Les Dégommeuses : quand le foot féminin met sur la touche sexisme et lesbophobie

Les Dégommeuses lors de Foot For Freedom
Les Dégommeuses lors de Foot For Freedom
Les Dégommeuses

Elles ont choisi ce nom par auto dérision, par rapport au "piètre niveau de départ du groupe". C'est que la gagne n'est pas la principale motivation des Dégommeuses. Si elles tapent dans la balle, c'est pour combattre les LGBT-phobies, lutter contre le sexisme et toutes formes de discrimination. Nous les avons suivies le temps d'un entraînement. 

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Lundi 5 septembre, stade Louis Lumière, Paris. C’est la reprise pour les Degommeuses, une équipe de football pas comme les autres. La première de ses particularités est d’être essentiellement composée de femmes, lesbiennes pour la plupart. Leurs objectifs ? Lutter contre le sexisme, les LGBT-phobies et toutes les discriminations.

Ce qui était à l’origine une bande de copines  rassemblées pour participer au Tournoi international de Paris organisé par la "Fédération sportive gaie et lesbienne" en 2012 est devenu une association militante dans laquelle le respect et l’entraide sont rois. 

Nous avons suivi ces battant-e-s le temps d’un entraînement, le premier de la saison 2016/2017.

Les Dégommeuses

Dans le  vestiaire numéro 25 du stade Louis Lumière, les filles et les garçons de l’équipe se changent, souriants. Les anciens se présentent aux nouveaux avant de se diriger vers le terrain. Une pluie fine s’abat sur la pelouse synthétique. 

Les quelques jeunes hommes qui s’entraînaient jusqu’ici laissent leur place sans rechigner. En longeant la ligne de touche, ils fixent les Degommeuses, curieux et sûrement surpris de voir des femmes la balle aux pieds.

Elles sont de tous âges, de toutes origines, de tous niveaux, et lesbiennes ou trans pour la plupart. En attendant les dernièr-e-s joueur-ses, ils et elles resserrent leurs lacets, font quelques jongles et se passent le ballon. Aucun doute, elles sont ici chez elles. 

L'entraînement commence par quelques tours de terrain, pour s’échauffer. « Ah, on court vraiment ? » sort l’une des joueuses, un sourire aux lèvres, pour essayer d’y échapper, sans trop y croire. « On reste groupées » crie Marie, l’entraîneuse, son sifflet autour du cou. 

Quelques minutes après le début de l’échauffement, une jeune fille arrive sur le terrain. Elle ne parle pas français. C’est une réfugiée qui a découvert l’équipe grâce à une association. Elle faisait du foot avant. Il y a longtemps...

Les Dégommeuses permettent aux réfugié-e-s, essentiellement lesbiennes, de jouer au football sans débourser un centime. Même les frais de transport leur sont remboursés.

Deux joueuses des Dégommeuses
Deux joueuses des Dégommeuses
(c) Margot Cherrid
Coup de sifflet de Marie. Les joueuses et joueurs trans se rassemblent. C’est alors qu’accompagnée de deux anciennes, elle prend la parole pour présenter les Dégommeuses aux nouvelles recrues : « Bonjour, merci à toutes et à tous d’être là. Nous sommes une association qui s'appuie sur le football. C’est un safe space (espace sûr). Lesbiennes, transsexuels, hétérosexuel-le-s de tous niveaux vont jouer au football ensemble. Je voudrais aussi vous 'briefer' sur l’aspect militant. Nous organisons des actions auxquelles nous vous encourageons à participer. Si vous cherchez une équipe de football uniquement pour jouer au ballon, il existe de nombreux clubs à Paris avec des sections féminines... Nous ne vous forçons pas, il n'y a aucune obligation, vous vous engagez sur ce qui vous fait plaisir. L’adhésion coûte 20 euros. Si vous n’avez pas de moyens, vous serez exonérés. Nous sommes deux coachs. Qu’il neige ou qu’il pleuve, nous serons présentes. »

Exercice de frappes à l'entraînement des Dégommeuses 
Exercice de frappes à l'entraînement des Dégommeuses 
(c) Margot Cherrid

Des actions militantes, les Degommeuses en ont déjà réalisé beaucoup, sur des thématiques diverses.

Peu après la création de l’équipe, le 22 juin 2012, elles invitent des footballeuses et militantes lesbiennes sud-africaines à Paris. « Là bas, les viols « correctifs » pour punir et soi-disant guérir les lesbiennes sont monnaie courante » nous raconte Veronica, une Dégommeuse de la première heure. « Nous avons décidé de faire venir le Thokozani football club. Cette équipe porte le nom d’une jeune footballeuse assassinée en 2007, en raison de son orientation sexuelle. ». Les "Dégo" ont ensuite décidé de produire et réaliser deux courts métrages très réussis. Le premier porte sur la rencontre des deux équipes, au Parc des Princes, en présence de Lilian Thuram et le deuxième est un documentaire sur le Thokozani F.C. 
 

