en termes d’hygiène et de sécurité sur les chantiers, les fournisseurs par exemple allégeant les sacs de plâtre, une avancée qui profite également aux hommes.

Pia Hofmann, originaire d'Allemagne, est l'une des seules “grutières“ de la Grosse Pomme ©Jonathan Alpeyrie
Pia Hofmann, originaire d'Allemagne, est l'une des seules “grutières“ de la Grosse Pomme ©Jonathan Alpeyrie
Faire ses preuves en permanence

Selon Lenore Janis, c’est l’intervention du gouvernement américain qui a véritablement permis de débloquer la situation, quand dans les années 1980, il a imposé des quotas pour la construction de projets financés par l’argent public. Sur chacun de ces appels d’offre, entre 5 et 15% des entreprises sélectionnées doivent être dirigées par une femme. Des quotas similaires existent pour les sociétés détenues par les minorités (noire, asiatique, hispanique, etc.).

Dans le métier depuis 33 ans, Barbara Armand reconnaît avoir bénéficié de cette discrimination positive. Mais, s’empresse de préciser la souriante et dynamique patronne d’Armand, une société de construction aussi prospère que respectée, « je n’ai jamais pensé que mes compétences étaient pour autant inférieures à celles des hommes ». Noire américaine, elle jongle aujourd’hui entre les quotas octroyés aux femmes et ceux attribués aux minorités. Pour ce qui est des projets financés par le privé en revanche, aucune obligation n’est faite au maître d’ouvrage d’embaucher tel ou tel sexe. Résultat : plusieurs refusent toute embauche féminine.

C’est pourtant sur l’un de ces chantiers privés, au cœur de Manhattan, que l’on croise Pia Hofmann, l’une des seules Américaines conductrices de grue. Visage marqué par le froid, tee-shirt orange, lunettes autour du cou, elle aime ce qu’elle fait. « Je suis accro à l’adrénaline », lâche-t-elle au pied de son engin. « J’ai les compétences requises, mais ici, avoue la quadragénaire, je dois être meilleure que les hommes et travailler deux fois plus pour faire mes preuves. »

Barbara Armand, femme et afro-américaine, cumulait les handicaps : sa réussite est d'autant plus spectaculaire ©Jonathan Alpeyrie
Barbara Armand, femme et afro-américaine, cumulait les handicaps : sa réussite est d'autant plus spectaculaire ©Jonathan Alpeyrie
"Gina, allez me chercher un café !" - les clichés ont la peau dure

Employées chez Armand, Shamsell Abdill et Gina Candan, quant à elles, opèrent comme maîtres d’œuvre sur un chantier public dans le Bronx. Quelques années après, Gina n’en revient toujours pas d’avoir été prise pour la secrétaire à qui l’on demande un café en pleine réunion de chantier. « Passionnée » par son métier, Shamsell, elle, est convaincue, qu’elle n’aurait pas mis aussi longtemps à atteindre ce poste si elle avait été un homme. « Nous devons constamment nous battre et défendre nos décisions », déplore-t-elle, un brin résignée. Elle sait aussi qu’elle doit « éviter les grands sourires et les tapes sur l’épaule », histoire de gérer au mieux les égo masculins.

Déterminée à lutter contre ce type de stéréotypes, la Fondation Non-traditional employment for Women (NEW) a pris les choses en main. Electricienne, menuisière, cheffe de chantier… Dans la caserne désaffectée qu’elle a investie à Manhattan, elle forme désormais à ces métiers pas moins de 500 femmes par an. Durant les sessions de six semaines, des femmes de tous âges et de toutes origines s’exercent à charger et décharger des porter des poids de trente kilos, font des maths à haute dose, s’initient à la menuiserie et à l’électricité, tout en apprenant à résister au harcèlement sexuel. Afin, comme Elise Harris, de prendre « un nouveau départ ». A 43 ans, elle a décidé de quitter le journalisme pour devenir conductrice d’engin. « Les gens autour de moi sont surpris d’une telle reconversion. Ils ne voient pas le côté intellectuel de ces métiers. Ils ont tort de les déprécier. »

Gina Camdan, travaille pour la Société Armand, comme cheffe de chantier. On la voit ici dans le Bronx donnant les consignes aux travailleurs du bâtiment. ©Jonathan Alpeyrie
Gina Camdan, travaille pour la Société Armand, comme cheffe de chantier. On la voit ici dans le Bronx donnant les consignes aux travailleurs du bâtiment. ©Jonathan Alpeyrie