Foot For Love - The Thokozani Football Club in Paris

Elles s'engagent également pour soutenir les réfugié-es. Du 3 au 10 juin 2016, elles organisent un Euro solidaire réunissant 12 équipes d'exilé-es lesbiennes, trans et gays. Les Dégommeuses comptaient ainsi sensibiliser le grand public sur les trajectoires et la condition des réfugié-es, en particulier LGBT.

Et puisque « jouer au foot quand on est une femme est déjà un acte militant » comme le rappelle Victoria, et que le sexisme est toujours bien présent dans le monde du ballon rond, elles ont organisé un happening à l'occasion du match PSG-Bastia la saison 2015-2016. En tenue de foot, elles ont interrogé les supporters venus assister à la rencontre avec des questions-piège. ​« Qui a le plus de sélections en équipe de France ? » demandait Veronica. ​« On nous répondait Thuram ou Thierry Henry. Alors que c'est Sandrine Soubeyrand ( ancienne milieu de terrain du Juvisy FCF qui compte 198 sélections en équipe de France, ndlr ) ... Elle les devance de plus de 50 sélections.»  

Après avoir exposé le caractère militant de l'association, viennent les consignes pratiques. Échauffement obligatoire : « On est des adultes, on n’a plus 15 ans » explique Marie. Protèges tibias ? C’est mieux. « Attention à l’engagement physique on n’y va pas comme des bourrins, on est tous et toutes là pour apprendre. » rappelle la coach. C’est que l’esprit compétitif est quasiment absent du terrain. Les Dégommeuses ne sont d’ailleurs inscrites à aucun championnat et la présence à l’entraînement n’est pas obligatoire. C'est peut être pour cette raison qu'il règne une si bonne ambiance.
 
Autre conséquence de l'absence d'impératif de présence : l'effectif tourne beaucoup et son nombre varie d'un entraînement à l'autre. Marie nous précise qu'elles peuvent être 35 à un entraînement puis dix au suivant... Claire, une des joueuses, explique : « L’année dernière, je venais m’entraîner une fois sur deux et à la fin de l’année, il m’arrivait encore de tomber sur des têtes que je ne connaissais pas alors qu’elles étaient inscrites depuis le début de l’année. Pas étonnant : l'équipe compte 80 adhérentes. »

Exercice à l'entraînement des Dégommeuses
Exercice à l'entraînement des Dégommeuses
(c) Margot Cherrid

Après quelques exercices techniques, Marie forme quatre équipes pour les deux matchs qui clôtureront l’entraînement. Celles qui ne jouent pas s’étirent, en suivant les conseils de la coach, très pédagogue et chez qui on devine une certaine expérience. Les autres rigolent, discutent, font des abdominaux. 

Pendant que sur la touche on se détend, le match qui se déroule sur le terrain est engagé tout en restant fair-play. Lorsqu’un but est marqué, on se félicite. Si tirage de maillot ou faute il y a, on s’excuse. A la fin du match, on s’applaudit.
 
Un passage éclair par le vestiaire puis quelques joueuses décident d’aller boire un verre à deux pas du stade. Elles sont accompagnées des Arc-en-ciel, une équipe de football gay friendly elle aussi. « Un demi ? Il n’y a que des Dégommeuses pour commander ça, j’avais oublié que ce format existait » se moque une de leurs joueuses. Avant de demander un lait fraise au serveur… Et de se faire chambrer à son tour. La bonne ambiance est au rendez-vous et elles discutent de leurs rencontres passées et des soirées à venir

C'est une belle équipe, respectueuse de tous et qui a une vraie volonté de faire bouger les choses, que nous avons rencontrée. Pourtant, tout n'est pas encore gagné. Elles sont parfois trente à devoir faire preuve de patience pour s'entraîner sur la moitié de terrain que leur accorde la mairie. Elles sont également parfois les cibles d'attaques sexistes, qui ont déjà pris des formes très violentes. Fin janvier 2015, elles se font insulter par un éducateur sportifs, qui leur lance « Je vais te faire bouffer mes couilles dans ta bouche » ou encore « allez, regardez, on applaudit les lesbiennes » adressé aux enfants qui s'entraînaient. #yaduboulot comme nous disons toujours chez les Terriennes...